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dimanche 4 août 2024

Flaubert (Lamartine)

Flaubert, lettre à Louise Colet, 1852 :

[sur Graziella, de Lamartine] 

"C’est un ouvrage médiocre, quoique la meilleure chose que Lamartine ait faite en prose. Il y a de jolis détails, le vieux pêcheur couché sur le dos avec des hirondelles qui rasent ses tempes, Graziella attachant son amulette au lit, travaillant au corail, deux ou trois belles comparaisons de la nature, telles qu’un éclair, par intervalles, qui ressemble à un cliquement d’œil, voilà à peu près tout… Que c’est beau ces histoires d’amour, où la chose principale est tellement entourée de mystère, que l’on ne sait à quoi s’en tenir, l’union sexuelle étant reléguée systématiquement dans l’ombre comme boire, manger, etc. Le parti-pris m’agace, Voilà un gaillard qui vit continuellement avec une femme qui l’aime et qu’il aime, et jamais un désir. Pas un nuage impur ne vient obscurcir ce lac bleuâtre. Ô hypocrite ! s’il avait raconté l’histoire vraie, que c’eût été plus beau ! Mais la vérité demande des mâles plus velus que M. de Lamartine ; il est plus facile en effet de dessiner un ange qu’une femme ; les ailes cachent la bosse… Rien dans ce livre ne vous prend aux entrailles."

et (6 avril1853) :

"Je n’ai aucune sympathie pour cet écrivain sans rythme, pour cet homme d’État sans initiative. C’est à lui que nous devons tous les embêtements bleuâtres du lyrisme poitrinaire […] Il ne restera pas de Lamartine de quoi faire un demi-volume de pièces détachées. C’est un esprit eunuque, la couille lui manque, il n’a jamais pissé que de l’eau claire."


note : 

l'adjectif "bleuâtre" apparaît 9 fois dans Madame Bovary, dont : 

"Il habitait la contrée bleuâtre où les échelles de soie se balancent à des balcons, sous le souffle des fleurs, dans la clarté de la lune"


samedi 21 octobre 2023

Goncourt (Flaubert)

Goncourt, Journal 3 mars 1862 : 

"Figurez-vous, s’écrie Gautier, que, l’autre jour, Flaubert me dit : “C’est fini, je n’ai plus qu’une dizaine de pages à écrire, mais j’ai toutes mes chutes de phrases.” Ainsi, il a déjà la musique des fins de phrases qu’il n’a pas encore faites ! Il a ses chutes, que c’est drôle, hein ?… Moi, je crois qu’il faut surtout dans la phrase un rythme oculaire. Par exemple, une phrase qui est très longue en commençant, ne doit pas finir petitement, brusquement, à moins d’un effet. Puis très souvent, son rythme, à Flaubert, n’est que pour lui seul et nous échappe. Un livre n’est pas fait pour être lu à haute voix, et lui se gueule les siens à lui-même. Or, il y a des gueuloirs dans ses phrases qui lui semblent harmoniques, mais il faudrait lire comme lui, pour avoir l’effet de ces gueuloirs. […] Le pauvre garçon a un remords qui empoisonne sa vie. Ça le mènera au tombeau. Vous ne le connaissez pas, ce remords, c’est d’avoir accolé dans Madame Bovary deux génitifs, l’un sur l’autre : "Une couronne de fleurs d’oranger". Ça le désole, mais il a eu beau chercher, il lui a été impossible de faire autrement…" 


dimanche 14 mai 2023

Flaubert (sépultures)

Flaubert,  Salammbô chap. XII : 

"Les Grecs, avec la pointe de leurs glaives, creusèrent des fosses. Les Spartiates, retirant leurs manteaux rouges, en enveloppèrent les morts ; les Athéniens les étendaient la face vers le soleil levant ; les Cantabres les enfouissaient sous un monceau de cailloux ; les Nasamons les pliaient en deux avec des courroies de boeuf, et les Garamandes allèrent les ensevelir sur la plage, afin qu'ils fussent perpétuellement arrosés par les flots. Mais les Latins se désolaient de ne pas recueillir leurs cendres dans des urnes ; les Nomades regrettaient la chaleur des sables où les corps se momifient, et les Celtes, trois pierres brutes, sous un ciel pluvieux, au fond d'un golfe plein d'îlots."


note : je supporte mal Salammbô ; mais ce paragraphe m'éverveille ; et plus encore les deux dernières lignes.


vendredi 14 avril 2023

Dutourd (ratures 2)

Dutourd, L'Âme sensible p. 51 sq :

"On comprend que les cuistres détestent les écrivains de premier jet. Le premier jet est décourageant. Il prouve que le talent existe, qu'à la rigueur il pourrait se suffire à lui-même, sans travail. Ils se vengent en proclamant des bêtises qui impressionnent le public. Par exemple que Balzac écrit mal, ou que Victor Hugo était bête, et ainsi de suite. Il n'y a pas plus de soixante ans que l'on fait à Stendhal l'honneur d'admirer sa manière.

Les grands écrivains écrivent comme ils parlent, ou parlent comme ils écrivent, je ne sais pas au juste. C'est qu'ils parlent bien. La lettre, comme le journal intime, est à mi-chemin entre l'écrit et le parlé, un peu plus négligé que l'un, un peu plus apprêté que l'autre, mais la musique est pareille. Même élégance, mêmes raccourcis, mêmes tics, mêmes trouvailles plaisantes ou profondes. Les lettres de Beyle sont charmantes, c'est sa conversation même ; je me permettrai d'ajouter ceci à Mérimée : ce sont ses livres mêmes. Il ne change pas de ton quand il s'adresse à la postérité ou au baron de Mareste. La Chartreuse, Le Rouge, Leuwen sont d'immenses lettres envoyées à l'avenir, et lues, relues avec passion par leurs millions de destinataires. Comme la Bovary, en revanche, souffre de la comparaison avec la Correspondance de Flaubert ! L'éclat, le mouvement, l'intelligence, l'amour que l'on relève dans celle-ci laissent imaginer ce qu'eût été Flaubert écrivain de premier jet. Mais Flaubert croyait qu'il faut gueuler pour que la postérité vous entende. Le gueuloir de Croisset assourdit encore les oreilles sensibles."



jeudi 13 avril 2023

Dutourd (ratures 1)

Dutourd, L'Âme sensible p. 51 sq :

[Mérimée, sur Stendhal]

Il écrivait beaucoup et travaillait longtemps ses ouvrages mais, au lieu d'en corriger l'exécution, il en refaisait le plan. S'il effaçait les fautes d'une première rédaction, c'était pour en faire d'autres, car je ne sache pas qu'il ait jamais essayé de corriger son style : quelque raturés que fussent ses manuscrits, on peut dire qu'ils étaient toujours écrits de premier jet.

Ses lettres sont charmantes, c'est sa conversation même.

Le premier jet a mauvaise presse. Les professeurs de littérature, les messieurs de la Sorbonne, les annotateurs et les critiques le discréditent depuis cent cinquante ans. Il leur faut des manuscrits pittoresques, pleins de ratures et de repentirs, des variantes, des premiers, seconds, troisièmes et quatrièmes « états »; ils veulent que l'art sente l'huile. S'il ne porte pas les stigmates du labeur, il est suspect.

Le spectacle d'un artiste « qui a travaillé » réconforte et soulage les cuistres. Ils se disent, j'imagine, quelque chose comme ceci : « Mon Dieu, comme il s'est donné de la peine ! Et comme il était modeste ! II ne se fiait pas à son talent, ce fameux talent dont tout le monde parle, et qui n'existe pas puisque je ne parviens pas à m'en faire une idée. Le talent, c'est tout simplement beaucoup de travail. Moi, par exemple, si je n'étais pas aussi paresseux, si je me mettais à travailler, eh bien ! j'écrirais Iphigénie. Question de temps. Ah ! que j'en ferais, de belles choses, si j'avais le temps. Du temps et de la puissance de travail : tout est là."


vendredi 27 janvier 2023

Flaubert (Hugo)

Flaubert, lettre à sa sœur,  janvier 1843 :

"Tu t'attends à des détails sur Victor Hugo. Que veux-tu que je t'en dise ? C'est un homme comme un autre, d'une figure assez laide et d'un extérieur assez commun. Il a de magnifiques dents, un front superbe, pas de cils ni de sourcils. Il parle peu, a l'air de s'observer et de ne vouloir rien lâcher ; il est très poli et un peu guindé. J'aime beaucoup le son de sa voix. J'ai pris plaisir à le contempler de près ; je l'ai regardé avec étonnement, comme une cassette dans laquelle il y aurait des millions et des diamants royaux, réfléchissant à tout ce qui était sorti de cet homme assis alors à côté de moi sur une petite chaise, et fixant ses yeux sur sa main droite qui a écrit tant de belles choses. C'était là pourtant l'homme qui m'a le plus fait battre le coeur depuis que je suis né, et celui peut-être que j'aimais le mieux de tous ceux que je ne connais pas."


rappel : lettre bien plus tardive, sur l'œuvre : 


mercredi 18 janvier 2023

Flaubert (ruines)

Flaubert, première Education sentimentale [1845] chap. XXVI : 

"L’histoire n’est belle que racontée, et les plus magnifiques palais ne valaient pas leurs ruines. Dans son amour de la beauté, l’artiste parfois peut regretter ces frontispices abattus et toutes ces statues mutilées ; mais s’il savait, dans l’intérêt de sa pensée, combien le passé est de la nature de l’infini, et que plus cette perspective est longue plus elle est belle, il serait tenté de bénir le vent qui déracine les pierres et le lierre qui se met à les recouvrir."


N.B. : ce passage est la conclusion d'une tartine bien indigeste… : 

Il avait entendu dire que l’époque moderne était une époque prosaïque, les œuvres qui la pourraient peindre, devant se ressentir du sujet, n’y trouveraient aucune profondeur et n’en tireraient aucun éclat ; or, après en avoir adopté les idées courantes dans sa première jeunesse, et l’avoir ensuite détestée lors de son retour à l’antiquité, à la plastique, haïssant alors le frac noir par amour du pallium et la botte vernie à cause du cothurne ; il se demanda cependant un jour si un demi-siècle où il y avait eu une révolution pour changer le monde et un héros pour le conquérir, où l’on avait vu des monarchies s’écrouler et des peuples naître, des religions finir et des dogmes commencer, des cadavres revenant de l’exil, des rois qui y retournaient, et partout comme un souffle de tempête qui précipitait les événements à leur conséquence, lui heurtait les idées contre les faits, les philosophies contre les religions, tout cela allant, tourbillonnant, si tassé, si mêlé, si confus que toutes les théories avaient eu leur jour, toutes les conceptions leur forme, la foi, le doute, l’enivrement et l’accablement, la corruption et la vertu, la trahison et l’héroïsme s’étant montrés tour à tour les uns en face des autres, souvent dans le même fait, chez le même peuple, quelquefois dans le même homme, de manière que rien n’offrait plus d’ensemble tout en gardant une variété infinie, il se demanda donc si une telle époque ne laissait pas plus de latitude et d’enseignement au penseur et plus de liberté à l’artiste que la contemplation d’une société à figure plus arrêtée où, tout étant limité, réglé et posé, l’homme se trouvait en même temps avoir moins agi par lui-même et la Providence l’avoir moins fait agir. Mais de cette surabondance de matériaux résulte l’embarras de l’art, il ne sait que faire du moment qui est, ni comment le percevoir ; pour qu’il puisse le saisir et le manier, il faut qu’il le trouve fixé quelque part ; l’histoire n’est belle que racontée, …



mardi 27 décembre 2022

Flaubert (poète cordonnier)

Flaubert, La première Éducation sentimentale : 

"Il entendit, dans un salon, un homme réciter des vers ; les vers étaient médiocres et les mains du poète étaient fort sales. – Quel est ce rustaud ? demanda-il à son voisin. – N’en dites pas de mal, c’est un grand homme. – En quoi ? – C’est un cordonnier qui fait des vers. – Eh bien ? – Mais c’est là toute la merveille, parbleu ! voilà son éditeur qui est à côté de lui et qui vient de le présenter à la maîtresse de la maison, il le mène partout, c’est son bien, sa bête, sa chose ; il a grand soin de lui recommander de venir en casquette et de garder ses mains sales, afin qu’on voie bien qu’il est prolétaire et qu’il fait des chaussures ; il l’a même engagé à coudre son cahier de poésies avec du ligneul ; j’ai su aussi qu’il lui conseillait de mettre quelques fautes de français aux plus beaux endroits, afin qu’on les en admirât davantage ; il est à la mode, lui et son poète, on l’invite partout, voilà comme il se pousse."


mardi 15 novembre 2022

Flaubert (Trouville)

 Flaubert, lettre à Louise Colet, Trouville, 14 août 1853 : 

 "J'ai passé hier une grande heure à regarder se baigner les dames. Quel tableau ! Quel hideux tableau ! Jadis, on se baignait ici sans distinction de sexes. Mais maintenant il y a des séparations, des poteaux, des filets pour empêcher, un inspecteur en livrée (quelle atroce chose lugubre que le grotesque !). Donc hier, de la place où j'étais, debout, lorgnon sur le nez, et par un grand soleil, j'ai longuement considéré les baigneuses. Il faut que le genre humain soit devenu complètement imbécile pour perdre jusqu'à ce point toute notion d'élégance. Rien n'est plus pitoyable que ces sacs où les femmes se fourrent le corps, que ces serre-tête en toile cirée ! Quelles mines ! quelles démarches ! Et les pieds ! rouges, maigres, avec des oignons, des durillons, déformés par la bottine, longs comme des navettes ou larges comme des battoirs. Et au milieu de tout cela des moutards à humeurs froides, pleurant, criant. Plus loin, des grand'mamans tricotant et des môsieurs à lunettes d'or, lisant le journal et, de temps à autre, entre deux lignes, savourant l'immensité avec un air d'approbation. Cela m'a donné envie tout le soir de m'enfuir de l'Europe et d'aller vivre aux îles Sandwich ou dans les forêts du Brésil. Là, du moins, les plages ne sont pas souillées par des pieds si mal faits, par des individualités aussi fétides."


mardi 30 août 2022

Flaubert (description)

Flaubert, Par les champs et par les grèves : 

"Le gîte était propre et d’honnête apparence. On nous mit dans une grande chambre dont deux lits à baldaquin, recouverts d’indienne, et une table longue pareille à celle d’un réfectoire de collège formaient l’ameublement principal. Un raffinement de coquetterie avait laissé le pied des lits non bordé pour qu’on pût voir sur le bout de la couverture une large raie rouge qui en faisait la bordure, et une précaution de propreté avait cloué sur la table une belle toile cirée verte comme du bronze. Sur les murs, dans des cadres de bois noir, il y a l’histoire de Joseph, y compris la scène avec Mme Putiphar, le portrait de saint Stanislas, celui de saint Louis de Gonzague, qui est bien le saint le plus bête du monde, et des certificats de première communion avec vignettes représentant l’intérieur de l’église et les communiants et assistants dans leurs costumes respectifs. Des tasses à café, décorées de ces mots écrits en lettres d’or « liberté, ordre public », sont rangées le long de la cheminée dans l’espace que leur laissent deux carafes. Ah ! quelles carafes ! quel dommage si on en cassait une ! où retrouver la paire ? Elles n’étaient pourtant pas de verre de Venise, ni ciselées, ni taillées, mais de verre tout bonnement, comme de simples carafes ; elles n’ont pas même de bouchons, mais dans la première, autour d’un Napoléon, grand d’un demi-pouce et tout raide étendu sur son tombeau piqué de perles et hérissé de plumes, six militaires, de grades différents, se tiennent majestueusement, portant, chacun à la main, des palmes oblongues comme des cornichons, et dans la seconde s’accomplit le saint sacrifice de la messe ; on voit le prêtre, le calice, l’autel, quatre colonnes de perles, aux quatre coins du sanctuaire, plus deux enfants de chœur surchargés d’énormes pains de sucre rouges qui sont censés être les calottes de ces jeunes drôles.Ce lieu était si honnête, si bénin, exhalait un tel parfum de candeur, une modestie si bête, mais si douce, la grande armoire à ferrements de cuivre brillait si propre sous les cuvettes de Russie qui en ornaient la corniche, et les paniers d’osier crochés au sommier avaient l’air, comme tout le reste, si tranquille et si bonhomme que nous décrétâmes de suite que Carnac nous plaisait et que nous y resterions quelque temps."


rappel : Chateaubriand :

https://lelectionnaire.blogspot.com/2022/03/chateaubriand-description.html



dimanche 3 juillet 2022

Flaubert (Bovary)

Flaubert, Madame Bovary chap. IX :

"Les ombres du soir descendaient ; le soleil horizontal, passant entre les branches, lui éblouissait les yeux. Çà et là, tout autour d'elle, dans les feuilles ou par terre, des taches lumineuses tremblaient, comme si des colibris, en volant, eussent éparpillé leurs plumes. Le silence était partout ; quelque chose de doux semblait sortir des arbres ; elle sentait son cœur, dont les battements recommençaient, et le sang circuler dans sa chair comme un fleuve de lait. Alors, elle entendit tout au loin, au-delà du bois, sur les autres collines, un cri vague et prolongé, une voix qui se traînait, et elle l'écoutait silencieusement, se mêlant comme une musique aux dernières vibrations de ses nerfs émus. Rodolphe, le cigare aux dents, raccommodait avec son canif une des deux brides cassées."


dimanche 12 juin 2022

Flaubert (prostitution)

Flaubert, lettre à Louise Colet, Croisset, mercredi, minuit (1er juin 1853), éd. Conard p. 217 :

"C'est peut-être un goût pervers, mais j'aime la prostitution et pour elle-même, indépendamment de ce qu'il y a en dessous. Je n'ai jamais pu voir passer aux feux du gaz une de ces femmes décolletées, sous la pluie, sans un battement de cœur, de même que les robes des moines avec leur cordelière à nœuds me chatouillent l'âme en je ne sais quels coins ascétiques et profonds. Il se trouve, en cette idée de la prostitution, un point d'intersection si complexe, luxure, amertume, néant des rapports humains, frénésie du muscle et sonnement d'or, qu'en y regardant au fond le vertige vient, et on apprend là tant de choses ! Et on est si triste ! Et on rêve si bien d'amour ! Ah ! faiseurs d'élégies, ce n'est pas sur des ruines qu'il faut aller appuyer votre coude, mais sur le sein de ces femmes gaies. Oui, il manque quelque chose à celui qui ne s'est jamais réveillé dans un lit sans nom, qui n'a pas vu dormir sur son oreiller une tête qu'il ne reverra plus, et qui, sortant de là au soleil levant, n'a pas passé les ponts avec l'envie de se jeter à l'eau, tant la vie lui remontait en rots du fond du cœur à la tête. Et quand ce ne serait que le costume impudent, la tentation de la chimère, l'inconnu, le caractère maudit, la vieille poésie de la corruption et de la vénalité !"



dimanche 8 mai 2022

Flaubert (Hugo)

Flaubert, lettre à Madame Roger des Genettes, Croisset, juil. 1862 :

"À vous, je peux tout dire. Eh bien ! notre dieu baisse. Les Misérables m’exaspèrent et il n’est pas permis d’en dire du mal : on a l’air d’un mouchard. La position de l’auteur est inexpugnable, inattaquable. Moi qui ai passé ma vie à l’adorer, je suis présentement indigné ! Il faut bien que j’éclate, cependant.

Je ne trouve dans ce livre ni vérité ni grandeur. Quant au style, il me semble intentionnellement incorrect et bas. C’est une façon de flatter le populaire. Hugo a des attentions et des prévenances pour tout le monde ; saint-Simoniens, Philippistes et jusqu’aux aubergistes, tous sont platement adulés. Et des types tout d’une pièce, comme dans les tragédies ! Où y a-t-il des prostituées comme Fantine, des forçats comme Valjean, et des hommes politiques comme les stupides cocos de l’A, B, C ? Pas une fois on ne les voit souffrir dans le fond de leur âme. Ce sont des mannequins, des bonshommes en sucre, à commencer par monseigneur Bienvenu. Par rage socialiste, Hugo a calomnié l’Église comme il a calomnié la misère. Où est l’évêque qui demande la bénédiction d’un conventionnel ? Où est la fabrique où l’on met à la porte une fille pour avoir eu un enfant ? Et les digressions ! Y en a-t-il ! Y en a-t-il ! le passage des engrais a dû ravir Pelletan. Ce livre est fait pour la crapule catholico-socialiste, pour toute la vermine philosophico-évangélique. Quel joli caractère que celui de M. Enjolras qui n’a donné que deux baisers dans sa vie, pauvre garçon ! Quant à leurs discours, ils parlent très bien, mais tous de même. Le rabâchage du père Gillenormant, le délire final de Valjean, l’humour de Cholomiès et de Gantaise, tout cela est dans le même moule. Toujours des pointes, des farces, le parti pris de la gaieté et jamais rien de comique. Des explications énormes données sur des choses en dehors du sujet et rien sur les choses qui sont indispensables au sujet. Mais en revanche des sermons, pour dire que le suffrage universel est une bien jolie chose, qu’il faut de l’instruction aux masses ; cela est répété à satiété. Décidément ce livre, malgré de beaux morceaux, et ils sont rares, est enfantin. L’observation est une qualité secondaire en littérature, mais il n’est pas permis de peindre si faussement la société quand on est le contemporain de Balzac et de Dickens. C’était un bien beau sujet pourtant, mais quel calme il aurait fallu et quelle envergure scientifique ! Il est vrai que le père Hugo méprise la science et il le prouve.

[...] La postérité ne lui pardonnera pas, à celui-là, d’avoir voulu être un penseur, malgré sa nature. Où la rage de la prose philosophique l’a-t-elle conduit ? Et quelle philosophie ! Celle de Prud’homme, du bonhomme Richard et de Béranger. Il n’est pas plus penseur que Racine ou La Fontaine qu’il estime médiocrement ; c’est-à-dire qu’il résume comme eux le courant, l’ensemble des idées banales de son époque, et avec une telle persistance qu’il en oublie son œuvre et son art. Voilà mon opinion ; je la garde pour moi, bien entendu. Tout ce qui touche une plume doit avoir trop de reconnaissance à Hugo pour se permettre une critique ; mais je trouve, extérieurement, que les dieux vieillissent."


vendredi 11 mars 2022

Flaubert (chevelure)

Flaubert, Par les champs et par les grèves § Bretagne, chapitre VII [1847] : 

"Nous sommes entrés. Le jeune homme s’est agenouillé en ôtant son chapeau, et la grosse torsade de sa chevelure blonde s’est échappée et s’est dépliée dans une secousse en tombant le long de son dos. Un instant accrochée au drap rude de sa veste, elle a gardé la trace des plis qui la roulaient tout à l’heure, peu à peu est descendue, s’est écartée, étalée, répandue comme une vraie chevelure de femme. Séparée sur le milieu par une raie, elle coulait à flots égaux sur ses deux épaules et couvrait son cou nu. Toute cette nappe d’un ton doré avait des ondoiements de lumière qui changeaient et fuyaient à chaque mouvement de tête qu’il faisait en priant. A ses côtés, la petite fille, à genoux comme lui, avait laissé tomber son bouquet par terre. Là seulement, et pour la première fois, j’ai compris la beauté de la chevelure de l’homme et le charme qu’elle peut avoir pour des bras nus qui s’y plongent. Étrange progrès que celui qui consiste à s’écourter partout les superfétations grandioses de la nature, si bien que lorsque nous la découvrons dans toute sa vierge plénitude, nous nous en étonnons comme d’une merveille révélée.

Ô coiffeurs, ô fers à papillottes, ô philocomes* à la vanille ou au citron, perruquiers de tous pays, brosses de toutes façons, onguents de toutes puanteurs, ornez les chevelures de vos tire-bouchons et de vos tortillons, rasez-les à la malcontent, roulez-les à la Perrinet-Leclerc, montez-les en poire, étalez-les en saule pleureur, versez dessus votre colle de poisson, votre sirop de coing, vos bandolines, fixateurs et vos encaustiques luisants ; taillez, coupez, frisez raide et pommadez gras, jamais vous ne m’en montrerez une d’une distinction si relevée, d’une grâce si voluptueuse que celle-là, que l’on ne peignait sans doute qu’avec un gros peigne de corne blanche et que la pluie du ciel et la rosée mouillaient seules de leur eau pure.."


* philocome (de κομη «chevelure»), adj., cosmétol. , vieilli. "Qui est favorable à la croissance des cheveux" (Littré).


samedi 20 novembre 2021

Balzac + Flaubert (bottes)

Balzac, Les Illusions perdues : 

"La paire de bottes n’était pas de ces demi-bottes en usage aujourd’hui,[…] c’était, comme la mode ordonnait alors de les porter, une paire de bottes entières, très élégantes, et à glands, qui reluisaient sur des pantalons collants presque toujours de couleur claire, et où se reflétaient les objets comme dans un miroir."


Flaubert, Madame Bovary : 

"Ainsi sa chemise de batiste à manchettes plissées bouffait au hasard du vent, dans l'ouverture de son gilet, qui était de coutil gris, et son pantalon à larges raies découvrait aux chevilles ses bottines de nankin, claquées de cuir verni. Elles étaient si vernies, que l'herbe s'y reflétait. Il foulait avec elles les crottins de cheval, une main dans la poche de sa veste et son chapeau de paille mis de côté."



samedi 4 septembre 2021

Flaubert (misanthropie)

... une sélection de passages de la correspondance de Flaubert, dont je ne sais plus si je l'ai constituée moi-même, ou si je l'ai recopiée quelque part... Plus probablement recopiée, car aucune référence n'est indiquée.


"C'est le plus grand supplice que l'on puisse endurer que de vivre avec des gens qu'on n'aime pas. J'ai connu peu d'êtres dont la société ne m'ait inspiré l'envie d'habiter le désert."


"J'ai été à Rouen, au concert. Le plaisir d'entendre de fort belle musique bien jouée a été compensé par la vue des gens qui le partageaient avec moi."


"Il faut que j'aille à Rouen pour un enterrement ; quelle corvée ! Ce n'est pas l'enterrement qui m'attriste, mais la vue de tous les bourgeois qui y seront. La contemplation de la plupart de mes semblables me devient de plus en plus odieuse, nerveusement parlant."


"Mais quant à faire partie effectivement de quoi que ce soit en ce bas monde, non! non! et mille fois non! Je ne veux pas plus être membre d'une revue, d'un cercle ou d'une académie, que je ne veux être conseiller municipal ou officier de la garde nationale."


"Ce n'est pas parce qu'un imbécile a deux pieds comme moi, au lieu d'en avoir quatre comme un âne, que je me crois obligé de l'aimer, ou tout au moins de dire que je l'aime, et qu'il m'intéresse."


"Je me sens maintenant pour mes semblables une haine sereine, ou une pitié tellement inactive que c'est tout comme. L'état politique des choses a confirmé mes vieilles théories a priori sur le bipède sans plumes, que j'estime être tout ensemble un dinde et un vautour".


"On ne peut causer qu'avec très peu de monde. Le nombre des imbéciles me paraît, à moi, augmenter de jour en jour. Presque tous les gens qu'on connaît sont intolérables de lourdeur et d'ignorance. On va et revient du mastoc au futile."


"L'idée seule de mes contemporains me fatigue."


"Je me retire de plus en plus dans mon trou, pour n'avoir rien de commun avec mes semblables - lesquels ne sont pas mes semblables."


"Est-ce moi qui deviens insociable ou les autres qui bêtifient? Je n'en sais rien. Mais la société "du monde" actuellement, m'est intolérable !"


"C'est là ce qu'il me faut: l'écartement de toute manifestation extérieure; Et j'ose dire de toute relation humaine."


"L'insupportabilité de la sottise humaine est devenue chez moi une maladie et le mot est faible. Presque tous les humains ont le don de m'exaspérer et je ne respire librement que dans le désert."


"Moi, de jour en jour, je sens s'opérer dans mon cœur un écartement de mes semblables qui va s'élargissant et j'en suis content, car ma faculté d'appréhension à l'endroit de ce qui m'est sympathique va s'élargissant, et à cause de cet écartement même."


"Je ne suis pas sociable, définitivement. La vue de mes semblables m'alanguit. Cela est très exact et littéral."


"Nous dansons non pas sur un volcan, mais sur la planche d'une latrine qui m'a l'air passablement pourrie. La société prochainement ira se noyer dans la merde de dix-neuf siècles, et l'on gueulera raide."


"Je suis, plus que jamais, irascible, intolérant, insociable, exagéré, Saint Polycarpien***. Ce n'est pas à mon âge qu'on se corrige !"


*** Saint Polycarpe, patron des silencieux, selon Flaubert


jeudi 6 mai 2021

Flaubert (couvre-chef)

 Flaubert, Madame Bovary  I, 1 traduction Eleanor Marx-Aveling* (1886) :

"It was one of those head-gears of composite order, in which we can find traces of the bearskin, shako, billycock hat, sealskin cap, and cotton night-cap ; one of those poor things, in fine, whose dumb ugliness has depths of expression, like an imbecile's face. Oval, stiffened with whalebone, it began with three round knobs; then came in succession lozenges of velvet and rabbit-skin separated by a red band ; after that a sort of bag that ended in a cardboard polygon covered with complicated braiding, from which hung, at the end of a long thin cord, small twisted gold threads in the manner of a tassel. The cap was new ; its peak shone."


* (fille de Karl Marx)


C'était une de ces coiffures d'ordre composite, où l'on retrouve les éléments du bonnet à poil, du chapska, du chapeau rond, de la casquette de loutre et du bonnet de coton, une de ces pauvres choses, enfin, dont la laideur muette a des profondeurs d'expression comme le visage d'un imbécile. Ovoïde et renflée de baleines, elle commençait par trois boudins circulaires ; puis s'alternaient, séparés par une bande rouge, des losanges de velours et de poils de lapin ; venait ensuite une façon de sac qui se terminait par un polygone cartonné, couvert d'une broderie en soutache compliquée, et d'où pendait, au bout d'un long cordon trop mince, un petit croisillon de fils d'or, en manière de gland. Elle était neuve ; la visière brillait. 


jeudi 29 avril 2021

Flaubert (incipit)

 Flaubert, Madame Bovary, traduction Eleanor Marx-Aveling* (1886) :

"We were in class when the head-master came in, followed by a "new fellow," not wearing the school uniform, and a school servant carrying a large desk. Those who had been asleep woke up, and every one rose as if just surprised at his work.

The head-master made a sign to us to sit down. Then, turning to the class-master, he said to him in a low voice

- "Monsieur Roger, here is a pupil whom I recommend to your care ; he'll be in the second. If his work and conduct are satisfactory, he will go into one of the upper classes, as becomes his age."

The "new fellow," standing in the corner behind the door so that he could hardly be seen, was a country lad of about fifteen, and taller than any of us. His hair was cut square on his forehead like a village chorister's; he looked reliable, but very ill at ease. Although he was not broad-shouldered, his short school jacket of green cloth with black buttons must have been tight about the arm-holes, and showed at the opening of the cuffs red wrists accustomed to being bare. His legs, in blue stockings, looked out from beneath yellow trousers, drawn tight by braces, He wore stout, ill-cleaned, hob-nailed boots."


* (fille de Karl Marx)


Nous étions à l'Etude, quand le Proviseur entra suivi d'un nouveau habillé en bourgeois et d'un garçon de classe qui portait un grand pupitre. Ceux qui dormaient se réveillèrent, et chacun se leva comme surpris dans son travail. 

Le Proviseur nous fit signe de nous rasseoir ; puis, se tournant vers le maître d'études : 

- Monsieur Roger, lui dit-il à demi-voix, voici un élève que je vous recommande, il entre en cinquième. Si son travail et sa conduite sont méritoires, il passera dans les grands , où l'appelle son âge. 

Resté dans l'angle, derrière la porte, si bien qu'on l'apercevait à peine, le nouveau était un gars de la campagne, d'une quinzaine d'années environ, et plus haut de taille qu'aucun de nous tous. Il avait les cheveux coupés droit sur le front, comme un chantre de village, l'air raisonnable et fort embarrassé. Quoiqu'il ne fût pas large des épaules, son habit-veste de drap vert à boutons noirs devait le gêner aux entournures et laissait voir, par la fente des parements, des poignets rouges habitués à être nus. Ses jambes, en bas bleus, sortaient d'un pantalon jaunâtre très tiré par les bretelles. Il était chaussé de souliers forts, mal cirés, garnis de clous.


samedi 24 avril 2021

Flaubert + Nabokov (papier de soie)

 Nabokov a repris un très beau motif visuel que Flaubert avait utilisé dans une phrase merveilleusement galbée :

Flaubert

Madame Bovary, I, VI : 

"Elle frémissait, en soulevant de son haleine le papier de soie des gravures, qui se levait à demi plié et retombait doucement contre la page."


Nabokov

1.

Sounds : "Your eyes were limpid, as if a pellicle of silken paper had fluttered off them - the kind that sheathes illustrations in precious books."

Bruits (Quarto) : "Tes yeux étaient clairs, comme si une feuille de papier de soie, celles qui recouvrent les illustrations des livres précieux, en était partie."


2.

Glory chap. 9 : "All this was taking place at a garden table on the terrace before the hotel, early in the morning. The day promised to be lovely; the cloudless sky still had a hazy cast, as a sheet of gauze paper sometimes covers an exceptionally vivid frontispiece in an expensive edition of fairy tales. Martin carefully removed this translucent sheet, and there, down the white steps, swinging her low hips ever so slightly, wearing a bright-blue skirt across which an orderly ripple ran back and forth as, stepping down with calculated unhurriedness, first one foot and then the other extended the tip of its polished shoe, rhythmically balancing her brocaded handbag and already smiling, her hair parted on one side, came a limpid-eyed, slender-necked woman with large black earrings that also swung in rhythm with her descent."

L'Exploit chap. 9 (trad. Pléiade) : "La scène se passait autour d'une table de jardin sur la terrasse devant l'hôtel, un matin de bonne heure. La journée promettait d'être belle ; le ciel sans nuages gardait encore un voile de brume, telles ces feuilles de papier de soie qui recouvrent parfois les frontispices aux couleurs exceptionnellement vives dans des éditions de luxe de contes de fées. Martin enleva avec précaution cette feuille translucide et là-bas, sur les marches blanches, balançant imperceptiblement ses hanches basses drapées d'une jupe bleu vif qui ondoyait d'avant en arrière tandis qu'elle descendait avec une lenteur calculée, pointant à chaque marche le bout de sa chaussure vernie, balançant en rythme son sac à main de brocart, les lèvres esquissant déjà un sourire, les cheveux ramenés sur le côté, arrivait une femme aux yeux limpides, au cou de cygne, avec de grandes boucles d'oreilles noires qui se balançaient également au rythme de ses pas."


Glory ch. 10 : "Upon her, upon that frontispiece, which, after the removal of the gauze paper, had proved to be a little coarse, a little too gaudy, Martin replaced the haze and through it the colors reassumed their mysterious charm."

L'Exploit ch. 10 (Pléiade) : "Sur elle, sur ce frontispice qui, après le retrait du papier de soie, était apparu un peu grossier, un peu trop coloré, Martin remit le voile, et, à travers lui, les couleurs reprirent leur charme mystérieux." 


3.

Laughter in the dark ch. 28 : "A few days later he woke up earlier than usual, threw open the shutters, smiled at the tender blue sky and at the soft green slopes, luminous yet hazy, as if it were all a bright frontispiece under tissue paper, and he felt a strong longing to climb and wander, and to breathe the thyme-scented air."

Rire dans la nuit chap 28 (Pléiade) : "Quelques jours plus tard, il se réveilla plus tôt que d'habitude, ouvrit grands les volets, adressa un sourire au ciel bleu pâle et aux coteaux vert tendre, lumineux bien que noyés dans la brume, comme si tout cela était un éclatant frontispice derrière une feuille de papier de soie, et il eut très envie d'aller se promener sur les hauteurs pour respirer l'air embaumé de thym."


4.

Lolita, 1,5 : "The days of my youth, as I look back on them, seem to fly away from me in a flurry of pale repetitive scraps like those morning snow storms of used tissue paper that a train passenger sees whirling in the wake of the observation car."

Lolita, 1, 5 (Couturier) : "Quand je repense à ma jeunesse, j'ai l'impression que les jours s'enfuient loin de moi en un tourbillon sans fin de pâles lambeaux pareils à ces blizzards matinaux de papiers de soie chiffonnés que le voyageur voit voler en spirale dans le sillage du wagon panoramique."

Lolita, I, 5, (Kahane) : "« Quand je me retourne vers le passé, les mois et les années de ma jeunesse semblent filer au vent du souvenir errant en une nuée de lambeaux identiques et pâles, telles ces tempêtes matinales de papiers chiffonnés que le voyageur voit tourbillonner dans le sillage du train. »


5.

Pnin, III, VI : "whereupon it shed a pocket comb, a Christmas card, Pnin’s notes, and a gauzy wraith of tissue paper, which descended with infinite listlessness to Pnin’s feet and was replaced by Mr. Case on the Great Seals of the United States and Territories."

Pnine III, VI, Chrestien : "... il en tomba un peigne de poche, une carte de Noël, les notes de Pnine, et un fantôme de papier soie transparent, qui descendit avec une nonchalance infinie jusqu’aux pieds de Pnine pour être replacé par Mr. Case sur les Grands Sceaux des Etats-Unis et des territoires."

Pnine III, VI, Couturier : "... ce qui entraîna la chute d'un peigne de poche, d'une carte de Noël, de la fiche de Pnine et du spectre vaporeux d'un bout de papier de soie qui retomba avec une nonchalance infinie aux pieds de Pnine, Mr Case le replaçant aussitôt sur les Grands Sceaux des États-Unis et des Territoires." 


6.

Speak Memory 10 1 : "The edition I had (possibly a British one) remains in the stacks of my memory as a puffy book bound in red cloth, with a watery-gray frontispiece, the gloss of which had been gauzed over when the book was new by a leaf of tissue paper. I see this leaf as it disintegrated - at first folded improperly, then torn off - but the frontispiece itself, which no doubt depicted Louise Pointdexter’s unfortunate brother (and perhaps a coyote or two, unless I am thinking of The Death Shot, another Mayne Reid tale), has been so long exposed to the blaze of my imagination that it is now completely bleached (but miraculously replaced by the real thing, as I noted when translating this chapter into Russian in the spring of 1953, and namely, by the view from a ranch you and I rented that year."

Autres rivages (Pléiade) 10-1 : "L'édition que j'avais (peut-être bien une édition anglaise) demeure dans les rayonnages de ma mémoire comme un livre bouffi relié en toile rouge, avec un frontispice gris déteint, dont l'éclat était voilé, quand le livre était neuf, par une feuille de papier de soie. Je vois cette feuille en train de se désagréger - d'abord malencontreusement pliée puis arrachée -, mais le frontispice lui-même, qui représentait sans doute le malheureux frère de Louise Pointdexter (et peut-être un ou deux coyotes, à moins que je ne confonde avec Le Coup de fusil mortel, autre histoire de Mayne Reid), a été si longtemps exposé aux feux de mon imagination qu'il est à présent complètement décoloré (mais miraculeusement remplacé par la chose en soi, ainsi que j'en fis la remarque en traduisant ce chapitre en russe au cours du printemps 1953, c'est-à-dire par la vue qu'on avait depuis un ranch que toi et moi avions loué cette année-là."


mercredi 3 mars 2021

Flaubert (cosmos)

 Flaubert, lettre à Louise Colet  26-27 mai 1853 : 

"Je suis sûr d'ailleurs que les hommes ne sont pas plus frères les uns aux autres que les feuilles des bois ne sont pareilles : elles se tourmentent ensemble, voilà tout. Ne sommes-nous pas faits avec les émanations de l'Univers ? La lumière qui brille dans mon œil a peut-être été prise au foyer de quelque planète encore inconnue, distante d'un milliard de lieues du ventre où le fœtus de mon père s'est formé. Et si les atomes sont infinis et qu'ils passent ainsi dans les Formes comme un fleuve perpétuel roulant entre ses rives, les Pensées, qui donc les retient, qui les lie ? A force quelquefois de regarder un caillou, un animal, un tableau, je me suis senti y entrer. Les communications entr'humaines ne sont pas plus intenses."