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jeudi 23 janvier 2025

Aymé (citations)

… pour changer, quelques formules "frappantes" et diverses, tirées des Tiroirs de l'inconnu, le dernier roman de M. Aymé (la 2° est une parodie des Pauvres Gens de V. Hugo) : 


V : "Il m’a semblé qu’il était utile et fortifiant d’admirer une figure plus ou moins imaginée et façonnée avec le meilleur de soi-même."

X : "Je lui parle joliment de la lumière de ses yeux, de la fleur de ses seins. Tiens, dit-elle, en ouvrant son pyjama, les voilà."

XIII : "De même que le bourgeois riche d’argent et d’honneurs, l’homme enrichi de certitudes marxistes ne se reconnaît plus dans l’homme tout court."

XVI "Alors, mon garçon, tu te maries, a dit Jules Bouvillon. Tu as raison. Il faut connaître le fond de la misère humaine."


samedi 25 novembre 2023

Aymé (propreté)

Aymé, Les Tiroirs de l'inconnu chap. XII :

"La colère, c’est le pied de cochon, c’est surtout les gants. J’ai fait une chose abominable encore une fois. Je suis sale, Volodia, je n’aime pas me laver et si j’étais seule, je sais que je serais toujours sale et que je souffrirais pas. Alors, avec Tatiana, qui est propre tous les jours, même aux endroits qu’on ne voit pas, c’est la guerre qui ne finit pas. Elle me surveille, elle m’interroge et moi je mens, je dis que j’ai lavé les pieds et souvent, je n’ai pas lavé, mais Tatiana s’aperçoit presque toujours. Si j’étais vraie mère, je me laverais tous les matins pour ne pas qu’elle ait une peine à cause de moi, mais je suis un monstre. Un monstre.

Des yeux de Sonia des larmes ont coulé dans son assiette sur une peau de banane."


vendredi 24 novembre 2023

Aymé (mariage)

Aymé, La Table-aux-Crevés, chap. XIII : 

"Truchot avait des notions très fermes sur l’évolution sentimentale des valeurs arithmétiques du mariage. Il pensait que les solidarités de nourriture sont les assises essentielles de l’amour conjugal, la faribole par-dessus le marché. La première année de son mariage, lorsque la Louise était tombée malade, il avait observé que la sollicitude naît d’une inquiétude matérielle, la tendresse de la sollicitude. Comme la maladie, dont il ne s’était pas ému d’abord, paraissait devoir durer, il s’était dit avec anxiété : « Pourvu qu’elle soit relevée avant les foins. » Et par la suite, il ne devait jamais oublier avec quelle reconnaissance attendrie il avait vu sa femme se rétablir avant le temps de la fenaison."


mardi 21 novembre 2023

Aymé (Lolita)

Aymé, Les Tiroirs de l'inconnu, chap. VI :

"À demi couché sur le divan de la salle à manger, mon frère lisait un livre ayant pour titre Lolita. Il a levé le nez à mon approche et m’a dit qu’il était en train de lire un livre comme jamais lu, un roman faramineux. Je n’ai pas manifesté de curiosité. Les romans et plus généralement la littérature ne m’intéressent pas. Michel, qui s’en est souvenu tout à coup, m’a considéré un moment en silence. « C’est, a-t-il ajouté, l’histoire d’un type de quarante ans qui est l’amant d’une petite fille de douze ans. » À quoi je n’ai pu me retenir de hausser les épaules. On se casse le dos à faire des études, on avale des centaines et des centaines d’alexandrins qui vous cambrent les sentiments et après, il faudrait se plonger dans une littérature qui va à contre-poil de tout ce qu’on a appris. C’est ce que j’ai dit à mon frère. Maintenant, on en est au derrière des fillettes, demain peut-être à celui des octogénaires. Une littérature de pissotière, d’égout, d’asile de fous, voilà à quoi tu te délectes. À quand le best-seller mondial dont l’action se passera tout entière dans les chiottes ?"


vendredi 1 septembre 2023

Aymé (bœuf / veau)

Aymé, Aller-retour p. 23 : 

"Une demi-livre de bœuf, bon Dieu, je me rappelle, j'ai demandé du bœuf et ce gros sanglant de boucher qui m'a fait prendre du veau. J'ai pris du veau quand je voulais du bœuf, et j'ai pu le manger, ah saleté ! Toute ma vie on m'a poussé sur le veau, toute ma fille de vie on m'a fait abdiquer le bœuf et le fumet du bouilli ne me tirait pas seulement un soupir. Vessies et lanternes ! trente ans ! J'ai eu trente ans sans m'apercevoir que le corsage des femmes était rond et que le père Blanc avait une verrue dégoûtante sur le nez. Trente ans ? Tiens, je crache sur Galuchey de un à trente, je le jure ! Je crache sur ce Galuchey domestique, je le piétine. Et maintenant ça va changer... 

Il gloussa en ravissement et les mots lui raclaient la gorge, à son aigu. 

— Ah Larouselle, Barillet ! Vous êtes socialistes, eh bien, moi, je serai anarchiste, parfaitement, anarchiste. Et d'un. Je mangerai du bœuf toute l'année, s'il me plaît…"



samedi 26 août 2023

Aymé (immortalité)

Aymé, La Vouivre p. 224-225 : 

"Une fille qui ne meurt pas, ce n'est pas à faire envie ; quand on est de faire une chose, si on n'en voit pas venir le bout, on ne sait pas ce qu'on fait et on ne fait autant dire rien. […] Je la regardais qui tricotait sa chaussette. Je me disais que si elle n'avait pas eu déjà dans l'idée ce que serait le bout de la chaussette, son travail n'aurait pas ressemblé à grand'chose. Je me disais aussi que la vie, c'est pareil, que pour bien la mener, il faut penser à la fin. […] La Vouivre rêvait à son destin uni et informe dont elle ne disposerait jamais. Il lui semblait avec évidence qu'Arsène fût maître du sien comme l'était sa mère de tricoter sa chaussette. Rien de plus désirable, de plus rafraîchissant que de porter ainsi sa fin en soi-même et d'y travailler maille après maille."


vendredi 18 août 2023

Aymé (expression)

Aymé, Le Confort intellectuel, Livre de Poche p. 73 : 

"On ne s’enrichit pas et on n’enrichit pas sa sensibilité en disloquant et en détruisant des moyens d’expression laborieusement édifiés au cours des âges et qui sont les vraies richesses de l’humanité. C’est une erreur de croire qu’on peut penser mieux et plus fortement qu’on ne s’exprime. Ce qui reste à l’intérieur de nous-même, à l’état potentiel, n’a pas d’existence et ne constitue pas une force. Et quand on pense pauvrement, on sent pauvrement aussi, ou alors il faut admettre, et on ne s’en prive d’ailleurs pas, que la sensibilité du sauvage est supérieure à celle du civilisé et celle de l’animal supérieure à celle du sauvage." 


jeudi 10 août 2023

Aymé (unanimisme)

Aymé, Maison basse, XII, p. 259 : 

"Pauline lui tendit les journaux et quitta la chambre. Il parcourut rapidement les titres et ne découvrit rien qui lui parût très alléchant. Il s'intéressait médiocrement aux doctrines et aux luttes des partis. Dans les journaux, il cherchait surtout les comptes rendus des grands rassemblements de foule, des chœurs monstrueux hurlant d'enthousiasme. La vision de quatre vingt mille casques d'acier ventre à cul dans les rues de Breslau, ou de trois hectares de prolétaires écoutant un discours, le jetait dans une sorte d'ivresse et même de béatitude. Il ne se lassait pas d'imaginer un homme, signalement et état civil, ayant sa place dans l'un de ces énormes rendez-vous. C'était toujours le même type, trente-cinq ans, sérieux, attentif et sans ironie ; il ne cherchait pas à connaître ses voisins et ne cessait pas d'oublier sa propre existence, sinon pour se féliciter d'avoir trouvé dans ces limbes le refuge qu'aucune activité ne pouvait lui offrir. Finalement, Jardin se substituait à lui et goûtait la joie délicate de se sentir escamoté, anéanti dans le nombre d'une foule fasciste ou communiste."



mercredi 9 août 2023

Aymé (villes)

Aymé, De la ville à la campagne in "Articles", Pléiade t. 3 p. 1694-5 : 

"Les gens de la terre, qui ne manquent pas d'ironie,  l’exercent généralement sur des objets moins futiles que ceux auxquels se plaisent les citadins. Ceux-ci, et surtout les parisiens, s’arrêtent volontiers à l'aspect le plus extérieur des choses et des situations, et pour peu qu'une singularité, même négligeable, leur soit occasion de rire ou de faire un bon mot, ils n'ont guère la curiosité de pousser plus avant.

Toutes les variations auxquelles se livraient les gosses montmartrois, sur ce patronyme de Veau ne sont pas, par elles-mêmes, bien méchantes. Elles sont de la même veine que toutes ces chansons idiotes équivoquant sur un mot (Les poils du duc) ou exploitant la soi-disant cocasserie d'un prénom (Ignace, Eléonore, Agathe). Voilà qui nous aide, soit dit en passant, à comprendre le pouvoir du slogan sur le peuple des villes.

Cette légéreté du citadin s'accompagne d'une déviation du goût. Les moralistes ont tendance à l'attribuer au cinéma, aux mauvais livres et aux journaux. Je crois qu'il vaudrait mieux incriminer le manque de solitude et les mille manières de penser en troupeau qu’offre l'existence moderne dans les grandes agglomérations. L'habitude de penser en commun ne permet pas de penser beaucoup à la fois, mais elle permet de se satisfaire de peu : d’un mot, parfois vide de sens, que la foule de se lasse pas de répéter."


lundi 20 mars 2023

Aymé (femmes)

AyméLe Chemin des écoliers chap. 1 : 

"Il est certains délits d’inconscience aussi révélateurs d’un égoïsme tranquille que peut l’être la pire duplicité. Autre sujet de tristesse pour Pierrette, les hommes retournés à leurs préoccupations et toute leur gaieté oubliée, ne semblaient plus prendre garde qu’ils déjeunaient de chocolat, et une bonne fortune aussi rare était déjà pour eux la chose la plus naturelle du monde. On ne pouvait non plus exiger d’eux une jubilation bruyante après chaque cuillerée de chocolat, Pierrette le comprenait bien et se serait contentée d’un émerveillement discret, mais cette indifférence au milieu de la félicité, comme si c’était chose due, cette totale absence d’égards à la joie qu’elle avait de leur faire plaisir lui semblaient friser la muflerie. Elle prenait une conscience un peu humiliée du rôle de la femme dans le cercle de la famille, et commençait à trouver un sens à certaine parole prononcée par sa mère un jour de lassitude : « On dirait que les hommes traversent la vie en chemin de fer ; nos soucis et nos peines, ils les regardent comme par la portière»."



vendredi 3 février 2023

Aymé (géométrie)

Aymé, Le Vaurien, Pléiade I, p. 636 : 

"Ramassé sur mon siège, je cherche avec désespoir, de toute ma volonté, en m'aidant de mes mains crispées sur les bras du fauteuil ; de mes yeux qui interrogent la forme des choses. 

Je me souviens, enfant, d'avoir résolu un problème de géométrie avec mes mains. J'avais tenté, pendant tout un soir, de construire un raisonnement qui me découvrît la figure cherchée. Mes idées devenaient confuses. Je regardais les livres et les cahiers en désordre sur ma table, et je pétrissais distraitement la chair de mon ventre à travers l'étoffe de ma blouse d'écolier. J'étais près de renoncer. Il me vint tout à coup une confiance absurde dans ma main gauche qui se mit à modeler dans ma chair même cette figure géométrique que je poursuivais depuis des heures. Presque aussitôt, l'image m'en apparut, en lignes sensibles, parmi les livres et les cahiers. 

Cet après-midi, il me semble que mon esprit bute sur une évidence que ma main et mes yeux vont délivrer tout à l'heure."


mercredi 2 novembre 2022

Aymé (art)

Aymé, Le Minotaure (1967) : 


        MICHOU 

Quand vous voyez un tracteur au milieu d'un champ ou dans la cour d'une ferme, vous n'éprouvez rien de singulier. Ce n'est pour vous qu'un tracteur, un outil dont vous saisissez immédiatement la destination. Vous direz alors qu'il est fonctionnel. N'est-ce pas ?

        RIRETTE

Fonctionnel, Michou trésor. Comme c'est bien ça. Fonctionnel !

        IRENE

En effet. Fonctionnel.

        MICHOU

Mais ce même tracteur, s'il est dans un salon, cesse évidemment d'être fonctionnel. Rien de ce qui l'entoure ne vient suggérer sa fonctionnalité et c'est alors que, frappé d'inertie sociale, il acquiert la dignité de l'objet qui prend possession de lui-même. Il devient fantastiquement soi et rien que soi. Il est l'objet pur, l'objet absolu. Il est l'objet.

(Les deux femmes regardent, fascinées, le tracteur.)

        RIRETTE

L'objet.

        IRENE

L'objet.

        RIRETTE

Il prend maintenant pour moi tout son sens.

        IRENE

Ce n'est pas à moi de le dire, mais tout de même, quelle beauté !

        MICHOU

Ce qui est amusant et tout de même émouvant, c'est qu'autour de lui, rien n'existe plus. Voyez par exemple votre petit Utrillo. Non mais, regardez-le, quelle pauvre figure il fait, hein ? Est-il assez lamentable, assez ridicule ?



samedi 8 janvier 2022

Aymé (langue)

      Aymé, Le Confort intellectuel (1949) :
    "(...) aujourd'hui, on ne se soucie guère de mettre les points sur les i, ni de comprendre son interlocuteur. On peut, sur n'importe quel sujet, disputer savamment et subtilement sans rien dire d'intelligible et certes, il en a toujours été ainsi, mais maintenant, on emploie les mots à contre-sens, on les substitue les uns aux autres, on en change le contenu selon l'humeur du moment et personne n'y prête attention, tout fait ventre. La semaine dernière, j'étais à Paris à une exposition de peinture et j'ai entendu X..., l'illustre académicien et grand écrivain s'écrier devant un tableau : « Cette petite toile est une « chose inouïe ! » Et pourquoi pas ? J'ai bien entendu dire par Mme de G..., qui tient salon littéraire : « J'ai rarement vu une voix aussi prenante. » Tenez, hier soir, après dîner, je relisais un morceau des Nourritures terrestres et j'ai fait cette découverte au bas de la page 73 : « ...Hilaire qui me départissait l'an d'avant de ce que mon humeur avait... » Je ne suis pas un cuistre, je n'irai pas faire grief d'une minute d'absence à un écrivain qui se recommande justement par la pureté et l'exactitude de son style. Ce qui me paraît significatif, c'est que des dizaines et des dizaines de milliers de lecteurs fervents, au nombre desquels nos plus brillants lettrés, aient lu ce passage-là sans y relever le barbarisme, le solécisme et le faux-sens qu'il contient. Le fait est d'autant plus remarquable que Gide n'a pas manqué d'ennemis et des plus malveillants. Mais aujourd'hui, c'est bien ce que je disais, on ne se soucie guère du sens des mots, ni de leur valeur et quand on lit un livre, ce n'est plus que pour y chercher une petite musique ou un climat philosophique ou esthétique. Des foutaises, quoi. Et voilà où en sont les Français après cent cinquante ans de romantisme. Ils n'ont plus à leur service qu'une langue frelatée dont les incertitudes et les ambiguïtés ne les gênent d'ailleurs pas dans leurs radotages."

mercredi 1 décembre 2021

Aymé (montagne)

  Aymé, Uranus chap. X :
   "Voyez comme la vie est mal faite. Je suis né dans la montagne, je ne me sens bien que dans la montagne. C’est tout de même une chose qui compte de se sentir d’accord avec le sol où on est accroché. J’y pense souvent et pour me dire que c’est peut-être là l’essentiel. Mais dans mon village, j’ai eu le tort d’être un bon écolier consciencieux. Le maître m’a poussé dans l’engrenage des écoles et un beau jour, la machine à fabriquer des ingénieurs m’a déposé dans un bête de pays que je n’aime pas, où je regrette mes montagnes et un autre genre d’existence."
 

lundi 21 septembre 2020

Gide + Aymé (homme et nature)

 Gide Journal  [1922] ancienne éd. Pléiade p. 734 : 

« Ce bois de pins serait charmant, qui s’étend le long de la plage, qu’accidente la dune, et où les cistes, les lentisques, les bruyères et les argousiers font taillis. Je n’y rencontre jamais personne ; mais aucun dieu non plus ne l’habite, tant les traces de l’homme l’ont profané, désenchanté, souillé. Partout des vieilles boîtes de fer-blanc, des lambeaux de torchons, des coquilles d’oeufs, des débris sans nom, des papiers graisseux, des étrons, des torche-culs, des tessons. L’image partout de l’égoïsme, du sans-gêne et de la goinfrerie. »


Aymé, Gustalin [1937] chap. VII : 

« À Chesnevailles, les cas prévus par la science des agronomes se présentaient rarement à l’état pur. Tout y était nécessairement empirisme et tradition. Qui voulait l’oublier s’en repentait presque toujours. Par exemple, on supprimait une haie dont l’existence semblait un défi au bon sens et l’on s’apercevait ensuite qu’elle empêchait certains courants de vent de griller les jeunes pousses au printemps. Sur ce chapitre-là, particulièrement en ce qui concernait l’épuisement et l’économie de la terre, Hyacinthe connaissait des choses bien curieuses.  »


 

vendredi 18 septembre 2020

Zola + Aymé (nu)

 ZolaEcrits sur l'art : "Quelques bonnes toiles" GF p. 167 :

« Peut-être avez-vous de l'ambition, peut-être voulez-vous peindre le nu. Essayez alors d'être classiquement indécent, de peindre une femme qui, tout en n'étant pas une femme. se vautre sur le dos d'une telle façon, en se pâmant, en roulant les yeux, qu'elle éveille des pensées égrillardes chez les bourgeois. Vous m'entendez bien. La nature est sale, et la saleté déplaît ; ne commettez pas la faute de copier un modèle, cela dégoûterait. Soyez simplement voluptueux, dessinez une belle telle que les imbéciles la rêvent, avec toutes les rondeurs et toutes les grâces d'une poupée de coiffeur, et donnez à cette belle une ombre de chair, une peau rose comme le maillot des danseuses. Si vous évitez l'indécence âpre de la nature et si vous vous jetez en plein dans la polissonnerie du rêve, le public est capable de parler tout haut d'idéal en pensant tout bas à des choses qui ne sont rien moins qu'idéales. Là est l'habileté suprême, chatouiller les sens et faire crier à l'idéalisme. »


Aymé, Le Boeuf clandestin III Pléiade t. 2 p. 809-810 : 


«Tout en remuant son café, il regardait un tableau suspendu au mur dans un grand cadre doré. C'était une femme nue de Bouguereau, ayant servi d'étude pour une vaste composition traitant la mort de ce pauvre Orphée déchiré par les bacchantes. Il trouvait toujours un plaisir très vif dans la contemplation de cette peinture. Plaisir esthétique d'abord. C'était joli, cette bacchante au corps souple, qui brandissait une baguette, et émouvant aussi quand on pensait à la menace contenue dans ce geste gracieux. Mais ce qui aiguisait encore le plaisir, c'était de réfléchir à l'art et à l'initiation artistique qui confère à un honnête homme l'étrange privilège de pouvoir regarder en présence de sa famille l'image d'une femme nue sans être soupçonné d'une arrière-pensée obscène ou simplement égrillarde. Pourtant, lorsqu'il parvenait à abstraire ses pensées en reléguant sa sensibilité artistique, il lui fallait bien s'avouer que cette nudité était quelque chose d'assez inconvenant et, en somme, d'un peu malpropre. Alors, il éprouvait un vif sentiment de fierté à se dire qu'il était capable de n'en apercevoir que la beauté. »


lundi 11 mai 2020

Aymé (odeur)


Aymé, Maison basse Pléiade t. 2 p. 201 : 
« Ses yeux furent bientôt rassasiés et son nez devint attentif. Il régnait dans ce fond de cour une mauvaise odeur qui lui était inconnue et qui l'étonnait. Elle n'avait pas la richesse des émanations ammoniacales qui refluaient parfois jusque dans son arrière-boutique, quand les cabinets du voisinage, à la faveur d'une dépression atmosphérique, se prononçaient décidément. Elle était très loin de l'odeur de la misère, qui est un concours d'exhalaisons, auquel fournissent les moindres objets, une somme où dominent le gras de cuisine, le bois gâté, et la vieille literie. Elle n'avait non plus rien de commun avec l'aigre fumet de vieille femme et de moisissure, qui flotte dans les vieilles maisons bourgeoises de Paris. C'était une puanteur triste, insuffisante, comme si les déchets qui l'alimentaient eussent été eux-mêmes incomplets. Indécises, les émanations ne se composaient pas, étaient dépourvues d'harmonie, de solidarité. C'était une puanteur manquée, sans même une affirmation d'anarchie, et qui inquiétait le nez d'un homme sociable par tout ce qu'il y sentait d'irréalisé et de chaotique. On ne savait pas de quelle narine renifler, gêné qu'on était à se demander même si ces senteurs concernaient bien l'odorat. Jalamoi qui se flattait d'avoir le nez fin et façonné aux complexes les plus redoutables, se trouvait tout à fait dérouté. »

lundi 6 avril 2020

Aymé (mort du chien Museau)


Aymé, Gustalin, chap. XV :
« Museau levait la tête et essayait de regarder le visage de son maître. On était en vue du sentier qu’il prenait naguère pour filer chez Chantremain. Tout à coup, il s’arrêta, suffoquant et tremblant des quatre pattes. Quelques secondes, il réussit à maintenir son équilibre, puis il s’affaissa sans avoir la force d’allonger ses pattes de devant, dont l’une resta prise sous le poids de son corps. Plusieurs fois, il allongea le cou, comme s’il se fût encore efforcé en avant. Hyacinthe, le voyant grelotter de fièvre et de fatigue, le prit dans ses bras et rebroussa chemin. La bête était si faible que sa tête ballait de côté et d’autre. Il dut la lui soutenir avec le haut du bras. L’ayant ainsi calée, il se pencha pour le regarder de tout près dans les yeux. Le chien sembla le reconnaître et fit mine de vouloir aboyer.
«Malin, plaisanta Hyacinthe, c’est pour te faire porter.»
Museau, frileux, se serrait contre lui et regardait passer, par-dessus son bras, les haies et les champs. Au loin, le paysage se brouillait. Plus près, il devenait mouvant. Un pommier se détacha d’une rangée d’arbres, dansa un moment sur les prés et s’éloigna et se perdit. La lisière des bois, après avoir oscillé, se disloqua, et un champ labouré de frais se dressa comme un mur. Dans ses oreilles, la voix d’Hyacinthe résonnait plus haute et plus terrible que la voix des oracles.
«Mon chien, disait-il, mon chien.»
Museau eut une mort difficile, à chercher toujours son souffle et à se tordre dans des douleurs de ventre. Après midi, il fit un effort pour se lever, en regardant de l’autre côté de la cour, vers sa niche, et il retomba sur le flanc. Hyacinthe creusa un trou au bout du pré et, en cachette de Tournejai qui apportait la dépouille, il mit au fond du trou l’écuelle de Museau et une bobine que Marthe lui donnait parfois pour jouer. »

lundi 16 mars 2020

Aymé + Duras (routes)


Aymé, Gustalin [1937], p. 8-9 : 
« Gustalin, une fois de plus, rêva que le chemin communal et la route de Poligny étaient des routes nationales de première importance. Et sur ces grandes voies de communication, il y avait un trafic du diable, des camions par files, des voitures de place, des autocars, des taxis, des cabriolets décapotables, des grand-sport, et toutes les marques. Et au croisement, il y avait plus d’un accident. C’est bien simple, au garage, on n’avait pas une minute à soi. Lui, Gustalin, avec ses quatre mécaniciens et ses préposés aux trois pompes, il était partout à la fois, mettant la dernière main aux ouvrages de finesse, activant son monde et le bousculant même un peu. À vrai dire, bousculer n’était pas le mot, parce qu’il n’était pas celui à vouloir vexer le monde, surtout qu’on se trouvait là entre hommes du métier, entre amis. Non, simplement, ce qu’il y avait, c’est qu’en donnant un coup de main, le plus malin en remontrait aux autres. Et lui, justement, on ne le prenait jamais de court. Bien souvent, des voyageurs, des étrangers, venus des confins du monde sur des voitures inconnues, lui proposaient des cas difficiles, des cas désespérés. C’étaient des maladies rares du pont-arrière, des tumeurs dans la boîte de vitesses, des caprices subtils de la magnéto ou du carburateur. Gustalin n’hésitait jamais et il n’y avait pas d’exemple qu’il se fût trompé. Résultat de la chose, c’est qu’on venait le consulter de Dôle et même de Dijon et de Besançon, et pas seulement des particuliers, mais des garagistes. Et ses consultations n’avaient pas de prix. À celui qui pouvait, il disait aussi bien c’est cinq cents ou c’est mille francs, et pour les petits qui lui arrivaient sur des tapeculs, ce n’était des fois rien du tout. Mais qui roulait des yeux derrière les carreaux de sa cuisine, c’était peut-être la Flavie. Non seulement ses vaches et sa culture passaient inaperçues parmi les voitures, les appels, les klaxons, les mécaniciens affairés, les ordres lancés dans la presse et dans le tumulte, mais leur contribution au train du ménage était devenue dérisoire. »

Duras, Un Barrage contre le Pacifique [1950], première partie : 
« De temps en temps elle sortait de l’eau, s’asseyait sur la berge et regardait la piste qui donnait d’un côté vers Ram, de l’autre vers Kam et, beaucoup plus loin, vers la ville, la plus grande ville de la colonie, la capitale, qui se trouvait à huit cents kilomètres de là. Le jour viendrait où une automobile s’arrêterait enfin devant le bungalow. Un homme ou une femme en descendrait pour demander un renseignement ou une aide quelconque, à Joseph ou à elle. Elle ne voyait pas très bien quel genre de renseignements on pourrait leur demander : il n’y avait dans la plaine qu’une seule piste qui allait de Ram à la ville en passant par Kam. On ne pouvait donc pas se tromper de chemin. Quand même, on ne pouvait pas tout prévoir et Suzanne espérait. Un jour un homme s’arrêterait, peut-être, pourquoi pas ? Parce qu’il l’aurait aperçue près du pont. Il se pourrait qu’elle lui plaise et qu’il lui propose de l’emmener à la ville. Mais, à part le car, il passait peu d’autos sur la piste, pas plus de deux ou trois dans la journée. C’était toujours les mêmes autos de chasseurs qui allaient jusqu’à Ram, à soixante kilomètres de là, et qu’on voyait quelques jours après repasser en sens inverse. Elles passaient à toute vitesse en klaxonnant sans arrêt pour chasser les enfants de la piste. Longtemps avant de les voir surgir dans un nuage de poussière, on entendait leurs klaxons sourds et puissants dans la forêt. Joseph aussi attendait une auto qui s’arrêterait devant le bungalow. Celle-là serait conduite par une femme blond platine qui fumerait des 555 et qui serait fardée. Elle, par exemple, elle pourrait commencer à lui demander de l’aider à réparer son pneu. »

samedi 14 mars 2020

Aymé (dimanche)


Aymé, La Jument verte, chap. XI : 
« […] Le dimanche était jour de trêve dans la maison d’Honoré comme sur toute la campagne, une grande syncope des habitudes de la vie quotidienne. La plaine des labours et des prés perdait pour un jour une certaine unité de vie que les hommes au travail, les appels aux bêtes, le murmure de l’effort, l’arroi des attelages lui prêtaient dans la semaine. Quand Honoré poussait la charrue dans son champ, il n’avait qu’à lever la tête pour voir, labourant, les autres hommes du village, qui multipliaient son image jusqu’au loin, et il éprouvait un sentiment de sécurité à être ainsi associé dans le grand effort de la terre. Le dimanche, la vie se disloquait ; les habitants regardaient la plaine de l’intérieur des maisons et n’y voyaient plus que leurs propriétés, leurs prés clos. Le jour du Seigneur était le jour du propriétaire, et ceux qui n’avaient rien n’en menaient pas large ; un jour de comptabilité où l’on était toujours un peu effrayé des dépenses qu’on avait faites ; jour d’avarice et de retraite où l’on n’avait envie de donner ni à l’amour ni à l’amitié. Il y avait aussi les habits du dimanche qui ne mettaient pas à l’aise pour faire l’amour ou pour en parler. Chacun mourait un peu du lourd désespoir dominical qui menaçait la campagne vide. »