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mercredi 27 novembre 2024

Gautier (bisexe)

Gautier, Mademoiselle de  Maupin : 

"Ma chimère serait d’avoir tour à tour les deux sexes pour satisfaire à cette double nature : – homme aujourd’hui, femme demain, je réserverais pour mes amants mes tendresses langoureuses, mes façons soumises et dévouées, mes plus molles caresses, mes petits soupirs mélancoliquement filés, tout ce qui tient dans mon caractère du chat et de la femme ; puis, avec mes maîtresses, je serais entreprenant, hardi, passionné, avec les manières triomphantes, le chapeau sur l’oreille, une tournure de capitan et d’aventurier. Ma nature se produirait ainsi tout entière au jour, et je serais parfaitement heureuse, car le vrai bonheur est de se pouvoir développer librement en tous sens et d’être tout ce qu’on peut être. 

Mais ce sont là des choses impossibles, et il n’y faut pas songer."


lundi 22 avril 2024

Gautier (visible)

Goncourt, Journal t. 1 p. 254, rapporte des propos de Th. Gautier : 

"Le sens artiste manque à une infinité de gens, même à des gens d’esprit. Beaucoup de gens ne voient pas. Par exemple, sur vingt-cinq personnes qui entrent ici, il n’y en a pas trois qui discernent la couleur du papier ! Tenez, voilà Monselet qui entre, il ne verra pas si cette table est ronde ou carrée… […] Toute ma valeur, […] c’est que je suis un homme pour qui le monde visible existe."


lundi 30 octobre 2023

Gautier (projets)

Gautier, Préface de Mademoiselle de Maupin, GF p. 39 : 

"J'ai jeté au feu (après en avoir tiré un double, ainsi que cela se fait toujours) deux superbes et magnifiques drames moyen-âge, l'un en vers et l'autre en prose, dont les héros étaient écartelés et bouillis en plein théâtre, ce qui eût été très jovial et assez inédit. […] J'ai composé depuis une tragédie antique en cinq actes, nommée Héliogabale, dont le héros se jette dans les latrines, situation extrêmement neuve et qui a l'avantage d'amener une décoration non encore vue au théâtre. J'ai fait aussi un drame moderne […] où l'idée providentielle arrive sous la forme d'un pâté de foie gras de Strasbourg, que le héros mange jusqu'à la dernière miette après avoir consommé plusieurs viols, ce qui, joint à ses remords, lui donne une abominable indigestion dont il meurt. Fin morale s'il en fut, qui prouve que Dieu est juste et que le vice est toujours puni et la vertu récompensée".


mercredi 3 mai 2023

Gautier + Balthus (adolescence)

Gautier, Mademoiselle de Maupin chap. 15

"Son corps était une petite merveille de délicatesse – Ses bras, un peu maigres comme ceux de toute jeune fille, étaient d’une suavité de linéaments inexprimable, et sa gorge naissante faisait de si charmantes promesses qu’aucune gorge plus formée n’eût pu soutenir la comparaison. – Elle avait encore toutes les grâces de l’enfant et déjà tout le charme de la femme ; elle était dans cette nuance adorable de transition de la petite fille à la jeune fille : nuance fugitive, insaisissable, époque délicieuse où la beauté est pleine d’espérance, et où chaque jour, au lieu d’enlever quelque chose à vos amours, y ajoute de nouvelles perfections."

Balthus :

"Je vois les adolescentes comme un symbole. Je ne pourrai jamais peindre une femme. La beauté de l’adolescente est plus intéressante. L’adolescente incarne l’avenir, l’être avant qu’il ne se transforme en beauté parfaite. Une femme a déjà trouvé sa place dans le monde, une adolescente, non. Le corps d’une femme est déjà complet. Le mystère a disparu."


lundi 23 mai 2022

Gautier (71)

Gautier, Tableaux du siège, in O.C. Slatkine 1979 t. VI : 

"Il y a sous toutes les grandes villes des fosses aux lions, des cavernes fermées d'épais barreaux où l'on parque les bêtes fauves, les bêtes puantes, les bêtes venimeuses, toutes les perversités réfractaires que la civilisation n'a pas pu apprivoiser [...] tous les monstres du cœur, tous les difformes de l'âme ; population immonde, inconnue au jour et qui grouille sinistrement dans les profondeurs des ténèbres souterraines. Un jour il advient ceci que le belluaire distrait oublie ses clefs aux portes de la ménagerie et ces animaux féroces se répandent dans la ville épouvantée avec des hurlements sauvages. Des cages ouvertes s'élancent les hyènes de 93 et les gorilles de la Commune."



lundi 18 avril 2022

Balzac (Baudelaire, Gautier, haschisch)

Gautier, sur Baudelaire parlant de Balzac... : 

"Balzac vint à une de ces soirées, et Baudelaire raconte ainsi sa visite : « Balzac pensait sans doute qu'il n'est pas de plus grande honte ni de plus vive souffrance que l'abdication de sa volonté. Je l'ai vu une fois, dans une réunion où il était question des prodigieux effets du haschich. Il écoutait et questionnait avec une attention et une vivacité amusantes. Les personnes qui l'ont connu devinent qu'il devait être intéressé. Mais l'idée de penser malgré lui-même le choquait vivement ; on lui présenta du dawamesk, il l'examina, le flaira, et le rendit sans y toucher. La lutte entre sa curiosité presque enfantine et sa répugnance pour l'abdication, se trahissait sur son visage expressif d'une manière frappante ; l'amour de la dignité l'emporta. En effet, il est difficile de se figurer le théoricien de la volonté, le jumeau spirituel de Louis Lambert consentant à perdre une parcelle de cette précieuse substance. »

Nous étions ce soir-là à l'hôtel Pimodan, et nous pouvons constater la parfaite exactitude de cette petite anecdote. Seulement, nous y ajouterons ce détail caractéristique : en rendant la cuillerée de dawamesk qu'on lui offrait, Balzac dit que l'essai était inutile et que le haschich, il en était sûr, n'aurait aucune action sur son cerveau."



lundi 25 janvier 2021

Gautier + Sterne (lacune)

 Gautier, Mademoiselle de Maupin  VII p. 179 : 

« La conversation flotta quelque temps de sujet en sujet, très spirituelle, très gaie et très vive, et c’est pourquoi nous n’en rendrons pas compte ; nous craindrions qu’elle ne perdît trop à être transcrite. L’air, le ton, le feu des paroles et des gestes, les mille manières de prononcer un mot, tout cet esprit, semblable à de la mousse de vin de Champagne qui pétille et s’évapore sur-le-champ, sont des choses qu’il est impossible de fixer et de reproduire. C’est une lacune que nous laissons à remplir au lecteur, et dont il s’acquittera assurément mieux que nous ; qu’il imagine à cette place cinq ou six pages remplies de tout ce qu’il y a de plus fin, de plus capricieux, de plus curieusement fantasque, de plus élégant et de plus pailleté. 

Nous savons bien que nous usons ici d’un artifice qui rappelle un peu celui de Timanthe, qui, désespérant de pouvoir bien rendre la figure d’Agamemnon, lui jeta une draperie sur la tête ; mais nous aimons mieux être timide qu’imprudent. »



Sterne, Tristram Shandy chap. 199 :

« Pour bien concevoir ceci, — demandez une plume et de l’encre ; — vous avez là du papier sous la main, — asseyez-vous, monsieur, peignez-la à votre fantaisie ; — aussi semblable à votre maîtresse que vous pourrez, — aussi peu semblable à votre femme que vous le permettra votre conscience, — c’est tout un pour moi, — ne satisfaites en cela que votre imagination.

[page blanche]

— Y eut-il jamais dans la nature rien de si charmant ! — de si parfait !"


Chapter 3.LXXXI.

"To conceive this right,--call for pen and ink--here's paper ready to your hand.--Sit down, Sir, paint her to your own mind--as like your mistress as you can--as unlike your wife as your conscience will let you--'tis all one to me--please but your own fancy in it.

[blank page]

--Was ever any thing in Nature so sweet!--so exquisite!"



lundi 23 novembre 2020

Gautier + Huysmans + Céline (nature)

Gautier, Les Jeunes-France, préface p. VIII :

 "Je déteste la campagne : toujours des arbres, de la terre, du gazon ! Qu’est-ce que cela me fait ? C’est très-pittoresque, d’accord, mais c’est ennuyeux à crever. 

Le murmure des ruisseaux, le ramage des oiseaux, et tout l’orchestre de l’églogue et de l’idylle ne me font aucun plaisir ; je dirais volontiers, comme Deburau au rossignol Tais-toi, vilaine bête ! "


Huysmans, À Rebours chapitre 2, GF p. 80 : 

"La nature a fait son temps ; elle a définitivement lassé, par la dégoûtante uniformité de ses paysages et de ses ciels, l'attentive patience des raffinés. Au fond, quelle platitude de spécialiste confinée dans sa partie, quelle petitesse de boutiquière tenant tel article à l'exclusion de tout autre, quel monotone magasin de prairies et d'arbres, quelle banale agence de montagnes et de mers !"


Huysmans, En Rade chapitre 2 :

"Quelle fournaise ! pensa le jeune homme, qui s’assit en tailleur et se tassa, cherchant à s’abriter le corps dans le cercle d’ombre projeté par les ailes de son large chapeau de paille. Et quelle blague que l’or des blés ! se dit-il, regardant au loin ces bottes couleur d’orange sale, réunies en tas. Il avait beau s’éperonner, il ne pouvait parvenir à trouver que ce tableau de la moisson si constamment célébré par les peintres et par les poètes, fût vraiment grand. C’était, sous un ciel d’un inimitable bleu, des gens dépoitraillés et velus, puant le suint, et qui sciaient en mesure des taillis de rouille."


Céline, Voyage au bout de la nuit Pléiade p. 19 :

"Moi d’abord la campagne, faut que je le dise tout de suite, j’ai jamais pu la sentir, je l’ai toujours trouvée triste, avec ses bourbiers qui n’en finissent pas, ses maisons où les gens n’y sont jamais et ses chemins qui ne vont nulle part. [...] Jamais plus, même si je vivais encore cent ans, je ne me promènerais à la campagne. C’était juré."


Céline, Voyage au bout de la nuit Pléiade p. 168 :

"La forêt n’attend que leur signal pour se mettre à trembler, siffler, mugir de toutes ses profondeurs. Une énorme gare amoureuse et sans lumière, pleine à craquer. Des arbres entiers bouffis de gueuletons vivants, d’érections mutilées, d’horreur. On en finissait par ne plus s’entendre entre nous dans la case. Il me fallait gueuler à mon tour par-dessus la table comme un chat-huant pour que le compagnon me comprît. J’étais servi, moi qui n’aimais pas la campagne."


Céline, Mort à crédit Pléiade p. 544-545 : 

"Plus loin que la route, c’est les arbres, les champs, le remblai, des mottes et puis la campagne... plus loin encore c’est les pays inconnus... la Chine... Et puis rien du tout."