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mardi 2 juillet 2024

Chardonne (Proust)

Chardonne, N.R.F., 1er juillet 1961, p. 165-166. 

"… Je venais de lire pour la seconde fois l'oeuvre entière de Proust. […] Après les premiers tomes, la critique est facile, quand apparaissent davantage une certaine débilité dans la profusion, une psychologie  trop soufflée qui s'épuise dans ses rebondissements, jamais aride pourtant ; ces phrases trop ramifiées, avec des détails merveilleux. Relisant mes notes, ce long travail m'a paru vain, comme tout ce que j'ai lu sur ce sujet ; je l'ai relégué dans mon tiroir à broutilles.

On dirait que tout échappe à Proust, indéfiniment rattrapé, répété, analysé dans un halètement poignant ; mais jamais écrivain n'a parlé si près de nous comme à l'oreille avec un accent si tendre. Cette œuvre ingénue, si librement humaine, a ému longtemps un monde de lecteurs ; je crois que l'on y reviendra toujours avec le même étonnement, et toujours, dans la pénombre de ce baroque édifice, on sera saisi par le chant plaintif de ces orgues sourdes."


mercredi 7 juin 2023

Chardonne (Valéry)

Chardonne, Propos comme ça, passages sur Valéry : 

p. 88 : "On est alarmé par l'expansion américaine ; c'est permis, à condition de ne pas l'appeler trop souvent pour réparer d'énormes bévues. Valéry le disait. Il a dit tout. Les écrivains sont coriaces ; Valéry ne les a pas intimidés. Il est vrai, rien ne les gêne."  

p. 108-109 : "Je viens d'apprendre que Valéry déjeunait quelquefois chez lui. Le plus souvent, en fin de matinée, il sortait ; et d'abord de lui-même. On ne le reconnaissait guère dans sa conversation, faite pour tout le monde. Il lisait peu et n'a vraiment parlé qu'à lui-même. 

Visage raviné, les cheveux gris tristement collés à ce crâne auguste, teint pâle et un rien de jaune, une moustache courte, un peu folâtre ; il roulait une cigarette toujours recommencée. 

Valéry prosateur, le plus beau nom de la littérature française, avec Bossuet".



dimanche 10 janvier 2021

Chardonne (discrétion)

 Chardonne, lettre à Matthieu Galey, 9 janvier 1962 :

"Un regard sur les pages de Jouhandeau N.R.F., ce matin (Journaliers). Ce qui saute aux yeux c'est qu'il manque de discrétion. 

'Discrétion', qualité essentielle. Une description n'est supportable que si elle est discrète. On peut parler de soi, mais discrètement. On peut soupirer, mais discrètement, etc.

Et pourquoi ?

Surtout, peut-être, parce qu'il y a une profondeur particulière dans la discrétion, une vraie profondeur, et qui échappe à l'auteur lui-même. Comme un homme qui est riche ; un vrai riche est discret dans l'exposition de sa fortune. La discrétion demande au lecteur un certain travail. [...] On peut manquer de discrétion et être un grand écrivain. Montherlant par exemple. Ou Morand."


jeudi 31 décembre 2020

Morand + Chardonne (Bresson)

 Morand, lettre à Chardonne, 18 mars 1963, Corresp. t. 2 : 

"J’ai été voir la Jeanne d’Arc de Bresson, ce janséniste de l’écran. La fille de Delay est belle, mais elle n’est pas inspirée. On ne sent à aucun moment qu’elle entend des voix ; bref, fuyant les poncifs du professionnel, de l’acteur, Bresson ne fait qu’y substituer les défauts de l’amateur : mauvaise prononciation, voix mal placée, etc... Mais il préfère tout au Conservatoire. Je ne le lui dirai pas, car c’est un auvergnat têtu, qui n’écoute rien. Lui seul entend des voix, celles de son art ; ses beaux yeux bleus, sa figure pure et inspirée, il ne les a pas transmises à sa Jeanne d’Arc. [...] Bresson supprime, dans ses films, le mouvement. Ce qu’il veut, c’est substituer au mouvement extérieur un mouvement intérieur ; encore faut-il que ce dernier existe."   


Écho de Chardonne (20 mars) : 

"[Bresson], je l’ai vu une fois, il y a dix ans ; je lui ai dit alors ce que vous n’avez pas osé lui dire : un grand acteur est d’un naturel parfait ; un amateur (femme surtout) sera un mauvais acteur, tout emprunté ; le naturel, cela s’apprend ; c’est le plus difficile en art. Les plus grands écrivains y parviennent à peine ; il faut toute une vie. Le naturel c’est le fond de l’être ; ce n’est pas la surface."