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jeudi 28 novembre 2024

Romains (incomplet)

Romains, Les Hommes de bonne volonté, préface, éd. Bouquins t. 1 p. 9 : 

"Ne nous arrive-t-il pas, même à ceux d'entre nous qui ont le plus de foi en l'avenir, de nous demander, en regardant autour de nous : « Où cela va-t-il ? » et de trouver ce monde actuel « bien déroutant » ? Je désire même qu'on s'aperçoive, en me lisant, que certaines choses ne vont nulle part. Il y a des destinées qui finissent on ne sait où, comme les oueds dans le sable. Il y a les êtres, les entreprises, les espérances « dont on n'entend plus parler ». Bolides qui se pulvérisent ou comètes apériodiques du firmament humain. Tout un pathétique de la dispersion, de l'évanouissement, dont la vie abonde, mais que les livres se refusent presque toujours, préoccupés qu'ils sont, au nom de vieilles règles, de commencer et de finir le jeu avec les mêmes cartes"


dimanche 30 juin 2024

Romains (exception)

Romains (J.) Quand le Navire..., chap. X, Livre de Poche p. 206 : 

"Je suis un homme simple. Si je crois qu'un fait comme ça est vrai et possible, je me dis qu'il y en a mille et mille autres qui sont vrais et possibles. Plutôt, qu'ils forment un monde, un monde immense. Alors, je le sens là, tout le temps. Je ne suis pas assez bête pour m'imaginer qu'on peut le reléguer au fin fond des parages où on ne va jamais, comme un continent antarctique. De deux choses l'une. Ou il n'existe pas. Ou s'il existe, il est là sous mes pieds, là, à portée de ma main, là, derrière la première cloison venue. Je ne puis plus faire un pas sans y penser. Comment voulez-vous que je ne me dise pas que les objets et les gens qui m'entourent, comme je me les suis représentés jusqu'ici, avec l'appui du sens commun et de la science, ne forment qu'une surface, une espèce de décor bien conditionné ? Le fait en question, je le vois dépasser comme un tout petit bout de ce monde immense, qui est derrière, partout, et tout près. Je ne puis plus regarder un seul endroit du décor, sans me dire que quelque chose peut soudain passer au travers, là aussi ; n'attend que l'occasion ; sans voir le décor comme vaciller sous la poussée, par derrière, de ce monde immense…"


jeudi 27 juin 2024

Romains (caserne)

Romains, La vie unanime § La Caserne : 


"Oh ! Partir. Les soldats trépignent pour partir.

Leur espoir, se dressant sur la pointe des pieds,

Tâche d'apercevoir l'heure miraculeuse

Où la contrainte sera fauchée.

Et les mains, rudement, soupèsent l'avenir,

Palpent les mois, comptent les jours. Sur les cloisons

Elles gravent le nombre en chiffres frémissants.

Par tous ses hommes la caserne veut mourir.

Cette mort-là serait douce comme l'eau pure.

Se dissoudre soi-même ; être pulvérisée

Et lancée en débris par la haine de soi,

Sans qu'un seul élément pleure l'unité morte.

Sans qu'un individu se cramponne à la joie

De vivre chaudement au rythme de l'ensemble,

Et sans que l'unité pleure sa conscience ;

La belle mort !

Il y a des fusils debout aux râteliers,

Il y en a dans les sous-sols, dans les greniers.

Voilà ce qui pullule et ce qui germe en elle ;

La voilà la semence ! Elle connaît son sexe ;

Elle est féconde. Elle a de quoi créer, portant

Comme un ovaire lourd qui palpite et qui s'enfle,

Des morts futures par milliers après son ventre."


mercredi 26 juin 2024

Romains (nourriture)

Romains, Les Hommes de bonne volonté, vol. Le Recours à l'abîme, chap XVII éd. Bouquins t. 2 p. 651 : 

"D'abord je n'irai plus dans le monde, même si l'on m'invite... Et puis ce n’est pas là qu'on mange et qu'on boit à son aise... comme un charretier ! comme un charretier !" Il évoquait un fantôme propitiatoire, mais peu familier, dont il savait mal saisir les contours ; quelque Firmin Gambaroux, debout dans l'auberge, calé par les nourritures, puisant dans la viande, dans le sang des bêtes mangées, dans les fromages gras, dans le vin, de quoi mépriser toutes ces choses imaginaires, dépourvues de substance, comme les honneurs, les titres.

Il appela sa femme, et lui commanda pour midi un menu inaccoutumé : un gigot, avec beaucoup de pommes de terre ; pour commencer, du saucisson chaud à la manière de Lyon, qui lui rappellerait son enfance, du brie, du roquefort, une tarte de boulanger pour finir ; plus une bouteille de vieux bourgogne rouge. Sa femme, trop heureuse de le voir reprendre goût à la vie, retint les objections diverses qui lui venaient.

Il supporta assez bien ce premier repas, aidé qu'il était peut-être par son jeûne antérieur, et par une impression de défi encore toute fraîche. Ce que son corps éprouvait ressemblait moins d'ailleurs à l'ivresse des nourritures qu’à la réplétion. Il se sentait moins traversé par des sucs en surabondance qu’habité par des volumes insolites, et préoccupé d’en venir à bout."


mardi 25 juin 2024

Romains (Picasso)

Romains, Les Hommes de bonne volonté, Eros de Paris chap. XXII, Bouquins t. 1 p. 640 : 

"À l'autre bout de l'assemblée, Ortegal [= Picasso] subit un assaut courtois. On voudrait lui faire dire comment il justifie théoriquement les toutes dernières toiles qu'il vient de peindre. Que signifie cette décomposition des formes en éléments géométriques? Est-ce même bien d'une décomposition qu'il s'agit ? Ou son but n'est-il pas plutôt de créer par synthèse des formes entièrement neuves et arbitraires ? Ortegal sourit, se dérobe. Il lui arrive de lâcher, avec l'accent espagnol, un bout de phrase qui a la tournure d'une malice, mais qui est incompréhensible. Les gens, en effet, ne comprennent pas. Mais ils évitent d'insister, de peur de passer pour des sots."


lundi 24 juin 2024

Romains (Valéry)

Romains, Les Hommes de bonne volonté, Eros de Paris chap. XXII, Bouquins t. 1 p. 640 : 

'Strigelius [= Valéry] développe un parallèle qui lui tient à cœur entre l'imagination poétique et la cinétique des gaz. Il prétend que dans la cervelle du poète les idées élémentaires dansent, s'entre-choquent et rebondissent d'une manière aussi fortuite que les molécules dans le récipient que décrit Maxwell, et que le rôle de l'esprit, comme celui du petit démon de Maxwell, consiste tout simplement à ouvrir ou à fermer la trappe devant les idées qui se présentent par hasard. Donc le génie lui-même se réduit à une fonction de guet et de choix. Le génie n'est qu'une vigilance critique. Et l'inspiration, tout au plus une certaine température qui augmente l'agitation à l'intérieur du récipient. Mais Strigelius parle moins clairement qu'il ne pense. Il a un débit rapide et saccadé. De plus il évoque des notions qui ne sont pas familières à ceux qui l'écoutent. On le tient pour un esprit fumeux, voué à certaines marottes. Et aussi pour un impuissant. A trente-cinq ans, il n'a presque rien produit. S'il s'acharne à rabaisser le génie, c'est par dépit de n'en point avoir."


vendredi 21 juin 2024

Romains (pensées)

Romains (J.), Lucienne Livre de Poche p. 232 :

"Je me mis à imaginer un charretier qui mène ses chevaux, au matin, le long d'une route. Il a bu du vin blanc. Il marche entre deux lignes de peupliers encore sans feuilles, mais verdissant déjà. Il ne pense à rien ; mais il est suspendu à cent pensées bien plus douces de ne pas lui appartenir. Il n'a que l'ombre et le reflet de cent pensées qui passent au-dessus de lui, arrondies et légères comme ces nuages que je vois là-haut, bien meilleures de n'être pas ses pensées à lui, comme si la route et le vin les avaient rendues universelles."


jeudi 20 juin 2024

Romains (curiosité)

Romains, Le Dieu des corps Livre de Poche p.17-18 : 

"J'ai eu de la peine à faire de mon élan vers la science pure un enthousiasme pour la carrière scientifique. Je m'aperçus, en m'en approchant, que si elle s'accommode à la rigueur de hautes qualités intellectuelles, elle exige qu'on y joigne des qualités tout autres : le sentiment de la hiérarchie, un arrivisme patient et sournois, et la haine de l'imprévu. Bref une combinaison de l'esprit fonctionnaire et de l'esprit bovin. Je ne crois pas que j'aurais été capable de labourer sans distraction les cinq cents mètres carrés d'une concession scientifique ordinaire. Je n'aurais pas su éteindre en moi l'esprit de curiosité qui, s'il est à l'origine de toute science, n'est pas moins déplacé chez un savant officiel que l'esprit des catacombes chez un prélat romain."


mercredi 19 juin 2024

Romains (deux aspects de la modernité)

Romains (J.), Les Amours enfantines, HBV p. 484 : 

"Comme le corps devient précieux dans sa jeune gloire irréparable ! Il ne se résigne plus à l'injure ni à l'effacement. Il médite quelque triomphe futur ; un temps qui serait pour lui celui de la revanche et de l'ostentation. Dans les vêtements de 1908, le corps nu des jeunes femmes commence à remuer d'impatience comme le serpent dans sa peau morte.

Autos Ford à 6900. Aciers au vanadium. Qu'est-ce que le vanadium ? Peu importe. L'âme de maintenant est de plain-pied avec ces mystères-là. Le vanadium, c'est l'angustura dans l'apéritif ; c'est la morsure dans la volupté. L'acier au vanadium, c'est de l'acier qu'on surexcite. Il faut que tout se surmonte, se dépasse. Il faut faire prendre à toute chose la gorgée d'alcool qui la soûlera."


mardi 18 juin 2024

Romains (Cromedeyre)

Romains, Cromedeyre-le-vieil [1920] :


"Le village est serré comme une mie de seigle ; 

Comme si l'on avait coiffé le roc brillant 

D'un rond de pâte qui aurait cuit là-dessus. [...]

Je vous défierais de distinguer les maisons. 

Elles ont comme pénétré l'une dans l'autre. 

Il n'y a là-dedans qu'une seule ruelle 

Qui se replie et se tortille à la façon

D'un trou de chenille sous l'écorce. [...]

Et ces arbres ne sont pas à nous 

Par l'effet de quelque droit d'achat. 

Par un griffonnage de notaire. [...]

Ils sont à nous parce que nos pères, 

Jadis, les ont plantés, un à un. 

Dans un terroir qui ne connut point 

D'autre tenancier que Cromedeyre. [...]

Cromedeyre tout entier est une seule maison. [...] 

Car c'est Cromedeyre entier qui est son intérieur. [...] 

Cromedeyre est comme un seul homme. 

Un seul homme n'a pas le dégoût de sa propre odeur 

Et ne se méfie point de ce qui luit dans son regard. [...] 

Cromedeyre est une chair unique. [...]

Il existe un oubli qui n'est pas perte de mémoire. 

L'on se souvient alors de sa vie et du monde entier 

Avec une espèce de vivacité scintillante. 

Mais plus rien n'est douloureux ; tout s'élance en allégresse. [...]

Tout communique et se pénètre 

Dans l'épaisseur de Cromedeyre. [...]

Cromedeyre est en train de refaire un dieu."


dimanche 16 juin 2024

Romains (train, temps, espace)

Romains (J.), Mort de quelqu'un Livre de Poche pp. 8 et 10-11 :

"Mécanicien d'express, il avait eu l'habitude de bondir en quatre minutes du centre aux remparts. La locomotive avilit l'espace ; l'amas des quartiers et des faubourgs fond devant elle ; on dirait que le train dissout les murailles, les volatilise. […]

Il avait médité sur le temps. Le temps lui semblait quelque chose d'arbitraire, d'élastique ; il concevait mal qu'on pût s'y fier, et il considérait les horloges comme des machines à illusions. Il ne croyait pas non plus que l'apparence des objets répondît à leur nature, et fût la seule possible. Il les avait vus tant de fois se tasser, se tordre, s'agglutiner, selon la vitesse de la locomotive ! Il se rappelait les aspects  que prennent alors les palissades, les files d'arbres, et combien de mouvements, inconnus de l'homme au pas, se propagent autour train en marche. II finissait par juger cette façon d'apercevoir les choses aussi valable que celle des gens qui ne vont pas vite."


samedi 15 juin 2024

Romains (endormissement)

Romains (Jules), Mort de quelqu'un Livre de Poche, p. 81-82 :

"Le vieillard, tassé dans le coin du wagon, s'obligeait à garder les paupières closes, pour dormir ; rien ne fut changé d'abord ; les pensées restaient à leur place, ou défilaient comme tantôt ; il était toujours dans le compartiment, qu'il voyait aussi net qu'avec ses yeux, et dont il sentait les hommes, un à un. Puis le souvenir du chemin dans le village passa, reparut, surgit plusieurs fois sans être appelé. Ce n'était plus le chemin entier, mais le coude où se dressait la croix aux bavures de chaux. La croix s'agrandit, supprima le chemin, s'entoura d'une chapelle ; tout devint une place de marché avec des paysannes assises ; des vaches échappées galopaient, devant une troupe battant de ses tambours. Le compartiment s'écartait, repoussé par les visions ; il entourait encore le vieillard, mais de loin, d'un enveloppement lâché et déchiré. La maison, là-bas, laissait s'approfondir la blessure quotidienne de la nuit, et abandonnait lentement les hommes à leur sommeil." 


lundi 24 juillet 2023

Romains (épiphanie 2/2)

Romains, Les Hommes de bonne volonté t. 4 [suite] p. 115 : 

"Mais il se dégage un sentiment encore plus subtil, qui enveloppe en outre un conseil ; comme une recette magique, écrite sur un bout de papier plié qu'on vous glisserait dans la main :

 Vous êtes présent à quelque chose de révolu. Ce qui est présent est aussi révolu, tout entier, en un sens et quelque part. Dès que vous le savez. vous ne souffrez plus, ni pour lui, ni pour vous à cause de lui ; vous ne vous inquiétez plus. Aucune angoisse pour ce qui va suivre. L'avenir n'est effrayant, ne gâche le présent de son ombre, ne lui fait peur avec ses terribles ailes de vautour, qu’autant que le présent n'est pas allé chercher refuge dans le temps révolu. Une fois blotti là, il est invulnérable.

Vous ne pouvez pas obliger ces gens qui passent à le savoir, à se vivre eux-mêmes comme si tout cela était révolu et tranquille. Mais vous, vous êtes un passant d'une autre espèce, tombé d'un autre monde, et qui avez gardé autour de vous, comme une enveloppe respirable, le temps de cet autre monde. Vous vous mêlez aux êtres et aux mouvements. Vous en jouissez bien mieux. Vous avez envie de souffler aux oreilles des hommes, des femmes : « Si vous saviez comme tout cela est doucement étrange et inoffensif, vu d'où je suis ! »

 Il se faisait en outre une certaine surimpression de la scène d'autrefois sur celle de maintenant. Mais cette complication n'avait pas d'importance En un sens. aucune des deux scènes n'était plus ancienne que l'autre. Toutes deux étaient plongées dans le même bain de passé protecteur. Elles pouvaient faire des échanges."



dimanche 23 juillet 2023

Romains (épiphanie 1/2)

Romains, Les Hommes de bonne volonté t. 4 p. 114 : 

"ll avait dépassé les premiers X de fer qui bordent le pont, et il commençait à perdre espoir quand soudain il fut traversé par un événement très léger, l'équivalent d'un mouvement de brise ou d'un déplacement de brume. Avant de s'être avisé, même vaguement, du contenu de l'impression qu'il allait avoir, il comprit que c'était celle qu'il cherchait, et dans le même instant aussi, il eut une trace de déception : « Alors, ce n'était que cela ? » 

La scène se détachait de lui ; la scène, c'est-à-dire les choses autour de lui, le monde actuel à l'endroit où il touchait à lui, Laulerque. Un abîme s'élargissait, mais d'une espèce très particulière, qui ne diminuait pas les dimensions des choses, qui ne les noyait pas dans le lointain du crépuscule. Au contraire, tout devenait d'une précision et d'un intérêt étonnants. Pas un détail n'était douteux, ni superflu. Une perfection. Comme un tableau de musée sous verre ; comme une salle de reconstitution historique dans un musée ; vous la regardez de tout près, bien à votre aise, sans rien perdre, ni une fleur du tapis, ni l'aiguille d'or sur le cadran de la pendule ; mais il y a entre cet ensemble et vous un cordon de velours, que vous ne demandez pas à franchir. Il vous sépare. Il y a d'un côté des choses, totalement révolues, qui même si elles bougent, bougent à l'intérieur d'un passé définitivement clos ; et de l'autre côté, vous, témoin, situé dans un autre temps."

[à suivre]


mercredi 29 mars 2023

Romains (Heiss)

Heiss (cité très élogieusement par Spitzer, 2° recueil, § J. Romains p. 253-264) : 

"Dans les romans de Romains se trouve la même vision que dans ses vers, qui découvre partout des rapports et des analogies inattendus, donnant de l'esprit à la nature, qui aperçoit dans tous les événements un jeu de forces vives et qui conçoit toute vie comme une création en cours de réalisation, comme un avénement, un devenir et un dépérissement permanents, un gonflement et un resserrement de créations surhumaines qui existent en tant qu’unités même si nous n’avons pas de dénomination pour elles. L'unité n’est plus l’homme isolé, la chose isolée, le lieu isolé. Mais des hommes, des choses, des lieux naissent continuellement par regroupement de nouveaux êtres avec une conscience commune, une volonté commune, dont le corps sans forme est guidé par le plaisir de se sentir un et par un rythme commun, des êtres dans lesquels vibre tendue ou détendue une vie en accord, la vie unanime, jusqu’à ce qu’ils meurent en se dissolvant dans leurs éléments constituants."


Romains, La vie unanime : 

"Qu'est-ce qui transfigure ainsi le boulevard ?

L'allure des passants n'est presque pas physique ;

Ce ne sont plus des mouvements, ce sont des rythmes,

Et je n'ai plus besoin de mes yeux pour les voir.

L'air qu'on respire a comme un goût mental.

Les hommes

Ressemblent aux idées qui longent un esprit.

D'eux à moi, rien ne cesse d'être intérieur;

Rien ne m'est étranger de leur joue à ma joue.

Et l'espace nous lie en pensant avec nous

[...] Voilà que dans mon lit, malgré mes couvertures,

Je grelotte. L'enfant de là-haut souffre en moi ;

Son corps envoie au mien des messagers obscurs,

Et, comme un défilé obsédant de voitures,

Ses cauchemars à lui passent sous mon front moite."


dimanche 26 mars 2023

Romains (travail)

Romains (Jules), Les Hommes de bonne volonté, 2, Le Crime de Quinette, Bouquins, vol. 2 pp. 207-208 : 

"Voilà une de nos faiblesses terribles en France : la difficulté d'obtenir un travail. Des choses qui devraient s'exécuter automatiquement, une fois l'ordre donné. Non. Il faut insister, supplier, se fâcher. Et rien n'est prêt à l'heure dite. Ils n'ont même pas l'excuse d'une franche paresse. Non. Ils gaspillent le temps. ils ne savent pas s‘organiser. Ils s'affairent de droite et de gauche, au hasard des circonstances. C'est le dernier qui les a saisis par le pan de la veste qui est servi. Et mal servi. Aucun travail n'est fait posément. Le client, ou le chef, s'use le système nerveux à contrôler de misérables détails. En France, vous ne pouvez pas vous en remettre entièrement à quelqu'un même du soin d'enfoncer un clou dans un mur. Vous serez obligé de revenir sur place, de dire deux ou trois fois bien poliment : "Vous pensez à mon clou ?" - et quand le clou y sera, revenez encore, parce qu'il y a neuf chances sur dix pour qu'il soit planté de travers, ou pour qu'il vous reste dans la main quand vous y toucherez. Le point de vue de l'ouvrier qui a enfin posé le clou, c'est que vous l'embêtez avec votre clou ; qu'il a envie que vous lui fichiez la paix ; que du moment que le clou a l'air de tenir pour l'œil, vous n'avez plus rien à réclamer ; que le jour où vous aurez à vous servir du clou, vous vous débrouillerez, mais que lui, l'ouvrier, sera loin."



jeudi 12 janvier 2023

Romains (forme)

Romains, Les Hommes de bonne volonté, éd. Bouquins t. 2 p. 526 (vol. "Les pouvoirs") :

 [le personnage vient d'écrire un sonnet d'amour]

"Le travail de son sonnet lui laissait un bien-être qui ne ressemblait à rien, et où la satisfaction d'être à peu près venu à bout, sans entraînement, d'un exercice difficile, n'était pas ce qui comptait le plus. Il se disait avec tout son sérieux d'homme mûr : "La poésie n'est pas une petite chose. C'est une grande chose, au contraire ; forte ; profonde." Il avait l'impression que toutes sortes de sentiments louches qui s'agitaient en lui avaient changé de dignité, presque de nature, depuis qu'il avait réussi à les exprimer si peu que ce fût dans la forme d'un poème. Il se sentait "meilleur", non pas au sens banal où l'entendent les gens, et qui suppose comme un envahissement de l'âme par la bonté, et sinon la disparition, du moins l'effacement de l'inavouable ; meilleur par transfiguration de l'inavouable. Il découvrait qu'il y a une aristocratie, très fermée, qui est conférée par des états de conscience, par un traitement qu'ils ont subi. Tant qu'on n'y a pas pénétré, on ne s'en doute pas." 



jeudi 27 octobre 2022

Romains (ivresse)

Romains (J.),  Les Copains chap. III : 


" — Oui, dit Broudier, nous sommes ronds ; et nous créons le monde à notre image.

Deux litres étaient vides sur la table. Bénin les désigna.

— Ces litres ne t’émeuvent-ils pas ?

— C’est déjà fait.

— L’absence du vin y éclate. On se demande invinciblement : « Où est-il ? » Il est en nous. Pas une goutte ne s’est égarée. Nous pourrions en rendre un compte fidèle. Et quelle heureuse transmigration ! Il était vin ordinaire, Aramon sans honneur. Le voici pensée d’hommes éminents. Songe à l’importance qu’il a prise dans notre âme ! Il s’y est installé comme une concubine, pleine de toupet, à qui tout cède, qui donne des ordres, qui change de sa propre autorité la place des meubles, le pli des tentures, et devant qui la plus vieille servante s’évanouit en tremblant.

Je ne sais pas si tout mon passé pèse autant que ce litre dans la balance de ma cervelle. Dire : « nous sommes gris ! », c’est ne rien dire. De quel mot nommer cet accroissement de nous-même, cette extension soudaine de notre empire et de notre vertu ?"


vendredi 17 décembre 2021

Romains + Céline (Paris vu d'en haut)

   Romains, J., Mort de quelqu'un [1908-1910, publié en 1923], chap 1, Livre de poche p. 7-9 :
   "Il pénétra dans le [Panthéon], et, renseigné par le gardien, il s'engagea dans la spirale de l'escalier. [...] Debout sur la dernière plate-forme, [...] l'aspect de Paris le déconcerta. [...] Il cherchait au loin son quartier et l'emplacement de sa maison. Après avoir longuement hésité, il découvrit une sorte de petite falaise blanche devant quoi moutonnait de la brume. « C'est dans ce pâté-là ! » Alors, il se sentit très ému. Il avait une espèce de gêne et de regret. Son cœur battit comme celui de quelqu'un qui a manqué une fête. « Dire que j'habite là-bas ! et que j'ai ça tout le temps autour de moi ! » Il était moins heureux de le savoir enfin que mélancolique de l'avoir ignoré."

   Céline, Voyage au bout de la nuit [1932] :
  "Pour voir le soleil, faut monter au moins jusqu’au Sacré-Cœur, à cause des fumées. De là alors, c’est un beau point de vue ; on se rend bien compte que dans le fond de la plaine, c’était nous, et les maisons où on demeurait. Mais quand on les cherche en détail, on les retrouve pas, même la sienne, tellement que c’est laid et pareillement laid tout ce qu’on voit."


lundi 11 octobre 2021

Romains (sommeil)

Romains (J.), Mort de quelqu'un chap. 5, Livre de Poche p. 82-83 : 

"On eut sommeil sous les combles ; au troisième dans la famille d'un garçon de banque. Par petits coups, l'âme défaisait ses pelotonnements diurnes ; le sommeil gagna les enfants du boucher, et une jeune femme qui habitait seule. Les yeux se fermaient, les oreilles devenaient sourdes ; les hommes cessaient de connaître les choses. Il s'endormit un adolescent au premier. Il s'endormit une femme au second. Alors, le sommeil fut dans tout l'étage, les trois familles s'écartèrent de leur lampe, puis l'éteignirent."