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mercredi 22 février 2023

Melville (unité)

Melville, Moby Dick chap. 134 : 

"Ils n’étaient qu’un seul homme et non trente. Tout comme le navire unique, qui les portait tous, alliait : chêne, érable, pin, fer, goudron et chanvre, pour ne former qu’une seule coque taillant sa route équilibrée et dirigée par la longue quille centrale, les particularités des hommes, la vaillance de l’un, la crainte de l’autre, l’offense de l’un, la culpabilité de l’autre, fusionnaient dans l’unité et les menaient tous vers le but fatal vers lequel tendait Achab, à la fois leur seul seigneur et leur quille". 


They were one man, not thirty.  For as the one ship that held them all; though it was put together of all contrasting things—oak, and maple, and pine wood; iron, and pitch, and hemp—yet all these ran into each other in the one concrete hull, which shot on its way, both balanced and directed by the long central keel; even so, all the individualities of the crew, this man’s valor, that man’s fear; guilt and guiltiness, all varieties were welded into oneness, and were all directed to that fatal goal which Ahab their one lord and keel did point to.



jeudi 1 septembre 2022

Melville + Valéry + Conrad (bateaux)

Melville, La Vareuse blanche : 

[chap "conclusion", Pléiade II p. 739, cité t. IV p. 1304, notes s. Billy Budd]

"Vu de l'extérieur, notre bâtiment est un mensonge, car, du dehors, on n'en perçoit que le pont bien astiqué, ainsi que les planches de bordage, peintes et repeintes, situées au-dessus du niveau de l'eau ; tandis que la masse énorme de notre architecture, avec l'ensemble de ses magasins secrets, vogue à jamais au-dessous de la surface."


Valéry, Instants : 

"La personne peut se comparer à un vaisseau dont la partie vulnérable et essentielle se trouve sous la flottaison. Ce que l’on voit est œuvres mortes, décoration possible. Les agitations de la mer découvrent en partie les œuvres vives, qui sont ici : la sensibilité des organes vitaux (sympathique et pneumogastrique) et les sources d’énergie profonde, le tout plus ou moins lié à quelques secrets.

C’est là ce que guette et vise son ennemi intelligent."


Valéry (Conversation avec Conrad, citée in Souvenirs et réflexions) : 

"Nos amiraux, selon lui, recevaient du pouvoir central des recommandations expresses de ménager les œuvres vives de l'ennemi et d'en capturer les vaisseaux plutôt que de viser à les détruire. En conséquence, nous envoyions nos bordées dans les gréements et les batteries. Mais l'Anglais tirait à couler..." 


lundi 20 juillet 2020

Melville (contraste)


Melville, Moby-Dick, chapitre 11, traduction Guex-Rolle (Garnier-Flammarion 1970) : 
"Notre confort nous paraissait d’autant plus agréable qu’il faisait froid dehors et même hors de nos couvertures dans cette chambre sans feu. Je dis d’autant plus encore parce que le fait d’avoir une petite partie du corps exposée au froid peut seul vous faire savourer pleinement votre propre chaleur animale, car tout plaisir, en ce monde, ne vaut que par contraste. Rien n’existe en soi. Si vous vous flattez d’être envahi de bien-être de la tête aux pieds et qu’il en ait été ainsi pendant fort longtemps, alors on ne peut pas dire que vous sachiez encore ce qu’est le bien-être. Mais si, à l’instar de Queequeg et moi au lit, vous avez eu le bout du nez, le front et les oreilles légèrement gelés, alors en vérité vous serez infiniment persuadés d’avoir délicieusement chaud."

We felt very nice and snug, the more so since it was so chilly out of doors ; indeed out of bed-clothes too, seeing that there was no fire in the room. The more so, I say, because truly to enjoy bodily warmth, some small part of you must be cold, for there is no quality in this world that is not what it is merely by contrast. Nothing exists in itself. If you flatter yourself that you are all over comfortable, and have been so a long time, then you cannot be said to be comfortable any more. But if, like Queequeg and me in the bed, the tip of your nose or the crown of your head be slightly chilled, why then, indeed, in the general consciousness you feel most delightfully and unmistakably warm. 

jeudi 16 juillet 2020

Melville (papier ; 2 textes)

MelvilleLe Tartare des jeunes filles (traduction citée par J.-J. Mayoux, Melville par lui-même p. 123-4) : 
« Chose curieuse, à force de regarder le papier blanc qui tombait, tombait, tombait continuellement, mon esprit se perdit en divagations sur les étranges usages auxquels ces milliers de feuillets seraient éventuellement soumis. Des textes de toutes sortes seraient écrits sur ces surfaces à présent vides : sermons, minutes d'hommes de loi, ordonnances de médecins, lettres d'amour, certificats de mariage, actes de divorce, actes de naissance, certificats de décès, et ainsi de suite à l'infini... Puis revenant aux piles blanches elles-mêmes, je ne pus m'empêcher de penser à cette célèbre comparaison de John Locke qui, pour démontrer sa théorie de l'absence d'idées innées chez l'homme, assimile l'esprit humain à une feuille de papier blanc ; c'est-à-dire à un objet destiné à recevoir l'écriture, mais quelle sorte de caractères, nul ne saurait le dire . »

« It was very curious. Looking at that blank paper continually dropping, dropping, dropping, my mind ran on in wonderings of those strange uses to which those thousand sheets eventually would be put. All sorts of writings would be writ on those now vacant things—sermons, lawyers' briefs, physicians' prescriptions, love-letters, marriage certificates, bills of divorce, registers of births, death-warrants, and so on, without end. Then, recurring back to them as they here lay all blank, I could not but bethink me of that celebrated comparison of John Locke, who, in demonstration of his theory that man had no innate ideas, compared the human mind at birth to a sheet of blank paper; something destined to be scribbled on, but what sort of characters no soul might tell. »

MelvilleBartleby trad. Pierre Leyris (Folio)
« Les lettres au rebut ! Cela ne rend-il point le son d'hommes au rebut ? Imaginez un homme condamné par la nature et l'infortune à une blême désespérance ; peut-on concevoir besogne mieux faite pour l'accroître que celle de manier continuellement ces lettres au rebut et de les préparer pour les flammes ? Car on les brûle chaque année par charretées. Parfois, des feuillets pliés, le pâle employé tire un anneau : le doigt auquel il fut destiné s'effrite peut-être dans la tombe ; un billet de banque que la charité envoya en toute hâte : celui qu'il eût secouru ne mange plus, ne connaît plus la faim ; un pardon pour des êtres qui moururent bourrelés de remords ; un espoir pour des êtres qui moururent désespérés ; de bonnes nouvelles pour des êtres qui moururent accablés par le malheur. Messages de vie, ces lettres courent vers la mort. »


« Dead letters ! does it not sound like dead men ? Conceive a man by nature and misfortune prone to a pallid hopelessness, can any business seem more fitted to heighten it than that of continually handling these dead letters, and assorting them for the flames ? For by the cart-load they are annually burned. Sometimes from out the folded paper the pale clerk takes a ring : - the finger it was meant for, perhaps, moulders in the grave; a bank-note sent in swiftest charity : - he whom it would relieve, nor eats nor hungers any more; pardon for those who died despairing ; hope for those who died unhoping ; good tidings for those who died stifled by unrelieved calamities. On errands of life, these letters speed to death. »

mercredi 8 janvier 2020

Melville (paysage)


Melville, Contes de la véranda, 2° page (trad. Pléiade) :   
« Qu'une maison située dans un pareil pays n'eût pas de véranda pour la commodité de ceux qui pourraient désirer se repaître de la vue, et cela en prenant leur temps et leurs aises, semblait une lacune comparable à l'absence de bancs dans une galerie de tableaux. Que sont en effet les salles de marbre de ces collines calcaires, sinon des galeries de tableaux - des galeries tapissées, mois après mois, de peintures qui, dans leur perpétuel déclin, renouvellent perpétuellement leur fraîcheur ? La beauté est comme la piété : on ne saurait la saisir en courant ; il y faut de la tranquillité, de la constance, avec en outre, aujourd'hui, un confortable fauteuil. Car si jadis, au temps où il était de mode de révérer, et non de s'abandonner à l'indolence, les dévots de la Nature avaient coutume d'adorer debout - tout comme faisaient, dans les cathédrales d'alors, les adorateurs d'une Puissance plus haute -, à présent, en notre temps de foi chancelante et de faibles genoux, nous avons la véranda et le banc d'église. »
  
Piazza tales
Now, for a house, so situated in such a country, to have no piazza for the convenience of those who might desire to feast upon a view, and take their time and ease about it, seemed as much of an omission as if a picture gallery should have no bench; for what but picture galleries are the marble halls of these same limestone hills? -- galleries hung, month after month anew, with pictures ever fading into pictures ever fresh. And beauty is like piety -- you cannot run and read it; tranquillity and constancy, with, nowadays, an easy chair, are needed. For though, of old, when reverence was in vogue and indolence was not, the devotees of Nature doubtless used to stand and adore -- just as, in the cathedrals of those ages, the worshipers of a higher Power did -- yet, in these times of failing faith and feeble knees, we have the piazza and the pew.   
  

vendredi 4 octobre 2019

Melville (auteurs)


Melville, Hawthorne et ses ‘Mousses’  (Pléiade t. 3 p. 1093-4) : 
« Plût à Dieu que tous les excellents livres fussent des enfants trouvés, sans père ni mère, afin que nous puissions leur rendre gloire sans mentionner leurs auteurs apparents ! […] Je ne sais quel nom il conviendrait de mettre sur la page de titre d’un excellent livre, mais je sens du moins que les noms de tous les beaux auteurs sont des noms fictifs [...] étant donné qu’ils représentent simplement le mystérieux Esprit, toujours fuyant, de toute Beauté, lequel possède de manière omniprésente les hommes de génie. Cette vue a beau paraître purement fantaisiste, elle n’en semble pas moins recevoir une certaine confirmation du fait que, lors d’une rencontre personnelle, aucun grand auteur ne s’est jamais élevé au niveau de l’idée que se faisait de lui son lecteur. Mais comment cette poussière dont sont composés nos corps pourrait-elle exprimer de façon adéquate les plus nobles d’entre nos intelligences ? »   
« Would that all excellent books were foundlings, without father or mother, that so it might be, we could glorify them, without including their ostensible authors. […] But more than this, I know not what would be the right name to put on the title-page of an excellent book, but this I feel, that the names of all fine authors are fictitious ones, [...] - simply standing, as they do, for the mystical, ever-eluding Spirit of all Beauty, which ubiquitously possesses men of genius. Purely imaginative as this fancy may appear, it nevertheless seems to receive some warranty from the fact, that on a personal interview no great author has ever come up to the idea of his reader. But that dust of which our bodies are composed, how can it fitly express the nobler intelligences among us? »