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jeudi 11 avril 2024

Picon (Manet 2/2)

Picon, 1853, Naissance de la peinture moderne [1974], p. 129 : 

[suite et fin]

"Et pourtant – malgré cette égalité de toutes choses au sein du visible – nous sommes sensibles à la différence des images, et même à une sorte de hiérarchie. Système d'exclusion – rejetant, pour parler court, la mouvance invisible de l'image, cette peinture correspond nécessairement à un certain ordre de préférences. Elle inclut une hiérarchie fondée sur l'aptitude des choses à manifester la présence du sensible, et à s'y réduire. En ce sens, le corps imparfait de l'Olympia est plus efficace que celui d'une vénus ou même d'une odalisque d'Ingres, son imperfection attestant qu'il a été vu et non pas imaginé. Une nature morte est moins équivoque qu'un portrait, qui risque toujours de signifier au-delà du visible, mais une botte d'asperges est tout de même une manifestation moins complète, moins éclatante que ces spectacles où la puissance du visible a été convoquée dans sa multiplicité : champ de courses, bal à l'Opéra, musique aux Tuileries, plus tard bar des Folies-Bergère, Moulin de la Galette, eaux de la Grenouillère…"


mercredi 10 avril 2024

Picon (Manet 1/2)

Picon, 1853, Naissance de la peinture moderne [1974], p. 127-129 : 

"Ne disons pas que [chez Manet], le sujet disparaît, ni même sa signification : il n'y a qu'un seul sujet, qui est le visible, et qui délègue sa signification à chacune de ses manifestations. Le visible est la signification de l'existence et le sujet de la peinture. 

Ce qui disparaît, précisons-le, ce n'est pas l'identité, la réalité de cette image, ou son pouvoir sur nous. Non, il n'est pas indifférent qu'il y ait là, devant nous, une femme nue, ou un bouquet d'arbres, ou les eaux d'une rivière, ou un vase plein de pivoines – et notre réaction tient compte, en un sens, de ce «sujet». Ce qui disparaît, c'est toute signification, toute connotation qui ne passe pas par le visible : c'est la mouvance invisible de l'image. Par exemple, que cette femme soit Olympia, non Vénus ; que ces eaux soient celles de l'Oise, et non de l'Illyssus, malgré la prévision éventuelle d'un titre, c'est sans importance. Ce qui est modifié, c'est la relation entre la chose maintenue – et toujours efficace dans son identité – et l'ordre du visible, auquel elle appartient ; et c'est cette modification qui nous fait croire que le sujet a disparu. L'objet a perdu sa primauté ; il n'est plus que l'hypostase du visible ; c'est le visible en tant que tel qui a le pouvoir, et qui donne délégation. Dans ce bouquet de pivoines brûle «l'absente de tous bouquets» : le soleil dont ces pétales sont autant de rayons."

à suivre


mardi 2 mars 2021

Biran + Constant + Hölderlin (romantisme & nature)

 Biran, Journal vol.1 p. 78 13 mai 1815 : 

« L'âme de la nature, dit Madame de Staël*, se fait connaître à nous de toutes parts et sous mille formes diverses. La campagne fertile comme les déserts abandonnés, la mer comme les étoiles, sont soumises aux mêmes lois, et l'homme renferme en lui-même des sensations, des puissances occultes, qui correspondent avec le jour, avec la nuit, avec l'orage et le calme : c'est cette alliance secrète de notre être avec les merveilles de l'univers et les beautés primitives de la création, qui donne à la poésie sa véritable grandeur ; il ne suffit pas de voir la nature, il faut la sentir. S'unir à elle par une étroite sympathie et pour ainsi dire s'identifier avec cette [belle] nature, pour prendre comme il faut ses effets sur toute notre existence et exprimer cette ivresse de bonheur dont les attraits pénètrent l'âme faite pour les sentir. »     


* De L'Allemagne ch. IX : De la contemplation de la nature.


Constant, Mélanges de littérature et de politique :  

« Une grande correspondance existe entre tous les êtres moraux et physiques. Il n'y a personne, je le pense, qui, laissant errer ses regards sur un horizon sans bornes, ou se promenant sur les rives de la mer que viennent battre les vagues, ou levant les yeux vers le firmament parsemé d'étoiles, n'ait éprouvé une sorte d'émotion qu'il lui était impossible d'analyser ou de définir. On dirait que des voix descendent du haut des cieux, s'élancent de la cime des rochers, retentissent dans les torrents ou dans les forêts agitées, sortent des profondeurs des abîmes. »


Hölderlin, À la nature, Poèmes de jeunesse, 1789-1794 trad. Bianquis :  

« Quand je m’en allais au loin sur la lande aride  

Où montait du fond des gorges sombres

Le chant révolté des torrents,

Quand les nuées m’environnaient de leurs ténèbres

Quand la tempête à travers les montagnes

Déchaînait ses rafales furieuses,

Et que le ciel m’enveloppait de flammes 

Alors tu m’apparaissais, âme de la Nature ! »


Wenn ich fern auf nackter Heide wallte,

Wo aus dämmernder Geklüfte Schoß

Der Titanensang der Ströme schallte

Und die Nacht der Wolken mich umschloß,

Wenn der Sturm mit seinen Wetterwogen

Mir vorüber durch die Berge fuhr

Und des Himmels Flammen mich umflogen,

Da erschienst du, Seele der Natur !


cf. cette phrase de Gaétan Picon : 

"Ce que le monde donne à l'âme de présence, ce que l'âme donne au monde de signification, leur respiration commune, leur consanguinité pressentie : telle est l'expérience de la lyrique romantique dans ce qu'elle a de meilleur et de plus fécond."

samedi 14 novembre 2020

Picon (Ingres)

 Picon (Gaëtan), Ingres pp. 83 et 101-102 : 

« Ces corps d'un seul tenant, branches d'une seule tige, ces corps interminables ne sont pas dans la nature. Leur modèle est dans une ligne secrète, une seconde ligne qu'ils révèlent et projettent, qui est en-deçà et au-delà d'eux. [...] 'Jamais un cou de femme n'est trop long', dit-il. Cet au-delà dont il parle, il est dans le prolongement, l'exagération de la ligne. Ce qu'il appelle "corriger la nature par elle-même", ce n'est pas seulement (avec la caution des anciens) choisir et réunir les meilleurs "états", c'est prolonger son propre mouvement et comme l'encourager, lui donner plus d'espace. "Insistez sur les traits dominants du modèle, exprimez-les fortement, poussez-les, s'il le faut, jusqu'à la caricature, je dis caricature afin de mieux faire sentir l'importance d'un principe si vrai." Caricature, il corrige le mot, qui évoque le laid, le disgracieux - et s'il pousse la nature au-delà d'elle-même, c'est pour qu'elle y rencontre sa grâce suprême. [...] Son au-delà [...] est celui d'une beauté naturelle soulignée par l'allongement hyperbolique. Et encore qu'elle ne fasse que confirmer le corps et l'envelopper dans sa grâce native, rien de plus sensible que cette élongation qui suscite des corps paradoxaux, jamais rencontrés - et qui a choqué comme une outrance volontaire et incongrue. Les contemporains n'ont pas manqué de compter les vertèbres de la Grande Odalisque : elle en a, paraît-il, trois de trop. Baudelaire lui-même déplore ce style qu'il croit être celui d'une "altération consciencieuse du modèle" [...] . Il ne voit pas qu'il n'y a là ni archaïsme, ni déformation systématique, mais une circulation de la sève jusqu'à l'extrémité des branches, une poussée des formes sous le regard, un héliotropisme venu du ciel de l'âge d'or. »



dimanche 12 janvier 2020

Picon (abstraction)


Picon1863, Naissance de la peinture moderne, p. 216 :
« L'art abstrait est-il abstrait ? [...] S'agit-il de rendre visible ce qui ne l'était pas encore, et attendait l'acuité de notre regard, au fond du visible - ou ce qui est d'un autre ordre, un invisible que l'on transforme en visible par la médiation du tableau ? Cela reste ambigu. [...] Cette référence (au réel) semble présente dans l'œuvre d'un Kandinsky, d'un Mondrian, puisque l'un se souvient du noir d'une nuit de Florence, l'autre des branches d'un arbre, ... des fenêtres de Brodway. La notion d'un art sans référence est difficile à concevoir. La peinture de répétition, d'accumulation, aux USA notamment, n'est-elle pas figurative par rapport à la réalité architecturale , à l'environnement urbain ? »