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mercredi 23 juin 2021

Cocteau (poésie)


Cocteau, Le Rappel à l’ordre [1926] :

"On a coutume de présenter la poésie comme une dame voilée, langoureuse, étendue sur un nuage. Cette dame a une voix musicale et ne dit que des mensonges.

Maintenant, connaissez-vous la surprise qui consiste à se trouver soudain en face de son propre nom comme s’il appartenait à un autre, à voir, pour ainsi dire, sa forme et à entendre le bruit de ses syllabes sans l’habitude aveugle et sourde que donne une longue intimité ? Le sentiment qu’un fournisseur, par exemple, ne connaît pas un mot qui nous paraît si connu, nous ouvre les yeux, nous débouche les oreilles. Un coup de baguette fait revivre le lieu commun. Il arrive que le même phénomène se produise pour un objet, un animal. L’espace d’un éclair, nous 'voyons' un chien, un fiacre, une maison, 'pour la première fois'. Tout ce qu’ils présentent de spécial, de fou, de ridicule, de beau nous accable. Immédiatement après, l’habitude frotte cette image puissante avec sa gomme. Nous caressons le chien, nous arrêtons le fiacre, nous habitons la maison. Nous ne les voyons plus. Voilà le rôle de la poésie. Elle dévoile, dans toute la force du terme. Elle montre nues, sous une lumière qui secoue la torpeur, les choses surprenantes qui nous environnent et que nos sens enregistraient machinalement.

Inutile de chercher au loin des objets et des sentiments bizarres pour surprendre le dormeur éveillé. C’est là le système du mauvais poète et ce qui nous vaut l’exotisme. Il s’agit de lui montrer ce sur quoi son cœur, son œil glissent chaque jour, sous un angle et avec une vitesse tels qu’il lui paraît le voir et s’en émouvoir pour la première fois. Voilà bien la seule création permise à la créature. Car s’il est vrai que la multitude des regards patine les statues, les lieux communs, chefs-d’œuvre éternels, sont recouverts d’une épaisse patine qui les rend invisibles et cache leur beauté. Mettez un lieu commun en place, nettoyez-le, frottez-le, éclairez-le de telle sorte qu’il frappe avec sa jeunesse et avec la même fraîcheur, le même jet qu’il avait à sa source, vous ferez œuvre de poète."


 

dimanche 20 juin 2021

Cocteau (Proust)


Cocteau, Le Potomak p. 68-69 sur Proust, (cité par Michel Schneider, Maman p. 219) : 

"... cette voix profondément rieuse, chancelante, étalée, de Proust lorsqu'il racontait, organisait le long de son récit un système d'écluses, de vestibules, de fatigues, de haltes, de politesses, de fous rires, de gants blancs écrasant la moustache en éventail sur la figure, cette voix n'arrivait pas de la gorge mais des centres. Elle avait un lointain inouï ; comme la voix des ventriloques sort du torse, on la sentait venir de l'âme". 


samedi 4 avril 2020

Diderot + Starobinski + Valéry + Cocteau (homme - animal)


Diderot, Satire première [écrite probablement entre 1773 et 1778] : 
« N’avez-vous pas remarqué, mon ami, que telle est la variété de cette prérogative qui nous est propre, et qu’on appelle raison, qu’elle correspond seule à toute la diversité de l’instinct des animaux ? De là vient que sous la forme bipède de l’homme il n’y a aucune bête innocente ou malfaisante dans l’air, au fond des forêts, dans les eaux, que vous ne puissiez reconnaître : il y a l’homme loup, l’homme tigre, l’homme renard, l’homme taupe, l’homme pourceau, l’homme mouton ; et celui-ci est le plus commun. Il y a l’homme anguille ; serrez-le tant qu’il vous plaira, il vous échappera. L’homme brochet, qui dévore tout ; l’homme serpent, qui se replie en cent façons diverses ; l’homme ours, qui ne me déplaît pas ; l’homme aigle, qui plane au haut des cieux ; l’homme corbeau, l’homme épervier, l’homme et l’oiseau de proie. Rien de plus rare qu’un homme qui soit homme de toute pièce ; aucun de nous qui ne tienne un peu de son analogue animal. 
Aussi, autant d’hommes, autant de cris divers. »

Starobinski, Une géographie des ramages, Littérature 2011/1 n°161, p. 5 : 
« C’est devant l’animalité de l’homme civilisé que s’étonne Diderot [...]. L’homme social est encore une bête, et la société est toujours une forêt, avec toute la diversité des espèces qui la peuplent. Diderot écoute la rumeur du monde humain. Et, dans cette Satire première, il oppose à quelques rares cris du cœur féminins toute une anthropologie zoomorphe, manifestée par une multitude de travers masculins […]. C’est toute la caractérologie animale qui se déploie, telle que Le Brun l’avait codifiée, telle que La Fontaine l’avait exemplifiée. Cette ouverture, qui n’est pas la page la plus illustre de Diderot, révèle toutefois quelques-uns des traits marquants de son écriture : le rapide balancement des mots couplés, le jeu des opposés, puis la mise en mouvement, la liste ou la série qui se déroule et l’entrain énumératif. »

Valéry, Mauvaises pensées, Pléiade t. 2 p. 788 : 
« Tous les animaux étant réunis dans l'Homme, et l'Homme, comme construit par souscription de toute la Zoologie, avec quelques contributions de la Botanique et des minéraux […] il est ménagerie ; et il est de singes et de pies, mêlés de fauves, de moutons, etc... En tant qu'interrogeant, il est animal curieux : ce qui se voit si charmant dans l'enfant de trois ans… »

Cocteau, Thomas l'imposteur, Folio p. 65 : 
« Tout homme porte sur l'épaule gauche un singe et, sur l'épaule droite, un perroquet. »


note : 
Diderot montre chaque homme informé du caractère d’un animal qui lui est comme totémique. Valéry montre chaque homme composé de toutes sortes d’animaux. 
Les animaux évoqués par Valéry ne sont pas donnés au hasard. Car singe = imitation ; pie = répétition ; fauves = agressivité ; mouton = lâcheté. Diderot note aussi que le mouton est un totem fréquent. Cocteau choisit lui aussi des animaux imitateurs : singe et perroquet. Différence universelle, inextricable ramage, de par l'universalité même de la tendance mimétique.