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lundi 6 janvier 2025

Woolf (Sterne)

 Woolf, Introduction au Voyage sentimental [1928], trad. V. Lerouge, Europe, déc 2024 p. 67 : 

"Il ne resterait peu, voire rien, du Voyage sentimental, s'il fallait en extraire la présence de Sterne. Il n'a aucune information de valeur à donner, aucune philosophie raisonnée à transmettre. Il quitta Londres, nous dit-il "avec une telle précipitation qu'il ne m'était pas venu à l'esprit que nous étions en guerre avec la France". Il n'a rien à nous dire des tableaux, ni des églises, ni de la misère ou de la prospérité des campagnes. Il voyageait en France, certes, mais le chemin qu'il empruntait traversait bien souvent son esprit, et ses principales aventures ne concernaient pas brigands et précipices, mais bien les émotions de son propre cœur."


Little or nothing of A Sentimental Journey would be left if all that we call Sterne himself were extracted from it. He has no valuable information to give, no reasoned philosophy to impart. He left London, he tells us, “with so much precipitation that it never enter’d my mind that we were at war with France”. He has nothing to say of pictures or churches or the misery or well-being of the countryside. He was travelling in France indeed, but the road was often through his own mind, and his chief adventures were not with brigands and precipices but with the emotions of his own heart.

[repris dans The Common Reader, Second Series, 1932]



mardi 16 juillet 2024

Woolf (mots)

Woolf, On Craftmanship (BBC 1937) :  

"Les mots n’aiment pas que l’on débatte de leur pureté ou leur impureté. Si l’on fonde une Société pour la pureté de l’anglais, ils manifesteront leur désaccord en en fondant une autre pour l’Impureté de l’anglais. Ils croient qu’un mot est aussi bon qu’un autre ; que les mots mal-élevés sont aussi bons que les mots bien-élevés, les mots incultes que les mots cultivés, il n’y a ni rang ni titre dans leur société. Ils n’aiment pas non plus qu’on les dépose à la pointe de sa plume pour les observer, un par un. Ils veulent rester tous ensemble, dans les phrases, les paragraphes, et même dans une page entière. Ils détestent être utiles ; ils détestent gagner de l’argent ; ils détestent qu’on discute d’eux en public. Bref, ils détestent tout ce qui les enferme dans une seule définition, ou les limite à une seule attitude car il est dans leur nature de changer."


They do not like to have their purity or their impurity discussed. If you start a Society for Pure English, they will show their resentment by starting another for impure English — hence the unnatural violence of much modern speech; it is a protest against the puritans. They are highly democratic, too; they believe that one word is as good as another; uneducated words are as good as educated words, uncultivated words as cultivated words, there are no ranks or titles in their society. Nor do they like being lifted out on the point of a pen and examined separately. They hang together, in sentences, in paragraphs, sometimes for whole pages at a time. They hate being useful; they hate making money; they hate being lectured about in public. In short, they hate anything that stamps them with one meaning or confines them to one attitude, for it is their nature to change.



jeudi 6 avril 2023

Woolf (mort)

Woolf, La Traversée des apparences chap. XXV, trad. Savitzky :

"Un immense apaisement descendit sur Terence, lui ôtant toute envie de bouger ou de parler. C’en était fini de l’atroce torture et du sentiment d’irréalité. Il émergeait dans la certitude parfaite et dans la paix. [...] Il s’abandonna quelques temps à ses pensées ; il lui semblait qu’ils pensaient en commun ; il avait l’impression d’être Rachel en même temps que lui-même [...], elle ne respirait plus. Tant mieux. C’était la mort. Ce n’était rien. Elle avait cessé de respirer, voilà tout. C’était le bonheur parfait. Ils venaient d’obtenir ce qu’ils avaient toujours souhaité – l’union qu’ils n’avaient pu réaliser quand ils étaient en vie. 

[...] Il lui sembla que de leur fusion absolue et de leur bonheur émanaient des cercles qui allaient s’élargissant, qui emplissaient l’espace. Aucun de ses désirs les plus vastes ne restait inexaucé. Ils possédaient ce qui jamais plus ne leur serait repris."


An immense feeling of peace came over Terence, so that he had no wish to move or to speak. The terrible torture and unreality of the last days were over, and he had come out now into perfect certainty and peace. […] He went on thinking for some time; they seemed to be thinking together; he seemed to be Rachel as well as himself ; […] she had ceased to breathe. So much the better--this was death. It was nothing; it was to cease to breathe. It was happiness, it was perfect happiness. They had now what they had always wanted to have, the union which had been impossible while they lived.

[…] It seemed to him that their complete union and happiness filled the room with rings eddying more and more widely. He had no wish in the world left unfulfilled. They possessed what could never be taken from them.


dimanche 2 avril 2023

Proust + Woolf (poètes)

Proust, Sainte-Beuve et Baudelaire, CSB Pléiade p. 262 :

 "[...] comme si tous les quatre [Baudelaire, Hugo, Vigny, Leconte de Lisle]  n’étaient que des épreuves un peu différentes d’un même visage, du visage de ce grand poète qui au fond est un, depuis le commencement du monde, dont la vie intermittente, aussi longue que celle de l’humanité, eut en ce siècle ses heures tourmentées et cruelles, que nous appelons vie de Baudelaire, ses heures laborieuses et sereines, que nous appelons vie de Hugo, ses heures vagabondes et innocentes que nous appelons vie de Gérard et peut-être de Francis Jammes, ses égarements et abaissements sur des buts d’ambition étrangers à la vérité, que nous appelons vie de Chateaubriand et de Balzac, ses égarements et surélévation au-dessus de la vérité, que nous appelons deuxième partie de la vie de Tolstoï, comme de Racine, de Pascal, de Ruskin, peut-être de Maeterlinck."


Woolf, Lettre à un jeune poète, trad. M. Rovere : 

"Considérez-vous comme […] un poète en qui vivent tous les poètes du passé, dont jailliront tous les poètes des temps à venir. Vous avez un brin de Chaucer en vous. Quelque chose de Shakespeare, de Dryden, de Pope, de Tennyson – pour ne citer que les plus respectables parmi vos ancêtres – se mêle à votre sang et déplace parfois votre stylo tantôt plus à droite, tantôt plus à gauche. En somme, vous êtes un personnage extrêmement ancien, complexe et cohérent, et c’est la raison pour laquelle vous me ferez, s’il vous plaît, le plaisir de vous traiter avec respect ; […] pour ma part je ne crois pas que les poètes meurent ; Keats, Shelley, Byron sont vivants, ils sont ici, dans cette pièce, en vous, en vous et en vous. 


Think of yourself as […] a poet in whom live all the poets of the past, from whom all poets in time to come will spring. You have a touch of Chaucer in you, and something of Shakespeare; Dryden, Pope, Tennyson – to mention only the respectable among your ancestors – stir in your blood and sometimes move your pen a little to the right or to the left. In short you are an immensely ancient, complex, and continuous character, for which reason please treat yourself with respect ; […] for my part I do not believe in poets dying ; Keats, Shelley, Byron are alive here in this room in you and you and you .




samedi 14 mai 2022

Woolf (home)

Woolf, Orlando, chap. V (trad. Mauron) : 

"De façon insensible et furtive, sans que rien marquât le jour ou l'heure de l'altération, le tempérament de l'Angleterre changea, et personne ne s'en aperçut. Rien pourtant ne fut épargné. Les rudes gentilshommes campagnards qui jusque-là s'étaient assis joyeusement devant un repas de boeuf et d'ale dans une salle à manger dessinée, peut-être, par les frères Adam, avec une dignité classique, soudain furent pris d'un frisson. Les douillettes apparurent ; on se laissa pousser la barbe ; on attacha les pantalons étroitement par les sous-pieds. Et ce froid qui montait aux jambes, le gentilhomme campagnard eut tôt fait de le communiquer à sa maison ; les meubles furent capitonnés ; les tables et les murs, couverts ; et rien ne resta nu. Alors un changement de régime devint indispensable. On inventa le "muffin" et le "crumpet". Le café après le dîner supplanta le porto, et comme le café exigeait un salon où l'on pût boire, comme le salon exigeait des globes, les globes des fleurs artificielles, les fleurs artificielles des cheminées bourgeoises, les cheminées bourgeoises des pianos, les pianos des ballades pour salon, les ballades pour salon, en sautant un ou deux intermédiaires, une armée de petits chiens, des carrés en tapisserie, et d'ornements en porcelaine, le "home" - changea du tout au tout."


Stealthily and imperceptibly, none marking the exact day or hour of the change, the constitution of England was altered and nobody knew it. Everywhere the effects were felt. The hardy country gentleman, who had sat down gladly to a meal of ale and beef in a room designed, perhaps by the brothers Adam, with classic dignity, now felt chilly. Rugs appeared; beards were grown; trousers were fastened tight under the instep. The chill which he felt in his legs the country gentleman soon transferred to his house; furniture was muffled; walls and tables were covered; nothing was left bare. Then a change of diet became essential. The muffin was invented and the crumpet. Coffee supplanted the after-dinner port, and, as coffee led to a drawing-room in which to drink it, and a drawing-room to glass cases, and glass cases to artificial flowers, and artificial flowers to mantelpieces, and mantelpieces to pianofortes, and pianofortes to drawing-room ballads, and drawing-room ballads (skipping a stage or two) to innumerable little dogs, mats, and china ornaments, the home – which had become extremely important — was completely altered.


dimanche 26 septembre 2021

Woolf (dîner)

Woolf, Un lieu à soi, ch. 1 (trad. Darrieussecq) :

"La constitution humaine étant ce qu’elle est, cœur, corps et cerveau tout mélangés, et non séparés dans des compartiments comme ils le seront sans aucun doute dans un million d’années, un bon dîner est de grande importance pour une bonne conversation. On ne peut ni bien penser, ni bien aimer, ni bien dormir, si on n’a pas bien dîné."


Woolf, Une chambre à soi ch. 1 (trad Clara Malraux) : 

"La structure humaine étant ce qu’elle est, cœur, corps et cerveau mêlés les uns aux autres et non pas disposés dans des compartiments séparés, comme il en sera sans doute d’ici un million d’années, un bon dîner est d’une grande importance pour une bonne conversation. On ne peut ni bien penser, ni bien aimer, ni bien dormir, si on n’a pas bien dîné."


Woolf, A Room of One’s Own (ch. 1) :

The human frame being what it is, heart, body, and brain all mixed together, and not contained in separate compartments as they will be no doubt in another million years, a good dinner is of great importance to good talk. One cannot think well, love well, sleep well, if one has not dined well.”


[Les deux traductions me semblent de (bonne) qualité équivalente, pour un texte sans problème particulier. Toutefois (pinaillage), "to good talk" me semblerait un peu mieux rendu par "la bonne conversation", plus général]


jeudi 20 mai 2021

Woolf (vieillir)

 

Woolf, Mrs Dalloway

1

The compensation of growing old, Peter Walsh thought, coming out of Regent's Park, and holding his hat in hand, was simply this; that the passions remain as strong as ever, but one has gained--at last!--the power which adds the supreme flavour to existence,--the power of taking hold of experience, of turning it round, slowly, in the light.

traduction Pasquier, Folio p. 165 : 

"L’avantage de vieillir, se disait-il, en sortant de Regent’s Park, son chapeau à la main, c’est tout simplement que les passions demeurent aussi vives qu’auparavant, mais qu’on a acquis – finalement – la faculté qui donne à l’existence sa saveur suprême, la faculté de prendre ses expériences et de les faire tourner, lentement, à la lumière."  

traduction David :

"L’avantage de vieillir, pensa Peter Walsh en sortant de Regent’s Park son chapeau à la main, ne consiste qu’en ceci : les passions demeurent aussi fortes qu’autrefois, mais on a acquis – enfin ! – la faculté qui ajoute à l’existence la suprême saveur, la faculté de se saisir de l’expérience et de la retourner, lentement, dans la lumière."


2

Having done things millions of times enriched them, though it might be said to take the surface off. The past enriched, and experience, and having cared for one or two people, and so having acquired the power which the young lack, of cutting short, doing what one likes, not caring a rap what people say and coming and going without any very great expectations.

traduction Pasquier p. 278

"D’avoir fait les choses des milliers de fois, cela les enrichissait, même si l’on pouvait dire que cela les mettait à nu. Le passé vous enrichissait, et l’expérience, et le fait d’avoir aimé une ou deux personnes, et d’avoir ainsi acquis un pouvoir qui manque aux gens jeunes, celui de savoir trancher, de faire ce qu’on a envie de faire, en se fichant pas mal de ce que les gens peuvent dire, de renoncer aux grandes espérances."

traduction David : 

« Avoir fait les choses des millions de fois les enrichit, cependant l’on peut dire que cela enlève la surface. Le passé enrichit, et l’expérience, et aussi d’avoir aimé une ou deux personnes ; on acquiert alors le pouvoir que les jeunes n’ont pas, de couper court, de faire ce que l’on veut, de ne pas se soucier de ce que les gens disent et d’aller et de venir sans grandes espérances »


lundi 17 mai 2021

Woolf + Nabokov + Anouilh + Calet (séparation amoureuse)


Woolf, Mrs Dalloway (traduction Pasquier) Folio p. 236-237 : 

"Comme une bête privée de langage qu’on a amenée près d’une barrière dans un but inconnu, et qui se tient là, n’ayant qu’une envie, celle de repartir au galop, Elizabeth Dalloway restait assise, muette. Est-ce que Miss Kilman allait encore dire quelque chose ?

« Ne m’oubliez pas tout à fait », dit Doris Kilman. Sa voix tremblotait. Aussitôt la bête fila au galop jusqu’à l’autre bout du champ.

La grande main s’ouvrit et se referma.

Elizabeth tourna la tête. La serveuse arriva. Il fallait payer à la caisse, dit Elizabeth, et elle partit, tirant derrière elle, c’est comme cela que Miss Kilman ressentit la chose, les entrailles de son corps, les étirant sur toute la longueur de la pièce, puis, l’achevant d’un dernier coup sec, elle fit un signe de tête poli, et sortit.

Elle était partie. Miss Kilman restait assise devant le guéridon de marbre, au milieu des éclairs, assaillie, une fois, deux fois, trois fois, par une douleur brusque et lancinante. Elle était partie. Mrs Dalloway avait gagné. Elizabeth était partie. La beauté était partie, et la jeunesse."


Like some dumb creature who has been brought up to a gate for an unknown purpose, and stands there longing to gallop away, Elizabeth Dalloway sat silent. Was Miss Kilman going to say anything more?

"Don't quite forget me," said Doris Kilman; her voice quivered. Right away to the end of the field the dumb creature galloped in terror.

The great hand opened and shut.

Elizabeth turned her head. The waitress came. One had to pay at the desk, Elizabeth said, and went off, drawing out, so Miss Kilman felt, the very entrails in her body, stretching them as she crossed the room, and then, with a final twist, bowing her head very politely, she went.

She had gone. Miss Kilman sat at the marble table among the éclairs, stricken once, twice, thrice by shocks of suffering. She had gone. Mrs. Dalloway had triumphed. Elizabeth had gone. Beauty had gone, youth had gone."



Nabokov, L'Enchanteur (traduction Barbedette) Pléiade t. 2 p. 561 : 

"L’arrivée de la fillette, sa respiration, ses jambes, ses cheveux, tout ce qu’elle faisait, soit se gratter la jambe et y laisser des marques blanches, soit lancer très haut en l’air une petite balle noire, soit enfin l’effleurer avec son coude nu alors qu’elle s’asseyait sur le banc – tout cela (tandis qu’il semblait absorbé dans une conversation agréable) évoquait la sensation intolérable d’une communion sanguine, dermique et multivasculaire avec elle, comme si la bissectrice monstrueuse aspirant tous les sucs des profondeurs de son être se prolongeait en elle, pareille aux pulsations d’une ligne pointillée, comme si cette fillette était en train de pousser en dehors de lui, comme si avec chaque mouvement insouciant elle tiraillait et secouait ses propres racines vitales implantées dans les entrailles de son être à lui, si bien que, lorsqu’elle changeait de position brutalement ou bien décampait en vitesse, il éprouvait une sensation de déchirement, un arrachement barbare, et une perte momentanée de l’équilibre : tout à coup on voyage dans la poussière sur le dos, la nuque cogne par terre jusqu’au moment où l’on se retrouve pendu par les entrailles."


« The girl’s arrival, her breathing, her legs, her hair, everything she did, whether it was scratching a shin and leaving white marks on it, or throwing a small black ball high in the air, or brushing against him with a bare elbow as she seated herself on the bench—all of it (while he appeared engrossed in pleasant conversation) evoked an intolerable sensation of sanguine, dermal, multivascular communion with her, as if the monstrous bisector pumping all the juices from the depths of his being extended into her like a pulsating dotted line, as if this girl were growing out of him, as if, with every carefree movement, she tugged and shook her vital roots implanted in the bowels of his being, so that, when she abruptly changed position or rushed off, he felt a yank, a barbarous pluck, a momentary loss of equilibrium : suddenly you are traveling through the dust on your back, banging the back of your head, on your way to being strung up by your insides.

 

Anouilh, L'Orchestre p. 299 : 

"C'est un morceau de moi. quand il s'enlève, je ne suis plus entière et j'ai plus qu'à attendre qu'il veuille bien revenir. Pour me compléter. [...] C'est pour ça qu'il les aura, ses six balles, s'il fait mine d'aller bavarder ailleurs ! Pan ! Pan ! Pan ! Pan ! Pan ! Pan !"

 

Calet, La Fièvre des polders, chap. 24 :
"Le bateau s’écartait de côté, lentement. Odilia ressentait un arrachement de peau et d’entrailles. Le bateau tirait, déchirait. Une atroce douleur, quand Siska-la-paille avait extrait la sonde de son corps. »
 


mercredi 12 mai 2021

Woolf (arbre)

 Woolf, La Marque sur le mur, traduction Pléiade p. 887 :

"J'aime à songer à l'arbre lui-même : d'abord la sensation intime de n'être que bois ; puis le grondement de l'orage ; enfin l'écoulement lent et délicieux de la sève. J'aime aussi à songer à l'arbre en hiver, droit dans la nuit au milieu de la campagne déserte, toutes voiles ferlées, impénétrable à la mitraille de la lune, mât dénudé, dressé au-dessus de la terre qui toute la nuit ne cesse de crouler. Quel chant étrange et assourdissant que celui des oiseaux en juin ; qu'elles doivent être froides, les pattes des insectes qui montent péniblement le long des plis de l'écorce ou prennent leur bain de soleil sur la légère bâche verte du feuillage, les facettes de leurs yeux rouges braquées droit devant eux... Une à une les fibres se rompent sous la formidable pression de la terre glacée ; vient alors l'ultime tempête, et dans leur chute, les plus hautes branches s'enfoncent profondément dans le sol de nouveau. Même alors, la vie n'a pas dit son dernier mot ; de par le vaste monde, il existe pour un arbre une multitude de vies à vivre avec patience et concentration, dans des chambres, à bord de navires, en revêtement des sols et des murs des salons où, après le thé, des couples se retirent pour fumer des cigarettes. Quelle mine de pensées apaisantes et heureuses, cet arbre."


I like to think of the tree itself : — first the close dry sensation of being wood ; then the grinding of the storm ; then the slow, delicious ooze of sap. I like to think of it, too, on winter’s nights standing in the empty field with all leaves close-furled, nothing tender exposed to the iron bullets of the moon, a naked mast upon an earth that goes tumbling, tumbling, all night long. The song of birds must sound very loud and strange in June ; and how cold the feet of insects must feel upon it, as they make laborious progresses up the creases of the bark, or sun themselves upon the thin green awning of the leaves, and look straight in front of them with diamond-cut red eyes... One by one the fibres snap beneath the immense cold pressure of the earth, then the last storm comes and, falling, the highest branches drive deep into the ground again. Even so, life isn’t done with ; there are a million patient, watchful lives still for a tree, all over the world, in bedrooms, in ships, on the pavement, lining rooms, where men and women sit after tea, smoking cigarettes. It is full of peaceful thoughts, happy thoughts, this tree.


mardi 4 mai 2021

Woolf (Henry James)

 Woolf V., Pléiade 1 p. 1340 : 

"[Henry James] a fixé sur moi un regard vide de toute expression [...] et a déclaré : 'Ma chère Virginia, on me dit - on me dit - on me dit - que vous - et d'ailleurs étant la fille de votre père, que dis-je, la petite fille de votre grand-père - la descendante, si je puis dire, d'un siècle - d'un siècle - de plumes d'oie et d'encr- d'encr- d'encriers, oui oui oui, on me dit - humumum - que vous, en bref, que vous écrivez." 


James fixed me with his staring blank eye—it is like a childs marble—and said : ‘My dear Virginia, they tell me—they tell me—they tell me—that you—as indeed being your fathers daughter nay your grandfathers grandchild—the descendant I may say of a century—of a century—of quill pens and ink—ink—ink pots, yes, yes, yes, they tell me—ahm m m—that you, that you, that you write in short.’


mardi 23 février 2021

Woolf (identité)

 Woolf, Au Hasard des rues, une aventure londonienne (1930) traduction Marie-José Tramuta et Toby Gemperle Gilbert :

"Quand elle s'est attachée à son plus grand chef-d'œuvre, la création de l'être humain, [la nature] aurait dû ne penser qu'à une seule chose. Au lieu de quoi, tournant la tête et regardant par-dessus son épaule, elle a laissé s'insinuer en chacun d'entre nous des instincts et des désirs qui sont en total désaccord avec notre être essentiel, et nous nous trouvons zébrés, bigarrés, tout mélangés ; les couleurs ont coulé. Mon vrai moi est-il celui qui se trouve sur la chaussée en janvier, ou celui qui se penche au balcon en juin ? Suis-je ici ou suis-je là ? Ou est-ce que le vrai moi n'est ni ceci ni cela, ni ici ni là-bas, mais quelque chose de si varié et de si fluctuant que c'est seulement lorsque nous donnons libre cours à ses désirs et le laissons faire sans entraves, à sa guise, que nous sommes vraiment nous-mêmes ? Les circonstances requièrent l'unité ; par commodité, l'homme doit être entier. En rentrant le soir, quand il ouvre sa porte, le bon citoyen doit être banquier, golfeur, époux, père ; et non un nomade qui erre dans le désert, un mystique contemplant le ciel, un débauché dans les bas-fonds de San Francisco, un soldat à la tête d'une révolution, un paria, hurlant de solitude et de doute. En ouvrant sa porte, il doit passer ses doigts dans ses cheveux et ranger son parapluie dans le porte-parapluie, comme tout le monde."


Street Haunting : A London Adventure

When she set about her chief masterpiece, the making of man, she should have thought of one thing only. Instead, turning her head, looking over her shoulder, into each one of us she let creep instincts and desires which are utterly at variance with his main being, so that we are streaked, variegated, all of a mixture; the colours have run. Is the true self this which stands on the pavement in January, or that which bends over the balcony in June ? Am I here, or am I there? Or is the true self neither this nor that, neither here nor there, but something so varied and wandering that it is only when we give the rein to its wishes and let it take its way unimpeded that we are indeed ourselves ? Circumstances compel unity; for convenience sake a man must be a whole. The good citizen when he opens his door in the evening must be banker, golfer, husband, father; not a nomad wandering the desert, a mystic staring at the sky, a debauchee in the slums of San Francisco, a soldier heading a revolution, a pariah howling with scepticism and solitude. When he opens his door, he must run his fingers through his hair and put his umbrella in the stand like the rest.


mardi 12 janvier 2021

Woolf (Londres)

 Woolf, La marée d'Oxford Street (in La Scène londonienne, traduction P. Alien) : 

« Le charme du Londres moderne est qu’il n’est pas bâti pour durer ; il est fait pour passer. Son vernis, sa transparence, l’élan de ses vagues de plâtre colorié, donnent un plaisir différent et tendent à d’autres fins que ce que voulaient et recherchaient les vieux bâtisseurs et leurs patrons, la noblesse d’Angleterre. Leur orgueil exigeait l’illusion de la permanence. Le nôtre, au contraire, semble se plaire à prouver que nous pouvons rendre la pierre et la brique aussi éphémères que le sont nos désirs. Nous ne construisons pas pour nos descendants, ils pourront bien aller vivre dans les nuages ou sous terre, mais pour nous et nos propres besoins. Nous démolissons et reconstruisons de même que nous nous attendons à être démolis et reconstruits. C’est une impulsion favorable à la création, à la fertilité. La découverte en est stimulée, l’invention tenue en alerte. »


The charm of modern London is that it is not built to last; it is built to pass. Its glassiness, its transparency, its surging waves of coloured plaster give a different pleasure and achieve a different end from that which was desired and attempted by the old builders and their patrons, the nobility of England. Their pride required the illusion of permanence. Ours, on the contrary, seems to delight in proving that we can make stone and brick as transitory as our own desires. We do not build for our descendants, who may live up in the clouds or down in the earth, but for ourselves and our own needs. We knock down and rebuild as we expect to be knockcd down and rebuilt. It is an impulse that makcs for creation and fertility. Discovery is stimulated and invention on the alert.


lundi 1 juin 2020

Woolf + Valéry (calme)


Woolf, Mrs Dalloway, traduction S. David, p. 53 : 
« La paix entra en elle, la rendit calme, contente, tandis que l'aiguille, attirant doucement la soie jusqu'au bout de sa course paisible, rassemblait les plis verts et les attachait très légèrement à la ceinture. Ainsi, un jour d'été, les vagues se rassemblent, se soulèvent et retombent, se soulèvent et retombent, et le monde entier semble dire : "C'est tout", avec une force de plus en plus grande, si bien que même le cœur, dans le corps étendu au soleil sur la plage, dit aussi : "C'est tout." Ne crains plus, oh ! ne crains plus, dit le cœur qui remet son fardeau à la mer, une mer qui soupire innombrablement pour tous les chagrins, et qui recommence, se soulève et retombe. Et le corps resté seul écoute l'abeille qui passe, la vague qui se brise, le chien qui aboie au loin, au loin. »

« Quiet descended on her, calm, content, as her needle, drawing the silk smoothly to its gentle pause, collected the green folds together and attached them, very lightly, to the belt. So on a summer's day waves collect, overbalance, and fall ; collect and fall ; and the whole world seems to be saying 'that is all’, more and more ponderously, until even the heart in the body which lies in the sun on the beach says too, ‘that is all’. Fear no more, says the heart. Fear no more, says the heart, committing its burden to some sea, which sighs collectively for all sorrows, and renews, begins, collects, lets fall. And the body alone listens to the passing bee, the wave breaking, the dog barking, far away barking and barking. »

Valéry, Marine, in Mélange, Pléiade t. 1 p. 313 : 
"Sur le calme dormeur, plane la mer... Ecoute. Observe l'égalité du calme et l'équivalence des temps.
Ces lentes puissances te gagnent. Ton corps et tes membres sur le sable pèsent de leur poids inanimé. Tes regards touchent le zénith. Ta bouche demeure grande ouverte.
Tu appartiens tout entier à la présence de toutes choses, et tu deviens insensiblement étranger à ta mémoire, à tes amours, à tes énigmes, à toi-même.
La reprise monotone du roulement de la douce houle use et polit indéfiniment la bizarrerie de ton âme, comme sous l'onde s'use et se polit indéfiniment le marbre d'un galet."