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mercredi 25 septembre 2024

Simenon (vie simple)

Simenon, La Neige était sale, III, 3 : 

" [...] penser à une fenêtre, à quatre murs, à une chambre avec un lit, un fourneau – il n’ose pas ajouter le berceau – à un homme qui s’en va le matin en sachant qu’il reviendra, à une femme qui reste et qui sait qu’elle n’est pas seule, qu’elle ne sera jamais seule, au soleil qui se lève et qui se couche toujours aux mêmes places, à une boîte en fer-blanc qu’on emporte sous son bras comme un trésor, à des bottes de feutre gris, à un géranium qui fleurit, à des choses si simples que personne ne les connaît, ou qu’on les méprise, qu’on va jusqu’à se plaindre quand on les possède."


samedi 26 février 2022

Simenon (portrait parlé)

      Simenon, Pietr le Letton, chap. 1 : 

   "Il ouvrit un tiroir, parcourut des yeux une dépêche du Bureau international d’identification de Copenhague.

    Sûreté Paris.

   Pietr-le-Letton 32 169 01512 0224 0255 02732 03116 03233 03243 03325 03415 03522 04115 04144 04147 05221… etc.

    Cette fois, il se donna la peine de traduire à voix haute, et même de répéter à plusieurs reprises, comme un écolier qui récite une leçon :

    — Signalement de Pietr-le-Letton : âge apparent trente-deux ans, taille 169, sinus dos rectiligne, base horizontale, saillie grande limite, particularité cloison non apparente, oreille bordure originelle, grand lobe, traversé limite et dimension petite limite, antitragus saillant, limite pli inférieur vexe, limite forme, rectiligne, limite particularité sillons séparés, orthognate supérieur, face longue, biconcave, sourcils clairsemés blond clair, lèvre inférieure proéminente, épaisseur grande inférieure pendante, cou long, auréole jaune moyen, périphérie intermédiaire verdâtre moyen, cheveux blond clair.

   C’était le portrait parlé de Pietr-le-Letton, aussi éloquent pour le commissaire qu’une photographie. Les grands traits s’en dessinaient d’abord : un homme petit, mince, jeune, aux cheveux très clairs, aux sourcils blonds et rares, aux yeux verdâtres, au long cou.

   Maigret connaissait en outre les moindres détails de l’oreille, ce qui lui permettrait, dans la foule, et même si Pietr-le-Letton était maquillé, de le repérer à coup sûr."


cf. Wikipedia, § Bertillonnage :

le « portrait parlé » – appelé aussi « formule signalétique » ou « signalement descriptif » –, qui décrit morphologiquement le visage sur une quinzaine de critères : caractéristiques du nez, de l'œil, le « relevé des marques particulières » (tatouage, grain de beauté, cicatrice…), etc. Bertillon choisit pour chaque caractéristique des mots, qu'il abrège par des lettres : chaque formule est composée d'une suite de lettres que les inspecteurs doivent apprendre par cœur.

plus de précisions : 

https://criminocorpus.org/fr/bibliotheque/doc/2342/

lundi 8 février 2021

Céline + Simenon + Verneuil (synchronisation)

 

Céline, Voyage au bout de la nuit : 

"Chaque fois, au départ, pour se mettre à la cadence, il leur faut du temps aux canotiers. La dispute. Un bout de pale à l’eau d’abord et puis deux ou trois hurlements cadencés et la forêt qui répond, des remous, ça glisse, deux rames, puis trois, on se cherche encore, des vagues, des bafouillages, un regard en arrière vous ramène à la mer qui s’aplatit là-bas, s’éloigne et devant soi la longue étendue lisse contre laquelle on s’en va labourant [...]."


Simenon, Le Coup de lune, chapitre X, début : 

"Un nègre aux dents gâtées prononçait avec volubilité une trentaine de mots. Au moment où toutes les pagaies étaient levées, il se taisait soudain et il y avait un temps d'arrêt dans la vie de la pirogue, qui ne vibrait plus.

Alors, douze voix répondaient au récitant, modulaient une mélopée vigoureuse tandis que les pagaies, par deux fois, plongeaient dans l'eau.

À nouveau le petit homme reprenait en fausset.

Le rythme était de deux coups de pagaie, exactement. Il y avait toujours le même temps d'arrêt, puis la même fureur dans la reprise du chœur.

C'était peut-être la cinq centième fois que se répétait cet exercice et Timar, le cou tendu, les paupières plissées. attendait le moment où le soliste allait psalmodier pour distinguer les syllabes. Or il constatait que depuis près d'une heure le nègre prononçait les mêmes mots ! C'est à peine si un mot ou deux changeait. Le petit homme récitait avec indifférence, mais sur le visage de ses compagnons passaient des expressions diverses selon les couplets. On les voyait rire, s'étonner ou sourire ou s'émouvoir.

Et toujours, au moment où les douze pagaies sculptées étaient suspendues dans l'air, les douze voix éclataient avec énergie."


Verneuil (Victor), L'Art musical au Sénégal, cité par Combarieu (La Musique, ses lois son évolution) p. 146 : 

"Qu'on se figure cent nègres nageant autour du navire ensablé et chantant cet air ; à la huitième mesure, ils plongent tous à la fois, continuent de suivre mentalement la musique au fond de la mer ; à la douzième mesure, ils poussent le navire ensemble, et à la seizième, ils remontent sur l'eau. Ils agissent ainsi tous de concert, et aucun de leurs efforts n'est perdu."



mercredi 29 avril 2020

Simenon (présence de Maigret)


 Simenon, Pietr le Letton (1930-1931) chapitre 2, L’ami des milliardaires, t. 16 p. 370-371 :
« La présence de Maigret au Majestic avait fatalement quelque chose d'hostile. Il formait en quelque sorte un bloc que l'atmosphère se refusait à assimiler. 
Non pas qu'il ressemblât aux policiers que la caricature a popularisés. Il ne portait ni moustaches, ni souliers à fortes semelles. Ses vêtements étaient de laine assez fine, de bonne coupe. Enfin, il se rasait chaque matin et ses mains étaient soignées. 
Mais la charpente était plébéienne. Il était énorme et osseux. Des muscles durs se dessinaient sous le veston, déformaient vite ses pantalons les plus neufs. 
Il avait surtout une façon bien à lui de se camper quelque part qui n'était pas sans avoir déplu à maints de ses collègues eux-mêmes. 
C'était plus que de l'assurance, et pourtant ce n'était pas de l'orgueil. Il arrivait, d'un seul bloc, et dès lors il semblait que tout dût se briser contre ce bloc soit qu'il avançât, soit qu'il restât planté sur ses jambes un peu écartées. 
La pipe était rivée dans la mâchoire. Il ne la retirait pas parce qu'il était au Majestic. Peut-être, au fond, était-ce un parti pris de vulgarité, de confiance en soi ? 
Avec son grand pardessus noir à col de velours, il était impossible de ne pas le repérer tout de suite dans le hall illuminé où les élégantes s'agitaient parmi les traînées de parfum, les rires pointus, les chuchotements, les salutations de style d’un personnel tiré à quatre épingles. 
Il ne s'en souciait pas. Il restait en-dehors du mouvement. Les bruits de jazz, qui lui parvenaient du dancing du sous-sol, se heurtaient à lui comme à une barrière imperméable. »