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jeudi 16 janvier 2025

Balzac (orang-outang)

BalzacPhysiologie du mariage (Méditation V) :

"Le grand singe, dont la chaîne était longue, arriva jusqu'à la fenêtre et prit gravement le violon. Je ne sais pas si vous avez eu comme moi le plaisir de voir un singe essayant d'apprendre la musique ; mais en ce moment, que je ne ris plus autant qu'en ces jours d'insouciance, je ne pense jamais à mon singe sans sourire. Le demi-homme commença par empoigner l'instrument à pleine main et par le flairer comme s'il se fût agi de déguster une pomme. Son aspiration nasale fit probablement rendre une sourde harmonie au bois sonore, et alors l'orang-outang hocha la tête, il tourna, retourna, haussa, baissa le violon, le mit tout droit, et l'agita, le porta à son oreille, le laissa et le reprit avec une rapidité de mouvements dont la prestesse n'appartient qu'à ces animaux.

Il interrogeait le bois muet avec une sagacité sans but, qui avait je ne sais quoi de merveilleux et d'incomplet. Enfin il tâcha, de la manière la plus grotesque, de placer le violon sous son menton en tenant le manche d'une main ; mais, comme un enfant gâté, il se lassa d'une étude qui demandait une habileté trop longue à acquérir, et il pinça les cordes sans pouvoir obtenir autre chose que des sons discords. Il se fâcha, posa le violon sur l'appui de la croisée ; et, saisissant l'archet, il se mit à le pousser et à le retirer violemment, comme un maçon qui scie une pierre. Cette nouvelle tentative n'ayant réussi qu'à fatiguer davantage ses savantes oreilles, il prit l'archet à deux mains, puis frappa sur l'innocent instrument, source de plaisir et d'harmonie, à coups pressés. Il me sembla voir un écolier tenir sous lui un camarade renversé et le nourrir d'une volée de coups de poings précipitamment assénés, pour le corriger d'une lâcheté.

Le violon jugé et condamné, le singe s'assit sur les débris et s'amusa avec une joie stupide à mêler la blonde chevelure de l'archet cassé.

Jamais, depuis ce jour, je n'ai pu voir les ménages des prédestinés sans comparer la plupart des maris à cet orang-outang voulant jouer du violon.

L'amour est la plus mélodieuse de toutes les harmonies, et nous en avons le sentiment inné. La femme est un délicieux instrument de plaisir, mais il faut en connaître les frémissantes cordes, en étudier la pose, le clavier timide, le doigté changeant et capricieux.

Que d'orangs !... que d'hommes, veux-je dire, se marient sans savoir ce qu'est une femme ! Que de prédestinés ont procédé avec elles comme [ce singe] avec son violon ! Ils ont brisé le coeur qu'ils ne comprenaient pas, comme ils ont flétri et dédaigné le bijou dont le secret leur était inconnu. Enfants toute leur vie, ils s'en vont de la vie les mains vides, ayant végété, ayant parlé d'amour et de plaisir, de libertinage et de vertu, comme les esclaves parlent de la liberté.

Presque tous se sont mariés dans l'ignorance la plus profonde et de la femme et de l'amour. Ils ont commencé par enfoncer la porte d'une maison étrangère et ils ont voulu être bien reçus au salon."


jeudi 19 septembre 2024

Balzac (employés)

Balzac, Les Employés : 

"Le frileux a sous ses pieds une espèce de pupitre en bois, l’homme à tempérament bilieux-sanguin n’a qu’une sparterie ; le lymphatique qui redoute les vents coulis, l’ouverture des portes et autres causes du changement de température, se fait un petit paravent avec des cartons. Il existe une armoire où chacun met l’habit de travail, les manches en toile, les garde-vue, casquettes, calottes grecques et autres ustensiles du métier. Presque toujours la cheminée est garnie de carafes pleines d’eau, de verres et de débris de déjeuner.

[…] À l’aspect de ces étranges physionomies, il est difficile de décider si ces mammifères à plumes se crétinisent à ce métier, ou s’ils ne font pas ce métier parce qu’ils sont un peu crétins de naissance.

Aussi faut-il avoir hanté les Bureaux pour reconnaître à quel point la vie rapetissée y ressemble à celle des collèges ; mais partout où les hommes vivent collectivement, cette similitude est frappante : au Régiment, dans les Tribunaux, vous retrouvez le collège plus ou moins agrandi. Tous ces employés, réunis pendant leurs séances de huit heures dans les bureaux, y voyaient une espèce de classe où il y avait des devoirs à faire, où les chefs remplaçaient les préfets d’études, où les gratifications étaient comme des prix de bonne conduite donnés à des protégés, où l’on se moquait les uns des autres, où l’on se haïssait et où il existait néanmoins une sorte de camaraderie, mais déjà plus froide que celle du régiment, qui elle-même est moins forte que celle des collèges."


mercredi 11 octobre 2023

Balzac (lecture poésie)

Balzac, Les Illusions perdues, Bouquins p. 295-296 : 

"Pendant sa lecture, Lucien fut en proie à l'une de ces souffrances infernales qui ne peuvent être parfaitement comprises que par d'éminents artistes, ou par ceux que l'enthousiasme et une haute intelligence mettent à leur niveau. Pour être traduite par la voix, comme pour être saisie, la poésie exige une sainte attention. Il doit se faire entre le lecteur et l'auditoire une alliance intime, sans laquelle les électriques communications des sentiments n'ont plus lieu. Cette cohésion des âmes manque-t-elle, le poète se trouve alors comme un ange essayant de chanter un hymne céleste au milieu des ricanements de l'enfer. Or, dans la sphère où se développent leurs facultés, les hommes d'intelligence possèdent la vue circumspective du colimaçon, le flair du chien et l'oreille de la taupe ; ils voient, ils sentent, ils entendent tout autour d'eux. Le musicien et le poète se savent aussi promptement admirés ou incompris, qu'une plante se sèche ou se ravive dans une atmosphère amie ou ennemie. Les murmures des hommes, qui n'étaient venus là que pour leurs femmes, et qui se parlaient de leurs affaires, retentissaient à l'oreille de Lucien par les lois de cette acoustique particulière ; de même qu'il voyait les hiatus sympathiques de quelques mâchoires violemment entrebâillées, et dont les dents le narguaient."


lundi 9 octobre 2023

Balzac (société)

Balzac, La Duchesse de Langeais : 

"Partout, lorsque vous rassemblerez des familles d'inégale fortune sur un espace donné, vous verrez se former des cercles supérieurs, des patriciens, des première, seconde et troisième sociétés. L'égalité sera peut-être un droit, mais aucune puissance humaine ne saura le convertir en fait. Il serait bien utile pour le bonheur de la France d'y populariser cette pensée. Aux masses les moins intelligentes se révèlent encore les bienfaits de l'harmonie politique. L'harmonie est la poésie de l'ordre, et les peuples ont un vif besoin d'ordre. La concordance des choses entre elles, l'unité, pour tout dire en un mot, n'est-elle pas la plus simple expression de l'ordre ? L'Architecture, la musique, la poésie, tout dans la France s'appuie, plus qu'en aucun autre pays, sur ce principe […]."


jeudi 31 août 2023

Balzac (personnages)

Balzac, Le Cabinet des antiques, préface (début) : 

"Beaucoup de gens à qui les ressorts de la vie, vue dans son ensemble, sont familiers, ont prétendu que les choses ne se passaient pas en réalité comme l'auteur les présente dans ses fictions, et l'accusent ici de trop intriguer ses scènes, là d'être incomplet. Certes la vie réelle est trop dramatique ou pas assez souvent littéraire. Le vrai souvent ne serait pas vraisemblable, de même que le vrai littéraire ne saurait être le vrai de la nature. Ceux qui se permettent de semblables observations, s'ils étaient logiques, voudraient, au théâtre, voir les acteurs se tuer réellement. 

[…] Souvent il est nécessaire de prendre plusieurs caractères semblables pour arriver à en composer un seul, de même qu'il se rencontre des originaux où le ridicule abonde si bien, qu'en les dédoublant, ils fournissent deux personnages. Souvent la tête d'un drame est très éloignée de sa queue. La nature qui avait très bien commencé son oeuvre à Paris, et l'avait finie d'une manière vulgaire, l'a supérieurement achevé ailleurs. Il existe un proverbe italien qui rend à merveille cette observation : Cette queue n'est pas de ce chat (Questa coda non è di questo gatto). La littérature se sert du procédé qu'emploie la peinture, qui, pour faire une belle figure, prend les mains de tel modèle, le pied de tel autre, la poitrine à celui-ci, les épaules de celui-là. L'affaire du peintre est de donner la vie à ces membres choisis et de la rendre probable. S'il vous copiait une femme vraie, vous détourneriez la tête."


dimanche 16 juillet 2023

Balzac (idée)

Balzac, Louis Lambert éd. L'Intégrale 302 b : 

"Souvent au milieu du calme et du silence, (...) lorsque nos facultés intérieures sont endormies, quand nous nous abandonnons à la douceur du repos, qu'il s'étend des espèces de ténèbres en nous, et que nous tombons dans la contemplation des choses extérieures, tout à coup une idée s'élance, passe avec la rapidité de l'éclair à travers les espaces infinis dont la perception nous est donnée par notre vue intérieure. Cette idée brillante, surgie comme un feu follet, s'éteint sans retour : existence éphémère, pareille à celle de ces enfants qui font connaître aux parents une joie et un chagrin sans bornes ; espèce de fleur mort-née dans les champs de la pensée."



jeudi 1 juin 2023

Muray (Balzac)

Muray, Le XIX° Siècle à travers les âges, II, 2 : 

"Balzac est tout ce qu’on veut sauf un documentaliste du semblant, un « faitaliste » comme disait Nietzsche (fatalisme des petits faits, « respectable modération philosophique », « stoïcisme de l’intellect », « ascétisme de la vertu », « négation de la sensualité »). Que fait-il des fiches, enquêtes, archives encyclopédiques sur lesquelles il passe des nuits blanches ? Il les récrit à la volée. Les interprète souverainement. Les dépasse. Le 19ᵉ n’a commencé à exister en dehors de ses propres mensonges qu’à partir de la publication de La Comédie humaine. Ce ne sont pas les hommes qui font l’Histoire, ce sont les écrivains. Ensuite, laborieusement, s’élabore ce qu’on appelle la réalité. Comme un rewriting de l’original écrit précédant toujours cette copie de texte qu’on appelle la vie : variations affaiblies, gloses, commentaires gelés…"



mercredi 31 mai 2023

Balzac (critique)

Balzac, Les Illusions perdues, V éd. Bouquins 1980 p. 503 : 

"Je te douais d'une omnipotence semblable à celle des grands esprits, tous assez puissamment constitués pour pouvoir considérer toute chose dans sa double forme. Mon petit, en littérature, chaque idée a son envers et son endroit ; personne ne peut prendre sur lui d'affirmer quel est l'envers. Tout est bilatéral dans le domaine de la pensée. Les idées sont binaires. Janus est le mythe de la critique et le symbole du génie. Il n'y a que Dieu de triangulaire ! Ce qui met Molière et Corneille hors ligne, n'est-ce pas la faculté de faire dire oui à Alceste et non à Philinte, à Octave et à Cinna ? Rousseau, dans La Nouvelle Héloïse, a écrit une lettre pour et une lettre contre le duel, oserais-tu prendre sur toi de déterminer sa véritable opinion ? Qui de nous pourrait prononcer entre Clarisse et Lovelace, entre Hector et Achille ? Quel est le héros d'Homère ? quelle fut l'intention de Richardson ? La critique doit contempler les oeuvres sous tous leurs aspects."



mercredi 24 mai 2023

Balzac (administration)

Balzac, Modeste Mignon  V :

"Essayez donc de rester inconnues, pauvres femmes de France, de filer le moindre petit roman au milieu d'une civilisation qui note sur les places publiques l'heure du départ et de l'arrivée des fiacres, qui compte les lettres, qui les timbre doublement au moment précis où elles sont jetées dans les boîtes et quand elles se distribuent, qui numérote les maisons, qui configure sur le rôle-matrice des Contributions les étages, après en avoir vérifié les ouvertures, qui va bientôt posséder tout son territoire représenté dans ses dernières parcelles, avec ses plus menus linéaments, sur les vastes feuilles du Cadastre, oeuvre de géant ordonnée par un géant ! Essayez donc de vous soustraire, filles imprudentes non pas à l'oeil de la police ; mais à ce bavardage incessant qui, dans la dernière bourgade, scrute les actions les plus indifférentes, compte les plats de dessert chez le préfet et voit les côtes de melon à la porte du petit rentier, qui tâche d'entendre l'or au moment où la main de l'Economie l'ajoute au trésor, et qui, tous les soirs, au coin du foyer, estime le chiffre des fortunes du canton, de la ville, du département !"



dimanche 7 mai 2023

Balzac (livres)

Balzac, Les Illusions perdues, éd. Bouquins 1980 p. 434 : 

"Ce qui nous coûte notre vie, le sujet qui, durant des nuits studieuses, a ravagé notre cerveau ; toutes ces courses à travers les champs de la pensée, notre monument construit avec notre sang devient pour les éditeurs une affaire bonne ou mauvaise. Les libraires vendront ou ne vendront pas votre manuscrit, voilà pour eux tout le problème. Un livre, pour eux, représente des capitaux à risquer. Plus le livre est beau, moins il a de chances d'être vendu. Tout homme supérieur s'élève au-dessus des masses, son succès est donc en raison directe avec le temps nécessaire pour apprécier l'oeuvre. Aucun libraire ne veut attendre. Le livre d'aujourd'hui doit être vendu demain. Dans ce système-là, les libraires refusent les livres substantiels auxquels il faut de hautes, de lentes approbations."



mardi 25 avril 2023

Balzac (modernisation)

Balzac, Les Illusions perdues, éd. Bouquins pp. 314 et 315 : 

"Nous arrivons à un temps où, les fortunes diminuant par leur égalisation, tout s'appauvrira : nous voudrons du linge et des livres à bon marché, comme on commence à vouloir de petits tableaux, faute d'espace pour en placer de grands. Les chemises et les livres ne dureront pas, voilà tout. La solidité des produits s'en va de toutes parts. [...] L'emplacement nécessaire aux bibliothèques sera une question de plus en plus difficile à résoudre à une époque où le rapetissement général des choses et des hommes atteint tout, jusqu'à leurs habitations. A Paris, les grands hôtels, les grands appartements seront tôt ou tard démolis ; il n'y aura bientôt plus de fortunes en harmonie avec les constructions de nos pères. Quelle honte pour notre époque de fabriquer des livres sans durée !"


vendredi 9 septembre 2022

Balzac (décor)

Balzac, Les Illusions perdues, éd. Bouquins p. 343 :  

"Lucien ne reconnut pas sa Louise dans cette chambre froide, sans soleil, à rideaux passés, dont le carreau frotté semblait misérable, où le meuble était usé, de mauvais goût, vieux ou d'occasion. Il est en effet certaines personnes qui n'ont plus ni le même aspect ni la même valeur, une fois séparées des figures, des choses, des lieux qui leur servent de cadre. Les physionomies vivantes ont une sorte d'atmosphère qui leur est propre, comme le clair-obscur des tableaux flamands est nécessaire à la vie des figures qu'y a placées le génie des peintres."


vendredi 1 juillet 2022

Balzac (vocation)

Balzac, La Rabouilleuse : 

"[...] Apprenez, si vous ne le savez pas, qu’un grand artiste est un roi, plus qu’un roi : d’abord il est plus heureux, il est indépendant, il vit à sa guise ; puis il règne dans le monde de la fantaisie. Or, votre fils a le plus bel avenir ! des dispositions comme les siennes sont rares, elles ne se sont dévoilées de si bonne heure que chez les Giotto, les Raphaël, les Titien, les Rubens, les Murillo ; car il me semble devoir être plutôt peintre que sculpteur. Jour de Dieu ! si j’avais un fils semblable, je serais aussi heureux que l’Empereur l’est de s’être donné le roi de Rome ! Enfin, vous êtes maîtresse du sort de votre enfant. Allez, madame ! faites-en un imbécile, un homme qui ne fera que marcher en marchant, un misérable gratte-papier : vous aurez commis un meurtre. J’espère bien que, malgré vos efforts, il sera toujours artiste. La vocation est plus forte que tous les obstacles par lesquels on s’oppose à ses effets ! La vocation, le mot veut dire l’appel, eh ! c’est l’élection par Dieu ! Seulement vous rendrez votre enfant malheureux !"



jeudi 26 mai 2022

Balzac (argent)

Balzac, Le Père Goriot, II :

"À l'instant où l'argent se glisse dans la poche d'un étudiant, il se dresse en lui-même une colonne fantastique sur laquelle il s'appuie. Il marche mieux qu'auparavant, il se sent un point d'appui pour son levier, il a le regard plein, direct, il a les mouvements agiles ; la veille, humble et timide, il aurait reçu des coups ; le lendemain, il en donnerait à un premier ministre. Il se passe en lui des phénomènes inouïs : il veut tout et peut tout, il désire à tort et à travers, il est gai, généreux, expansif. Enfin, l'oiseau naguère sans ailes a retrouvé son envergure. L'étudiant sans argent happe un brin de plaisir comme un chien qui dérobe un os à travers mille périls, il le casse, en suce la moelle, et court encore ; mais le jeune homme qui fait mouvoir dans son gousset quelques fugitives pièces d'or déguste ses jouissances, il les détaille, il s'y complaît, il se balance dans le ciel, il ne sait plus ce que signifie le mot misère. Paris lui appartient tout entier. "



lundi 18 avril 2022

Balzac (Baudelaire, Gautier, haschisch)

Gautier, sur Baudelaire parlant de Balzac... : 

"Balzac vint à une de ces soirées, et Baudelaire raconte ainsi sa visite : « Balzac pensait sans doute qu'il n'est pas de plus grande honte ni de plus vive souffrance que l'abdication de sa volonté. Je l'ai vu une fois, dans une réunion où il était question des prodigieux effets du haschich. Il écoutait et questionnait avec une attention et une vivacité amusantes. Les personnes qui l'ont connu devinent qu'il devait être intéressé. Mais l'idée de penser malgré lui-même le choquait vivement ; on lui présenta du dawamesk, il l'examina, le flaira, et le rendit sans y toucher. La lutte entre sa curiosité presque enfantine et sa répugnance pour l'abdication, se trahissait sur son visage expressif d'une manière frappante ; l'amour de la dignité l'emporta. En effet, il est difficile de se figurer le théoricien de la volonté, le jumeau spirituel de Louis Lambert consentant à perdre une parcelle de cette précieuse substance. »

Nous étions ce soir-là à l'hôtel Pimodan, et nous pouvons constater la parfaite exactitude de cette petite anecdote. Seulement, nous y ajouterons ce détail caractéristique : en rendant la cuillerée de dawamesk qu'on lui offrait, Balzac dit que l'essai était inutile et que le haschich, il en était sûr, n'aurait aucune action sur son cerveau."



dimanche 3 avril 2022

Balzac (imagination)

Balzac, Essai sur le génie poétique :  

"L’imagination est une espèce de mémoire ; si la mémoire est la souvenance des idées, l’imagination est la souvenance des images et les images sont ces rappels et des idées qu’ont excitées les substances, des sensations, et des sensations des substances elles-mêmes, c’est-à-dire que la puissance interne de l’homme a réuni une foule de sensations, d’idées et de substances sous une même catégorie, que j’appellerais volontiers choses. Entre deux choses il existe des rapports, ces rapports forment des images et l’imagination consiste à les rappeler. Une tour qui croule, un grand empire qui tombe, un arbre que la foudre abat, voilà trois choses ; l’empire qu’une révolution renverse comparé à l’arbre que la foule abat, voilà une image. La mémoire au contraire ne rappelle que les idées simples. La mémoire a rappelé l’arbre, la tour, la foudre. L’imagination a rappelé des choses, a trouvé leurs rapports. La mémoire tient aux idées simples ; l’imagination tient aux idées composées."


jeudi 10 février 2022

Balzac (pianistes)

     BalzacLe cousin Pons :  
    "Ce pianiste, comme tous les pianistes, était un Allemand, Allemand comme le grand Listz [sic] et le grand Mendelssohn, Allemand comme Steibelt, Allemand comme Mozart et Dusseck, Allemand comme Meyer, Allemand comme Doelher, Allemand comme Thalberg, comme Dreschok, comme Hiller, comme Léopold Mayer, comme Crammer, comme Zimmerman et Kalkbrenner, comme Herz, Woëtz, Karr, Wolff, Pixis, Clara Wieck, et particulièrement tous les Allemands."


mardi 11 janvier 2022

Poussin + Balzac (cadres)

    Poussin, à Paul Fréart de Chantelou :
   "... je vous aviserai seulement que je vous envoie votre tableau de la manne [...]. je vous supplie, si vous le trouvez bon, de l’orner d’un peu de corniche, car il en a besoin, afin qu’en le considérant en toutes ses parties les rayons de l’œil soient retenus et non point épars au dehors en recevant les espèces des autres objets voisins qui venant pêle-mêle avec les choses dépeintes confondent le jour. Il serait fort à propos que la dite corniche fût dorée d’or mat tout simplement, car il s’unit très-doucement avec les couleurs sans les offenser".

    Balzac, Le Cousin Pons :
   "Autour de chaque tableau s'épanouissait un cadre d'une immense valeur, et l'on en voyait de toutes les façons : le cadre vénitien avec ses gros ornements semblables à ceux de la vaisselle actuelle des Anglais, le cadre romain si remarquable par ce que les artistes appellent le fla−fla ! le cadre espagnol à rinceaux hardis, les cadres flamands et allemands avec leurs naïfs personnages, le cadre d'écaille incrusté d'étain, de cuivre, de nacre, d'ivoire ; le cadre en ébène, le cadre en buis, le cadre en cuivre, le cadre Louis XIII, Louis XIV, Louis XV et Louis XVI, enfin une collection unique des plus beaux modèles. Pons, plus heureux que les conservateurs des Trésors de Dresde et de Vienne, possédait un cadre du fameux Brustolone, le Michel−Ange du bois."

mercredi 22 décembre 2021

Sainte-Beuve (corps de l'écrivain)

   Sainte-Beuve, Lundis, 2 septembre 1850 : Balzac [mort en août] :
   "M. de Balzac avait le corps d’un athlète et le feu d’un artiste épris de la gloire ; il ne lui fallut pas moins pour suffire à sa tâche immense. Ce n’est que de nos jours qu’on a vu de ces organisations énergiques et herculéennes se mettre, en quelque sorte, en demeure de tirer d’elles-mêmes tout ce qu’elles pourraient produire, et tenir durant vingt ans la rude gageure. Quand on lit Racine, Voltaire, Montesquieu, on n’a pas trop l’idée de se demander s’ils étaient ou non robustes de corps et puissants d’organisation physique. Buffon était un athlète, mais son style ne le dit pas. Les écrivains de ces âges plus ou moins classiques n’écrivaient qu’avec leur pensée, avec la partie supérieure et tout intellectuelle, avec l’essence de leur être. Aujourd’hui, par suite de l’immense travail que l’écrivain s’impose et que la société lui impose à courte échéance, par suite de la nécessité où il est de frapper vite et fort, il n’a pas le temps d’être si platonique ni si délicat. La personne de l’écrivain, son organisation tout entière s’engage et s’accuse elle-même jusque dans ses œuvres ; il ne les écrit pas seulement avec sa pure pensée, mais avec son sang et ses muscles. La physiologie et l’hygiène d’un écrivain sont devenues un des chapitres indispensables dans l’analyse qu’on fait de son talent."


 

samedi 27 novembre 2021

Balzac (création)

Balzac, Les Illusions perdues : 

"Buffon l'a dit, le génie, c'est la patience. La patience est en effet ce qui, chez l'homme, ressemble le plus au procédé que la nature emploie dans ses créations. Qu'est-ce que l'Art, monsieur ? c'est la nature concentrée. On ne peut pas être grand homme à bon marché [...]. Le génie arrose ses œuvres de ses larmes. Le talent est une créature morale qui a, comme tous les êtres, une enfance sujette à des maladies. La Société repousse les talents incomplets comme la Nature emporte les créatures faibles ou mal conformées. Qui veut s’élever au-dessus des hommes doit se préparer à une lutte, ne reculer devant aucune difficulté. Un grand écrivain est un martyr qui ne mourra pas, voilà tout."


[je concède que c'est un texte assez confus, bousculé ; mais je l'ai mis en ligne pour la "nature concentrée"]