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dimanche 12 mai 2024

Caillois (Corneille)

Caillois, Rencontres § Corneille p. 11-12 :

"Les héros de Corneille ne connaissent qu'une passion : la gloire. Elle les conduit suivant les circonstances au sacrifice ou au crime, au parricide ou au martyre. Médée égorgeant ses enfants est hissée au même empyrée que Polyeucte décourageant avec insolence ceux qui s'attachent à le sauver. L'un et l'autre sont pris du même vertige. Il ne s'agit pas de devoir, mais de fascination. Tous et toutes entrent dans un jeu de surenchères où ils courent à leur perte avec volupté, pourvu qu'ils étonnent l'antagoniste et le contraignent à l'admiration.

Le cas échéant, les plus monstrueuses solutions sont consenties, recherchées même, par choix délibéré, le seul qui compte pour faire la preuve qu'une âme généreuse peut aller plus loin qu'un cœur pusillanime n'ose imaginer.

Je suis maître de moi comme de l'univers […]

Je le ferais encor si j'avais à le faire.

Ces maximes justifient l'excès ; elles annoncent, confirment, trahissent comme une ébriété intime. Le héros connaît et fait connaître qu'il vient d'atteindre un état second, où il resplendit et où il est assuré que plus rien ne saurait le menacer. La volonté devient grâce et incandescence. Tout est alors effacé : amour et devoir, vertus privées et intérêt public, Rome et Pauline.

Telle est la gloire, cime redoutable et abrupte où précipite la générosité : une chute vers le haut. J'écris «chute» à dessein, pour souligner l'irrésistible de l'aimantation."


samedi 23 septembre 2023

Caillois (dénominations)

Caillois, Babel précédé de Vocabulaire esthétique :

"On demandait au Maître quelle mesure il aurait conseillée au prince Ling de Weï pour restaurer la paix et les mœurs dans son royaume, où l'anarchie était parvenue à son comble : «Corriger les dénominations», répondit-il. Et il expliqua : «Quand les dénominations sont incorrectes, les discours sont incohérents ; quand les discours sont incohérents, les affaires sont compromises ; quand les affaires sont compromises, on ne cultive pas la musique et les rites ; quand on ne cultive pas la musique et les rites, les peines et les châtiments ne peuvent toucher juste ; quand les peines et les châtiments ne peuvent toucher juste, le peuple ne sait où poser ses pieds ni tendre ses mains. C'est pourquoi le sage, dans les dénominations qu'il donne, fait toujours en sorte que les discours puissent s'y conformer, et, les discours étant tels, fait en sorte que les actions leur correspondent exactement. Si le sage, dans ses discours, ne se rend coupable d'aucune légèreté, cela suffit »."



jeudi 13 octobre 2022

Caillois (poésie)

Caillois, Approches de la poésie, 1944 § IV "Impostures de la poésie" :

 "Ce temps aura vu la poésie se vouloir tout ce qu'elle n'est pas : magie, mystique ou musique. A mesure qu'elle se détache du vers, elle s'attribue un destin à la fois grandiose et imprécis, comme de constituer un instrument privilégié de connaissance, une variété d'expérience mystique ou quelque autre source de révélations prodigieuses et irremplaçables. On l'oppose vite à la littérature et à la versification, dont les règles, les conventions, les artifices paraissent autant de gênes et de trahisons très capables d'altérer, si l'on n'y prend garde, l'intégrité du sublime message qu'elle a mission de transmettre. Aussi se débarrasse-t-elle de toute entrave et presque de toute matière. Voici bientôt la poésie moderne toute de sons ou toute d'images.

Le reste en est banni et surtout l'expression des sentiments et des idées. On pourchasse ces grossières impuretés dont la présence, dit-on, empêche la poésie d'atteindre sa parfaite et idéale transparence.

[...]

 La poésie est solitaire, affranchie de toute obligation extérieure, maîtresse de son destin, et ne devant de comptes ni à la cité, ni à la morale, ni aux croyances, ni au savoir. Érigée en discipline absolue et n’ayant plus à craindre que l’excès même de sa liberté, exposée peut-être à s’exténuer à force de dénuements volontaires, d’ostracismes répétés, la voici livrée à elle-même. [...] Pour elle, les premiers âges sont révolus, où elle pouvait imprégner tout, mais sans qu'elle fût appelée à exister à l'état pur."



vendredi 15 juillet 2022

Caillois (chute)

Caillois, Le Rocher de Sisyphe, La Vertu d'Espérance p. 13-14 : 

"Il arrive, il peut arriver que de êtres soient nourris dès leur jeune âge dans la complaisance à tous les instincts qu'il faut bien nommer bas, car il semble qu'il existe dans le monde moral une sorte de pesanteur qui entraîne vers eux le cœur qui n'y prend pas garde. Il faut qu'on se raidisse et s'acharne sans cesse pour la compenser. Celui qui ne s'efforce plus, succombe aussitôt et devient, autant qu'il l'ose, avide, rusé, ingrat, violent et féroce. Il choit par sa propre nature vers ces grossièretés aussi fatalement que les corps tombent par le seul fait qu'ils sont pesants, c'est-à-dire qu'ils sont corps. Non seulement les êtres dont je parlais sont comme les autres exposés à cette pesanteur, mais l'éducation qu'ils ont reçue, le spectacle même qui leur est offert ne les détournent nullement de s'y abandonner. Au contraire, tout les pousse à ériger en idéal cette servitude originelle et à former en disciplines, hélas fort impérieuses, des mouvements involontaires et horribles que la discipline consiste plutôt à vaincre. J'ai peur que l'imagination vienne à manquer à de tels hommes pour concevoir une autre façon de se conduire. Ils trouveront la leur si économique, regarderont comme si admirable de voir en eux se composer, converger vers le même but, concourir à la même puissance tout ce qui chez les autres s'équilibre ou se combat, qu'ils tiendront pour grotesque et ridicule qu'on puisse agir autrement qu'ils font. Dans ces conditions, je doute qu'il existe au monde une force capable de leur faire entendre que la vérité n'est pas forcément où ils croient."


cf. Alain, Définitions Pléiade p. 1041 : 

"Chute, mouvement naturel de l'esprit, toujours entraîné par les passions, les besoins, la fatigue. La métaphore célèbre de la chute et de la rédemption représente toutes nos minutes, qui sont des chutes et des reprises."


samedi 4 juin 2022

Caillois (fiction et rêve)

Caillois, L'incertitude qui vient des rêves p. 145-146 :

"La lecture et le spectacle s'apparentent très lointainement au rêve. Ce sont des démissions mineures qui reposent sur la convention. Elles n'impliquent de la part de la conscience qu'une abdication volontaire et limitée. L'esprit demeure libre de rompre le pacte à tout moment ; il conserve ses pouvoirs intacts et comme en réserve. Au contraire, dans le rêve, le désistement de la conscience est total et sans tempérament. Il n'y est pas possible de fermer le livre ou de quitter la salle. Il n'y est pas non plus possible de ménager au fond de soi une sorte d'instance seconde d'où l'on considère, avec un certain recul et non sans disposition critique toujours prompte à renaître, les épisodes d'une action extérieure. A l'opposé, il demeure présent à l'esprit de chaque lecteur qu'il est en train de lire un livre, qu'il le tient dans ses mains et qu'il faut bien qu'il en tourne les pages. De même, chaque spectateur se souvient qu'assis dans un fauteuil, il regarde une scène ou un écran vivement éclairés, où les acteurs jouent les personnages d'une histoire fictive. Il n'y a pas d'aliénation véritable : l'esprit ne s'abandonne que dans une mesure infime, si on compare cet acquiescement de complaisance à la grande plongée du rêve."


samedi 12 février 2022

Caillois (lecture)

    Caillois, Le fleuve Alphée :
   "Depuis que j’ai su lire, je n’ai fait que lire, et n’eût été mon incessante et enfantine curiosité des choses et l’impossibilité pour mon attention de n’être pas la proie du premier objet rencontré, je n’aurais vécu que par l’entremise des livres. Je m’aperçus très lentement que par l’usage qu’ils font et qu’ils poussent à faire des mots, ils tendent à remplacer la perception spontanée de la réalité. Véritablement, ils m’avaient attiré d’emblée dans ce que j’ai appelé la parenthèse. "


lundi 23 décembre 2019

Caillois (architecture)


Caillois, Babel § Décision par l'architecture :
« Il ne suffit pas de s'abandonner à quelque délire pour qu'un édifice s'élève. L'architecture est, par excellence, l'art implacable. Ici, toute licence qui n'est pas compensée où il faut par un excès de rigueur qui l'équilibre exactement, entraîne une sanction immédiate et terrible : tout s'abat.
Il m'arrive de me déclarer partisan d'une littérature édifiante. Je cours le danger que plusieurs s'imaginent alors que je parle en moraliste : je parle en maçon. La confusion toutefois ne me déplaît qu'à demi. Car je me représente volontiers la morale comme une sorte d'architecture. »

mercredi 20 novembre 2019

Caillois (art et magie)


Caillois, L’alternative [à propos de Novalis et Breton] : 
« Art et magie sont complémentaires, par conséquent irréductibles. Il ne saurait y avoir entre eux que des rapports accessoires. Il faut choisir entre la liberté d’esprit que permet le détachement esthétique et que d’ailleurs il suppose, et le formalisme rigoureux et immuable qu’implique la croyance à la magie. On ne peut apprécier esthétiquement une œuvre magique qu’à condition de cesser de croire à la force qu’elle est censée véhiculer : sans quoi, c’est l’évidence même, on ne s’intéresse pas d’abord à sa beauté, mais à sa qualification liturgique.
La valeur plastique du masque, de l’idole, du dessin, du tatouage, de l’objet, n’entre en ligne de compte que dans la mesure où ils sont désaffectés de leur destination magique primitive. Il n’y a pas d’art magique. »