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lundi 24 mai 2021

Hopkins (beauté)

 

Hopkins (G. M.), traduction P. Leyris, Anthologie bilingue de la poésie anglaise Pléiade p. 1046-1047 :


Beauté piolée

Gloire à Dieu pour les choses bariolées,

Pour les cieux de tons jumelés comme les vaches tavelées,

Pour les roses grains de beauté mouchetant la truite qui nage ;

Les ailes des pinsons ; les frais charbons ardents des marrons chus ; les paysages

Morcelés, marquetés – friches, labours, pacages ;

Et les métiers : leur attirail, leur appareil, leur fourniment.

Toute chose insolite, hybride, rare, étrange,

Ou moirée, madrurée (mais qui dira comment ?)

De lent-rapide, d’ombreux-clair, de doux-amer,

Tout jaillit de Celui dont la beauté ne change :

Louange au Père !


Pied Beauty

Glory be to God for dappled things —

For skies of couple-colour as a brinded cow ;

For rose-moles all in stipple upon trout that swim ;

Fresh-firecoal chestnut-falls ; finches’ wings ;

Landscape plotted and pieced — fold, fallow, and plough ;

And all trades, their gear and tackle and trim.

All things counter, original, spare, strange ;

Whatever is fickle, freckled (who knows how ?)

With swift, slow ; sweet, sour ; adazzle, dim ;

He fathers-forth whose beauty is past change :

Praise Him.


vendredi 12 juin 2020

Mallarmé + Richepin (origine)


Mallarmé :


Parce que de la viande était à point rôtie,

Parce que le journal détaillait un viol,

Parce que sur sa gorge ignoble et mal bâtie

La servante oublia de boutonner son col,

 

Parce que d’un lit, grand comme une sacristie,

Il voit, sur la pendule, un couple antique et fol,

Et qu’il n’a pas sommeil, et que, sans modestie,

Sa jambe sous les draps frôle une jambe au vol,

 

Un niais met sous lui sa femme froide et sèche,

Contre ce bonnet blanc frotte son casque-à-mèche

Et travaille en soufflant inexorablement :

 

Et de ce qu’une nuit, sans rage et sans tempête,

Ces deux êtres se sont accouplés en dormant,

Ô Shakespeare, et toi, Dante, il peut naître un poète !



RichepinTes Père et mère... in "Sonnets amers" (volume "Blasphèmes")


Voici la chose ! C'est un couple de lourdauds,

Paysans, ouvriers, au cuir épais, que gerce

Le noir travail : ou bien, des gens dans le commerce,

Le monsieur à faux-col et la vierge à bandeaux.


Mais, quels qu'ils soient, voici la chose. Les rideaux

Sont tirés. L'homme, sur la femme à la renverse,

Lui bave entre les dents, lui met le ventre en perce.

Leurs corps, de par la loi, font la bête à deux dos.


Et c'est ça que le prêtre a béni ! Ça qu'on nomme

Un saint mystère ! Et c'est de ça qu'il sort un homme !

Et vous voulez me voir à genoux devant ça !


Des père et mère, ça ! C'est ça que l'on révère !

Allons donc ! On est fils du hasard qui lança

Un spermatozoïde aveugle dans l'ovaire.



vendredi 14 février 2020

Rolland [Romain] (e muet)


Rolland (Romain), Lettre du 9 juillet 1905 à R. Strauss : 
« Le e muet est une des grandes difficultés de la langue française. Il faut bien se garder de le supprimer ; c'est un des principaux charmes de notre poésie, mais il est très rare qu'un étranger le sente bien. C'est moins un son qu'une résonance, un écho de la syllabe précédente, qui vibre, se balance et s'éteint doucement dans l'air. C'est parce qu'on lui prête une quantité uniforme et égale à la précédente qu'on croit que le e muet est monotone ; il n'en est rien ; c'est une des musiques de notre langue : il est en quelque sorte la draperie légère du mot, il l'entoure d'une atmosphère liquide. Si vous le supprimez, il ne reste que l'arête sèche : 
‘’On dirait un’ femm’…’’ 
« Ell’ ressemble à un' petit' princesse ». 
Ce n'est plus du français, c'est de l'argot. Naturellement, il serait encore pire d'accentuer trop lourdement le e muet que de le supprimer. Ce sont des nuances très fines, toutes en demi-teintes. »