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vendredi 4 octobre 2024

Chesterton (amateurs)

Chesterton, Le jeu parfait, in Petites choses formidables, trad. Darbon : 

"Vous qui pourtant savez jouer, comme vous êtes loin du pur amour du sport ! Nous autres seuls qui ne savons pas jouer aimons vraiment le Jeu pour lui-même. Vous aimez la gloire et les vivats, vous aimez la voix sismique de la victoire, mais vous n'aimez pas le croquet. Vous n'aimerez jamais le croquet tant que vous n'apprécierez pas d'y perdre. Nous seuls, les incapables, pouvons aimer une occupation de façon désintéressée. Pour nous seuls, l'art existe pour l'art. Nous qui voyons le vrai visage du Croquet, si j'ose dire, nous sommes très heureux de le voir poser sur nous un regard de colère. On nous traite d'amateurs, mais nous en sommes très fiers, car le mot “amateur”, en français, signifie “amant”. Nous acceptons toutes les aventures où nous jette notre dame, les désastreuses comme les ennuyeuses."


The perfect game, in Tremendous trifles 

"How far you really are from the pure love of the sport – you who can play. It is only we who play badly who love the Game itself. You love glory ; you love applause ; you love the earthquake voice of victory ; you do not love croquet. You do not love croquet until you love being beaten at croquet. It is we the bunglers who adore the occupation in the abstract. It is we to whom it is art for art's sake. If we may see the face of Croquet herself (if I may so express myself) we are content to see her face turned upon us in anger. Our play is called amateurish ; and we wear proudly the name of amateur, for amateurs is but the French for Lovers. We accept all adventures from our Lady, the most disastrous or the most dreary.


vendredi 7 avril 2023

Chesterton (moderne)

Chesterton, Orthodoxie, chap. III (Le Suicide de la pensée), trad. D'Azay : 

"Le monde moderne n’est pas mauvais : à certains égards, il est bien trop bon. Il est rempli de vertus féroces et gâchées. Lorsqu’un dispositif religieux est brisé (comme le fut le christianisme pendant la Réforme), ce ne sont pas seulement les vices qui sont libérés. Les vices sont en effet libérés, et ils errent de par le monde en faisant des ravages ; mais les vertus le sont aussi, et elles errent plus férocement encore en faisant des ravages plus terribles. Le monde moderne est saturé des vieilles vertus chrétiennes virant à la folie. Elles ont viré à la folie parce qu’on les a isolées les unes des autres et qu’elles errent indépendamment dans la solitude."


The modern world is not evil ; in some ways the modern world is far too good. It is full of wild and wasted virtues. When a religious scheme is shattered (as Christianity was shattered at the Reformation), it is not merely the vices that are let loose. The vices are, indeed, let loose, and they wander and do damage. But the virtues are let loose also ; and the virtues wander more wildly, and the virtues do more terrible damage. The modern world is full of the old Christian virtues gone mad. The virtues have gone mad because they have been isolated from each other and are wandering alone. 



dimanche 19 mars 2023

Chesterton (chou)

Chesterton, Les Contes de l'arbalète [1925] trad. Joulié p. 41 : 

"Les hommes de lettres laissent les mots s'insinuer entre eux et les choses. A force de dire les choses, ils oublient de les voir, alors que nous autres artistes nous regardons les choses, et pas seulement leurs noms. Vous pensez qu'un chou est une chose comique parce que le nom sonne comique et même un peu vulgaire. Mais je vous assure qu'un chou n'a rien de comique ni de vulgaire. Vous ne penseriez pas cela si vous aviez à le peindre. Si vous aviez visité des musées hollandais ou flamands, vous sauriez quels grands hommes ont peint des choux, et n'ont vu en eux que des lignes et des couleurs, mais quelles lignes et quelles couleurs ! [...] On aurait dit un de ces heaumes enturbannés comme on en voit sur des personnages de Rembrandt, avec le visage pareil à un bronze entrevu dans un plissement d'ombres verdâtres. C'est là le genre de choses qu'un artiste arrive à percevoir, pour peu qu'il se soit vidé la cervelle de mots. " 




(photo Edward Weston 1931)

https://en.wikipedia.org/wiki/Cabbage_Leaf


Literary people let words get between them and things. We do at least look at the things and not the names of the things. You think a cabbage is comic because the name sounds comic and even vulgar; something between 'cab' and 'garbage,' I suppose. But a cabbage isn't really comic or vulgar. You wouldn't think so if you simply had to paint it. Haven't you seen Dutch and Flemish galleries, and don't you know what great men painted cabbages? What they saw was certain lines and colours; very wonderful lines and colours.[…] It was rather like the turbaned helmets on some of Rembrandt's figures, with the face like bronze in the shadows of green and purple. That's the sort of thing artists can see, who keep their eyes and heads clear of words !



mercredi 15 septembre 2021

Chesterton (mots)

Chesterton, Orthodoxie.  Chap. VIII : 'Le roman de l’Orthodoxie' , trad. D'Azay, p. 197-198 : 

"Il est devenu banal de se plaindre de l’agitation et du surmenage de notre époque. A la vérité, ce qui distingue surtout notre époque, c’est une paresse et une lassitude profondes ; et le fait est que la réelle paresse est la cause de l’agitation apparente. Prenez un exemple tout à fait extérieur : les rues sont bruyantes à cause des taxis et de la circulation, mais cela tient moins à l’activité humaine qu’au repos humain. Il y aurait moins d’agitation s’il y avait plus d’activité, si les gens se contentaient de marcher. Notre monde serait plus silencieux s’il était plus actif. Et ce qui est vrai pour l’agitation physique apparente est également vrai pour l’agitation apparente de l’intellect. La machinerie du langage moderne est, dans l’ensemble, une machinerie qui allège le travail, et allège le travail mental beaucoup plus qu’elle ne le devrait. On recourt aux expressions scientifiques comme à des rouages et à des tiges de piston pour que la voie du confortable soit encore plus rapide et plus lisse. Les mots à rallonges nous fracassent les oreilles comme des locomotives traînant une quantité de wagons. Nous savons qu’ils transportent des milliers d’individus trop las ou trop indolents pour marcher et penser par eux-mêmes. C’est un bon exercice que de s’efforcer pour une fois d’exprimer une opinion personnelle avec des mots d’une syllabe. Si vous dites : 'Tous les criminologistes reconnaissent l’utilité sociale d’une sentence indéterminée comme faisant partie de notre évolution sociologique vers une vue plus humaine et plus scientifique du châtiment', vous pourrez continuer à deviser de la sorte pendant des heures sans que la matière grise remue beaucoup à l’intérieur de votre crâne. Mais si vous commencez par dire : 'Je veux que Jones aille en prison et que Brown dise quand Jones en sortira', vous découvrirez, avec un frisson d’horreur, que vous êtes obligés de penser. Les mots longs ne sont pas des mots durs ; ce sont les mots brefs qui sont durs. Il y a beaucoup plus de subtilité métaphysique dans le mot 'damn' que dans le mot 'dégénérescence'."


VIII. The Romance Of Orthodoxy

It is customary to complain of the bustle and strenuousness of our epoch. But in truth the chief mark of our epoch is a profound laziness and fatigue; and the fact is that the real laziness is the cause of the apparent bustle. Take one quite external case; the streets are noisy with taxicabs and motorcars; but this is not due to human activity but to human repose. There would be less bustle if there were more activity, if people were simply walking about. Our world would be more silent if it were more strenuous. And this which is true of the apparent physical bustle is true also of the apparent bustle of the intellect. Most of the machinery of modern language is labour-saving machinery; and it saves mental labour very much more than it ought. Scientific phrases are used like scientific wheels and piston-rods to make swifter and smoother yet the path of the comfortable. Long words go rattling by us like long railway trains. We know they are carrying thousands who are too tired or too indolent to walk and think for themselves. It is a good exercise to try for once in a way to express any opinion one holds in words of one syllable. If you say "The social utility of the indeterminate sentence is recognized by all criminologists as a part of our sociological evolution towards a more humane and scientific view of punishment," you can go on talking like that for hours with hardly a movement of the gray matter inside your skull. But if you begin "I wish Jones to go to gaol and Brown to say when Jones shall come out," you will discover, with a thrill of horror, that you are obliged to think. The long words are not the hard words, it is the short words that are hard. There is much more metaphysical subtlety in the word "damn" than in the word "degeneration."



vendredi 26 mars 2021

Chesterton (météo)

 Chesterton, Le monde comme il ne va pas, éd. L'Âge d'homme, traduction M.-O. Fortier-Masek :

(quelques passages autour d'un même thème, suivis des passages de la V.O. qui y correspondent plus ou moins)


rappel d'un autre texte de GKC sur le temps météo : 

https://lelectionnaire.blogspot.com/2019/08/chesterton-pluie.html


« Il existe des raisons très profondes pour parler du temps, des raisons aussi délicates que profondes ; elles reposent sur des strates de sagacité. C’est avant tout un geste d’adoration primitive. On doit invoquer le ciel ; tout commencer en parlant du temps est une façon païenne de tout commencer par une prière. Jones et Brown parlent du temps qu’il fait, Milton et Shelley également. Il s’agit alors d’une expression de cette idée, élémentaire en politesse, qu’est l’égalité. [...] Ainsi deux hommes partageront-ils un parapluie ; faute de parapluie, ils partageront du moins la pluie avec son riche potentiel de sagesse et de philosophie. 

[...] Deuxième élément du temps, sa reconnaissance de l’égalité humaine : nous avons tous nos chapeaux sous l’ombrelle bleu sombre pailletée d’or de l’univers… De là provient la troisième tendance salutaire de cette coutume ; je veux dire qu’elle part du corps et de notre inévitable fraternité charnelle. L’amitié authentique commence par le feu, la nourriture, la boisson, elle sait remarquer la pluie ou le gel. Ceux qui refusent de commencer par le côté physique des choses sont d’ores et déjà des poseurs à la vertu en passe de devenir des scientistes chrétiens. Toute âme humaine doit tendre vers la gigantesque humilité de l’Incarnation. Tout homme doit descendre dans la chair pour rencontrer l’humanité.

Bref, dans la simple remarque « une belle journée » on perçoit la grande idée humaine de camaraderie. Toutefois, la pure camaraderie est une autre de ces réalités aussi vastes que déroutantes. Nous l’apprécions tous, mais lorsqu’il nous arrive d’en parler, c’est presque toujours pour dire des inepties et cela, principalement, parce que nous la croyons une affaire plus simple qu’elle ne l’est. »

[...] C’est un bruyant aveu de la faiblesse de toute chair. Nul ne saurait être au-dessus des réalités qui sont le lot de la plupart des hommes. Cette égalité doit être charnelle, grossière et comique. Non seulement nous sommes tous sur le même bateau mais nous avons tous le mal de mer. »

[...]

Friendship must be physically dirty if it is to be morally clean.

L'amitié doit être sale physiquement si on veut qu'elle soit moralement propre.



Chesterton : What's wrong with the world

II. WISDOM AND THE WEATHER

 The materialists analyze the easy part, deny the hard part and go home to their tea.

Take, for the sake of argument, the custom of talking about the weather. Stevenson calls it "the very nadir and scoff of good conversationalists." Now there are very deep reasons for talking about the weather, reasons that are delicate as well as deep ; they lie in layer upon layer of stratified sagacity. First of all it is a gesture of primeval worship. The sky must be invoked ; and to begin everything with the weather is a sort of pagan way of beginning everything with prayer. Jones and Brown talk about the weather : but so do Milton and Shelley. Then it is an expression of that elementary idea in politeness - equality. For the very word politeness is only the Greek for citizenship. The word politeness is akin to the word policeman : a charming thought. Properly understood, the citizen should be more polite than the gentleman ; perhaps the policeman should be the most courtly and elegant of the three. But all good manners must obviously begin with the sharing of something in a simple style. Two men should share an umbrella; if they have not got an umbrella, they should at least share the rain, with all its rich potentialities of wit and philosophy. "For He maketh His sun to shine...." This is the second element in the weather ; its recognition of human equality in that we all have our hats under the dark blue spangled umbrella of the universe. Arising out of this is the third wholesome strain [poids sain] in the custom; I mean that it begins with the body and with our inevitable bodily brotherhood. All true friendliness begins with fire and food and drink and the recognition of rain or frost. Those who will not begin at the bodily end of things are already prigs [prétentieux] and may soon be Christian Scientists. Each human soul has in a sense to enact [professer] for itself the gigantic humility of the Incarnation. Every man must descend into the flesh to meet mankind.

Briefly, in the mere observation "a fine day" there is the whole great human idea of comradeship. (...)

Comradeship is at the most only one half of human life; the other half is Love, 

(...) First, it has a sort of broad philosophy like the common sky, emphasizing that we are all under the same cosmic conditions. We are all in the same boat

(...) Lastly, it contains the third quality of the weather, the insistence upon the body and its indispensable satisfaction. No one has even begun to understand comradeship who does not accept with it a certain hearty eagerness in eating, drinking, or smoking, an uproarious materialism which to many women appears only hoggish. You may call the thing an orgy or a sacrament (...). It is at root a resistance to the superciliousness of the individual. (...) It is a clamorous confession of the weakness of all flesh. No man must be superior to the things that are common to men. This sort of equality must be bodily and gross and comic. Not only are we all in the same boat, but we are all seasick.

(...) true comradeship in a club or in a regiment, knows that it is impersonal. (...) Men are all impersonal; that is to say, republican. No one remembers after a really good talk who has said the good things. Every man speaks to a visionary multitude; a mystical cloud, that is called the club.

Friendship must be physically dirty if it is to be morally clean.



vendredi 12 mars 2021

Chesterton (fini / infini)

Chesterton, Philosophie des îles, in Le Paradoxe ambulant Actes-sud p. 235 :
"Les anciens mystiques parlaient, avec une provocation voulue, d'une existence ou d'un bonheur sans fin, tout comme ils auraient pu parler d'un oiseau sans ailes ou d'une mer sans eau. En ceci ils avaient philosophiquement raison, bien davantage que le monde ne voudrait l'admettre aujourd'hui, parce que tout devient plus paradoxal à mesure que l'on approche de la vérité fondamentale. Mais pour toutes les fins humaines tenant de l'imagination ou de l'art, rien n'est pire que de dire d'une œuvre de beauté qu'elle est infinie ; car être infini c'est être informe, et être informe c'est être pire que difforme. Nul homme ne désire d'une chose qu'il croit divine qu'elle soit, dans ce sens terrestre, infinie. Personne n'aimerait vraiment qu'une chanson dure éternellement, ni qu'un service religieux dure éternellement, ni même qu'un verre de bonne bière dure éternellement. Et c'est certainement la raison pour laquelle les hommes ont suivi, vers l'idée de sainteté, cette voie-là ; la raison pour laquelle ils l'ont enfermée dans des espaces particuliers, limitée à des jours particuliers, qu'ils ont voué un culte à une statue en ivoire, voué un culte à un caillou. Ils ont désiré lui donner les qualités chevaleresques et la dignité d'une définition, ils ont désiré la sauver de la dégradation de l'infini. Voilà la grande faiblesse de tous les idéaux conquérants et impériaux de la nationalité. Personne ne peut aimer son pays avec l'affection particulière qui convient à ce rapport s'il pense que c'est une chose indéterminée dans sa nature, qui grandit la nuit, à laquelle il manque la tension et l'émotion d'une frontière. Tout changea pour les citoyens romains dès lors qu'il devint possible à un riche Parthe ou à un riche Carthaginois de devenir citoyen romain d'un simple geste de la main. Nul homme ne veut que la chose qu'il aime grandisse, parce qu'il ne veut pas qu'elle change."

revoir éventuellement
Chesterton (limites ; 2 textes)
https://lelectionnaire.blogspot.com/2020/05/chesterton-marionnettes.html


Chesterton, The philosophy of islands :
The old mystics spoke of an existence without end or a happiness without end, with a deliberate defiance, as they might have spoken of a bird without wings or a sea without water.  And in this they were right philosophically, far more right than the world would now admit because all things grow more paradoxical as we approach the central truth. But for all human imaginative or artistic purposes nothing worse could be said of a work of beauty than that it is infinite; for to be infinite is to be shapeless, and to be shapeless is to be something more than mis-shapen. No man really wishes a thing which he believes to be divine to be in this earthly sense infinite.  No one would really like a song to last for ever, or a religious service to last for ever, or even a glass of good ale to last for ever. And this is surely the reason that men have pursued towards the idea of holiness, the course that they have pursued; that they have marked it out in particular spaces, limited it to particular days, worshipped an ivory statue, worshipped a lump of stone.  They have desired to give to it the chivalry and dignity of definition, they have desired to save it from the degradation of infinity.  This is the real weakness of all imperial or conquering ideals in nationality.  No one can love his country with the particular affection which is appropriate to the relation, if he thinks it is a thing in its nature indeterminate, something which is growing in the night, something which lacks the tense excitement of a boundary.  No Roman citizen could feel the same when once it became possible for a rich Parthian or a rich Carthaginian to become a Roman citizen by waving his hand.  No man wishes the thing he loves to grow, for he does not wish it to alter.  No man would be pleased if he came home in the evening from work and found his wife eight feet high. 

 

 

dimanche 4 octobre 2020

Chesterton (habitude)

 Chesterton, L'Homme éternel, Introduction, trad. fr. p. 14 : 

« Pour faire vibrer, de la seule manière acceptable, la corde de l’impartialité, il est nécessaire de toucher celle de la nouveauté : la première fois que nous voyons les choses, nous les regardons sans parti pris. Voilà pourquoi, soit dit en passant, les enfants acceptent les dogmes sans difficulté. Mais l’Eglise, institution éminemment pratique, sait que les enfants deviennent des hommes et qu’il faut aux hommes, pour militer efficacement, des rites fixes, destinés à devenir familiers, à supporter même une part de routine. Car l’habitude est une bonne chose si le cœur des rites est connu et aimé. Mais quand l’habitude devient inattention, quand l’inattention engendre l’ennui et l’ignorance, quand nous ne voyons plus ce qu’il y a d’évidemment surnaturel dans notre vie quotidienne, il est grand temps que nous nous refassions l’âme d’un de ces petits enfants dont le réalisme est aussi grand que l’innocence. Ce qui est devenu familier gagne à devenir insolite si la familiarité engendre l’indifférence. »


Chesterton, The everlasting Man : 

"In order to strike, in the only sane or possible sense, the note of impartiality, it is necessary to touch the nerve of novelty. I mean that in one sense we see things fairly when we see them first. That, I may remark in passing, is why children generally have very little difficulty about the dogmas of the Church. But the Church, being a highly practical thing for working and fighting, is necessarily a thing for men and not merely for children. There must be in it for working purposes a great deal of tradition, of familiarity, and even of routine. So long as its fundamentals are sincerely felt, this may even be the saner condition. But when its fundamentals are doubted, as at present, we must try to recover the candour and wonder of the child ; the unspoilt realism and objectivity of innocence. Or if we cannot do that, we must try at least to shake off the cloud of mere custom and see the thing as new, if only by seeing it as unnatural. Things that may well be familiar so long as familiarity breeds affection had much better become unfamiliar when familiarity breeds contempt."


mardi 25 août 2020

Chesterton (avare)


Chesterton, L’avare et ses amis, in Le Paradoxe ambulant, trad. Reinharez, Actes-Sud p 332-333 : 
« L’avare moderne a beaucoup changé comparé à l'avare de la légende ou de l'anecdote, mais seulement parce qu'il est devenu plus fou encore. L'avare d'autrefois avait un peu de l'artiste humain, dans la mesure où il collectionnait l'or - une substance que l'on peut vraiment admirer en tant que telle, au même titre que l'ivoire ou le chêne ancien. Un vieillard qui ramassait des pièces jaunes avait un peu de la simple ardeur, un peu du matérialisme mystique de l'enfant qui ramasse des fleurs jaunes. L'or n'est qu'un genre d'argile colorée, mais l'argile colorée peut s'avérer très belle. Le moderne idolâtre des richesses se satisfait de choses bien moins authentiques. L'éclat des guinées est pareil à l'éclat des boutons-d'or, le tintement des richesses pareil au carillon des cloches, comparés aux sinistres paperasses et aux tristes calculs qui font le passe-temps de l'avare moderne.
Le milliardaire moderne n'aime rien d'aussi aimable qu'une pièce de monnaie. Il se réjouit parfois du triste craquement des billets de banque, mais bien plus souvent de la simple répétition des zéros dans un grand livre, tout aussi ressemblants les uns aux autres que des œufs. Et pour ce qui est de se sentir bien, l'avare d'autrefois pouvait se sentir bien, comme il en va de beaucoup de vagabonds et de sauvages, quand il avait pour habitude d'être sale. Un homme pouvait se sentir bien dans une soupente pas balayée ou dans une chemise pas lavée. Mais le milliardaire yankee ne se sent pas bien avec cinq téléphones à son chevet et dix minutes pour avaler son déjeuner. D'une certaine façon, les pièces de monnaie bien rondes étaient en sécurité dans le bas de laine de l'avare. Les zéros tout ronds ne sont en sécurité d'aucune façon dans le grand livre du milliardaire ; la même fluctuation qui l'enflamme au gré de leur augmentation le déprime au gré de leur diminution. L'avare, au moins, collectionne des pièces de monnaie, son passe-temps est la numismatique. L'homme qui collectionne les zéros ne collectionne rien. » [littéralement : collectionne des riens]

[A Miscellany of men] 
The modern miser has changed much from the miser of legend and anecdote; but only because he has grown yet more insane. The old miser had some touch of the human artist about him in so far that he collected gold - a substance that can really be admired for itself, like ivory or old oak. An old man who picked up yellow pieces had something of the simple ardour, something of the mystical materialism, of a child who picks out yellow flowers. Gold is but one kind of colored clay, but coloured clay can be very beautiful. The modern idolater of riches is content with far less genuine things. The glitter of guineas is like the glitter of buttercups, the chink of pelf is like the chime of bells, compared with the dreary papers and dead calculations which make the hobby of the modern miser.The modern millionaire loves nothing so lovable as a coin. He is content sometimes with the dead crackle of notes; but far more often with the mere repetition of noughts in a ledger, all as like each other as eggs to eggs. And as for comfort, the old miser could be comfortable, as many tramps and savages are, when he was once used to being unclean. A man could find some comfort in an unswept attic or an unwashed shirt. But the Yankee millionaire can find no comfort with five telephones at his bed-head and ten minutes for his lunch. The round coins in the miser's stocking were safe in some sense. The round noughts in the millionaire's ledger are safe in no sense; the same fluctuation which excites him with their increase depresses him with their diminution. The miser at least collects coins; his hobby is numismatics. The man who collects noughts collects nothings.

lundi 17 août 2020

Chesterton (création)


Chesterton, Orthodoxie (1909) : 
« [Le premier, le christianisme] sépara Dieu du cosmos […]. Dieu est un créateur, comme l'artiste est un créateur. Un poète est si détaché de son poème qu'il en parle lui-même comme d'une petite chose qu'il a ‘jetée sur le papier’. Même en le formulant, il s'en débarrasse. Le principe selon lequel toute création et toute procréation sont des ruptures est du moins aussi constant dans le cosmos que le principe de l'évolution selon lequel toute croissance est une ramification. Une femme perd aussi son enfant quand elle le met au monde. Toute création est une séparation. La naissance est une séparation aussi solennelle que la mort.
Le premier principe philosophique du christianisme fut ainsi que ce divorce dans l'acte divin de créer (pareil à celui qui coupe le poète de son poème ou la mère du nouveau-né) décrivait exactement l'acte par lequel l'énergie absolue créa le monde. Selon la plupart des philosophes, Dieu asservit le monde en le créant. Selon le christianisme, en le créant, ll le libéra. »

[Orthodoxy p. 140] And the root phrase for all Christian theism was this, that God was a creator, as an artist is a creator.A poet is so separate from his poem that he himself speaks of it as a little thing he has "thrown off." Even in giving it forth he has flung it away. This principle that all creation and procreation is a breaking off is at least as consistent through the cosmos as the evolutionary principle that all growth is a branching out. A woman loses a child even in having a child. All creation is separation. Birth is as solemn a parting as death.It was the prime philosophic principle of Christianity that this divorce in the divine act of making (such as severs the poet from the poem or the mother from the new-born child) was the true description of the act whereby the absolute energy made the world. According to most philosophers, God in making the world enslaved it. According to Christianity, in making it, He set it free.

jeudi 11 juin 2020

Chesterton (héritage)


Chesterton, L’amour romantique, trad. Reinharez, Actes Sud, p. 309 : 

"L’idée de préserver des choses différentes côte à côte, de donner une place convenable et proportionnée à chacune, de sauver tout entier l'héritage varié de la culture, ne semble pas effleurer le monde moderne. Rien ne l'effleure, sinon l'idée de simplifier quelque chose en détruisant presque tout. Que ce soit Rousseau brisant des royaumes au nom de la raison, Byron brisant des familles au nom de la romance, ou Shaw brisant des romances au nom de la sincérité et de la formule d'Ibsen*. Pour ma part, je fais très grand cas de la magnifique illumination d'amour romantique du XIXe siècle, tout comme je fais grand cas du magnifique idéal de la juste raison et de la dignité humaine du XVIIIe siècle, de la véhémence du XVIIe siècle, de l'expansion du XVIe siècle, ou de la logique divine et de la bravoure enthousiaste du Moyen Age. Je ne vois pas pourquoi il faudrait perdre ou mépriser la moindre de ces conquêtes culturelles, ni pourquoi il est nécessaire pour chaque mode de balayer tout ce qu'il y a de meilleur dans toutes les autres."


* la formule (« L’amour suffit », « Love is enough ») est de William Morris.


All I survey (On Love)

The modern world seems to have no notion of preserving different things side by side, of allowing its proper and proportionate place to each, of saving the whole varied heritage of culture. It has no notion except that of simplifying something by destroying nearly everything; whether it be Rousseau breaking up kingdoms in the name of reason, or Byron breaking up families in the name of romance, or Shaw breaking up romances in the name of frankness and the formula of Ibsen. I myself value very highly the great nineteenth-century illumination of romantic love, just as I value the great eighteenth-century ideal of right reason and human dignity, or the seventeenth-century intensity, or the sixteenth-century expansion, or the divine logic and dedicated valour of the Middle Ages. I do not see why any of these cultural conquests should be lost or despised, or why it is necessary for every fashion to wash away all that is best in every other.




samedi 9 mai 2020

Chesterton (limite ; 2 textes)


Chesterton, Le théâtre de marionnettes, in Le Paradoxe ambulant, traduction Reinharez Actes-sud p. 155-156 :
« […] La philosophie des théâtres de marionnettes mérite la considération de tous. Toutes les valeurs morales que l'homme moderne a besoin de connaître pourraient être tirées de ce jouet. D'un point de vue artistique, il nous rappelle le principe fondamental de l'art, le principe qui, à notre époque court le plus grand danger d'être oublié. Je veux dire par là que l'art est fait de restrictions ; que l'art est une restriction. L'art ne consiste pas à développer les choses. L'art consiste à couper […]. Ce qu'il y a de plus artistique dans l'art théâtral, c'est que le spectateur regarde tout cela par une fenêtre. C'est également vrai de théâtres inférieurs au mien ; même au Court Theatre de Sa Majesté, vous regardez par une fenêtre ; une fenêtre exceptionnellement grande. Mais l'avantage du petit théâtre, précisément, c'est que vous regardez par une petite fenêtre. N'avons-nous pas tous remarqué à quel point n'importe quel paysage est ravissant et surprenant vu à travers une arche ? Cette forme robuste et trapue, cette séparation de tout le reste n'est pas seulement une aide à la beauté ; c'est l'essentiel de la beauté. Le cadre est la plus belle partie de tous les tableaux. »

(Tremendous Trifles)
« the philosophy of toy theatres is worth any one's consideration. All the essential morals which modern men need to learn could be deduced from this toy. Artistically considered, it reminds us of the main principle of art, the principle which is in most danger of being forgotten in our time. I mean the fact that art consists of limitation ; the fact that art is limitation. Art does not consist in expanding things. Art consists of cutting things down […]. The most artistic thing about the theatrical art is the fact that the spectator looks at the whole thing through a window. This is true even of theatres inferior to my own ; even at the Court Theatre of His Majesty's you are looking through a window ; an unusually large window. But the advantage of the small theatre exactly is that you are looking through a small window. Has not every one noticed how sweet and startling any landscape looks when seen through an arch ? This strong, square shape, this shutting off of everything else is not only an assistance to beauty ; it is the essential of beauty. The most beautiful part of every picture is the frame. »

ChestertonOrthodoxie, § Suicide de la pensée p. 65 :
"L’anarchisme nous adjure d’être des aristocrates audacieusement créateurs, et de nous soucier ni de lois, ni de limites. Or l’art est limitation : l’essence de tout tableau est dans son cadre. Si vous dessinez une girafe, vous devez la dessiner avec un long cou. Si, poussé par votre audace créatrice, vous vous estimez libre de dessiner une girafe avec un cou raccourci, vous vous apercevrez que vous n’êtes pas libre de dessiner une girafe. Dès l’instant que vous entrez dans un monde de faits, vous entrez dans un monde de limites. Vous pouvez libérer les choses de lois extérieures ou accidentelles, mais non des lois de leur propre nature."

Anarchism adjures us to be bold creative artists, and care for no laws or limits. But it is impossible to be an artist and not care for laws and limits. Art is limitation; the essence of every picture is the frame. If you draw a giraffe, you must draw him with a long neck. If, in your bold creative way, you hold yourself free to draw a giraffe with a short neck, you will really find that you are not free to draw a giraffe.

samedi 25 avril 2020

Chesterton (retour)


Chesterton, Le roman de la rime, in Le Paradoxe ambulant, trad. Reinharez p. 122-123 : 
« Milton a préfacé Paradis perdu par une condamnation solennelle de la rime. Or il se peut que le meilleur vers et même le plus connu du Paradis perdu soit en vérité une glorification de la rime. "Seasons return, but not to me return" *, non seulement est un écho qui dans sa forme a toute la sonorité d'une rime, mais se trouve contenir dans son intention presque toute la philosophie de la rime. Le merveilleux mot return contient, dans le son mais aussi dans le sens, une trace du secret tout entier de la chanson. Ce n'est pas simplement que sa forme même donne un bon exemple d'une certaine qualité de l'anglais […]. C'est qu'il décrit la poésie en soi, dans un sens mécanique mais aussi moral. La chanson n'est pas uniquement une répétition, c'est un retour. Elle ne prend pas simplement plaisir, comme un bambin dans la chambre d'enfants, à voir tourner le zootrope. Elle veut tout autant retourner que faire le tour ; retourner à la chambre d'enfants où se trouvent de tels plaisirs. Ou, pour varier un tout petit peu la métaphore, elle ne se réjouit pas simplement de la rotation d'une roue sur la route, comme si c'était une roue fixée dans les airs. Ce n'est pas seulement la roue mais le chariot qui revient. Cette tangante caravane s'en va toujours vers quelque campement qu'elle a perdu et ne peut retrouver. Pas un amoureux de la poésie n'a besoin qu'on lui dise que tous les poèmes sont pleins de ce bruit de roues qui reviennent ; et aucun plus que ceux de Milton en personne. Cette vérité est manifeste, pas simplement dans le poème, mais jusque dans les deux mots du titre. Tous les poèmes pourraient être reliés dans un seul livre sous le titre Paradis perdu. Et l'unique raison d'écrire Paradis perdu est de le changer, ne fût-ce que par une magique et fugace illusion, en Paradis reconquis.
* "Ainsi avec l'année reviennent les saisons ; mais le jour ne revient pas pour moi." (John Milton, Paradis perdu, trad. Chateaubriand, Belin, 1990.)

Milton prefaced "Paradise Lost" with a ponderous condemnation of rhyme. And perhaps the finest and even the most familiar line in the whole of "Paradise Lost" is really a glorification of rhyme. "Seasons return, but not to me return/' is not only an echo that has all the ring of rhyme in its form, but it happens to contain nearly all the philosophy of rhyme in its spirit. The wonderful word "return" has, not only in its sound but in its sense, a hint of the whole secret of song. It is not merely that its very form is a fine example of a certain quality in English […], it is that it describes poetry itself, not only in a mechanical but a moral sense. Song is not only a recurrence, it is a return. It does not merely, like the child in the nursery, take pleasure in seeing the wheels go round. It also wishes to go back as well as round; to go back to the nursery where such pleasures are found. Or to vary the metaphor slightly, it does not merely rejoice in the rotation of a wheel on the road, as if it were a fixed wheel in the air. It is not only the wheel but the wagon that is returning. That labouring caravan is always travelling towards some camping-ground that it has lost and cannot find again. No lover of poetry needs to be told that all poems are full of that noise of returning wheels ; and none more than the poems of Milton himself. The whole truth is obvious, not merely in the poem, but even in the two words of the title. All poems might be bound in one book under the title of "Paradise Lost." And the only object of writing "Paradise Lost" is to turn it, if only by a magic and momentary illusion, into "Paradise Regained."




jeudi 29 août 2019

Chesterton (pluie)


Chesterton : Le romantique sous la pluie, in Le Paradoxe ambulant [trad. Reinharez] p. 211 :  
« La pluie n'est [...] qu'un bain public que l'on pourrait presque qualifier de bain mixte. L'apparence des personnes sortant tout juste de cette grande et naturelle lustration n'est peut-être ni raffinée ni digne, mais après tout, peu de gens sont dignes en sortant du bain. Pourtant l'idée même de la pluie est celle d'une gigantesque purification. Elle réalise le rêve de quelque hygiéniste dément : elle récure le ciel. Ses balais géants semblent atteindre les chevrons étoilés et les recoins sans étoiles du cosmos. C'est un nettoyage de printemps cosmique.
Si l'Anglais apprécie tant les bains froids, pourquoi faut-il qu'il récrimine parce que le climat anglais est un bain froid ? Ces temps-ci, on nous rappelle sans cesse que nous devrions laisser là nos petites possessions personnelles et nous rallier au plaisir des institutions sociales communes et d'un appareil social commun. Je propose la pluie comme institution absolument socialiste. Elle fait peu de cas de ce tact dévoyé qui a poussé jusqu'ici chaque homme bien élevé à prendre sa douche en privé. C'est une meilleure douche parce qu'elle est publique et commune ; et la meilleure de toutes, parce qu'un autre tire le cordon. »   

A Miscellany of Men  (The Romantic in the Rain) : « Rain surely is a public bath; it might almost be called mixed bathing. The appearance of persons coming fresh from this great natural lustration is not perhaps polished or dignified ; but for the matter of that, few people are dignified when coming out of a bath. But the scheme of rain in itself is one of an enormous purification. It realises the dream of some insane hygienist : it scrubs the sky. Its giant brooms and mops seem to reach the starry rafters and starless corners of the cosmos ; it is a cosmic spring cleaning. / If the Englishman is really fond of cold baths, he ought not to grumble at the English climate for being a cold bath. In these days we are constantly told that we should leave our little special possessions and join in the enjoyment of common social institutions and a common social machinery. I offer the rain as a thoroughly Socialistic institution. It disregards that degraded delicacy which has hitherto led each gentleman to take his shower-bath in private. It is a better shower-bath, because it is public and communal ; and, best of all, because somebody else pulls the string. »

jeudi 15 août 2019

Chesterton (le passé et le futur)


Chesterton : Le monde comme il ne va pas, p. 27 : 
"L'avenir nous met à l'abri de la féroce compétition de nos aïeux. L'ancienne génération, et non pas la plus jeune, est là qui frappe à notre porte. [...] L'avenir est un mur blanc sur lequel chacun peut écrire son nom en lettres aussi grandes qu'il le souhaite. Je trouve le passé couvert de grimoires : Platon, Isaïe, Shakespeare, Michel-Ange ou Napoléon... Je peux rétrécir l'avenir à ma taille ; le passé, lui, se doit d'être aussi ample et aussi turbulent que l'humanité. Cette attitude moderne aboutit à ce que les hommes inventent de nouveaux idéaux parce qu'ils n'osent se mesurer aux anciens. Ils se tournent vers l'avenir avec enthousiasme, car ils ont peur de regarder en arrière."
“The future is a refuge from the fierce competition of our forefathers. The older generation, not the younger, is knocking at our door. […] The future is a blank wall on which every man can write his own name as large as he likes; the past I find already covered with illegible scribbles, such as Plato, Isaiah, Shakespeare, Michael Angelo, Napoleon. I can make the future as narrow as myself; the past is obliged to be as broad and turbulent as humanity. And the upshot of this modern attitude is really this: that men invent new ideals because they dare not attempt old ideals. They look forward with enthusiasm, because they are afraid to look back.”