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lundi 10 mai 2021

Eco (rire)

 Eco, Le Nom de la rose, Septième jour, Nuit [traduction Schifano] : 

"Le jour où la parole du Philosophe justifierait les jeux marginaux de l'imagination déréglée, oh ! alors vraiment ce qui se trouvait en marge sauterait au centre, et du centre on perdrait toute trace. Le peuple de Dieu se transformerait en une assemblée de monstres au témoignage indestructible de l'Ecriture – l'art de la dérision se faisait acceptable, et apparaissait noble, et libéral, et non plus mécanique ; si un jour quelqu'un pouvait dire (et être entendu) : moi, je ris de l'Incarnation... Alors nous n'aurions point d'armes pour arrêter ce blasphème, parce qu'il rassemblerait les forces obscures de la matière corporelle, celles qui s'affirment dans le pet et dans le rot, et le rot et le pet s'arrogeraient le droit qui n'appartient qu'à l'esprit, de souffler où il veut !"


le texte italien est un peu différent : 

« Ma se un giorno - e non più come eccezione plebea, ma come ascesi del dotto, consegnata alla testimonianza indistruttibile della scrittura - si facesse accettabile, e apparisse nobile, e liberale, e non più meccanica, l’arte dell’irrisione, se un giorno qualcuno potesse dire (ed essere ascoltato): io rido dell’Incarnazione... Allora non avremmo armi per arrestare quella bestemmia, perché essa chiamerebbe a raccolta le forze oscure della materia corporale, quelle che si affermano nel peto e nel rutto, e il rutto e il peto si arrogherebbero il diritto che è solo dello spirito, di spirare dove vuole! »


samedi 1 mai 2021

Valéry, Borges, Eco (miroirs)

ValéryMélangeHumanités V :

"Deux hommes se disputaient. Les épithètes s’échangeaient si vivement et promptement que l’on ne savait plus qui donnait, qui recevait.

L’intervalle des ripostes devenait si bref qu’il approchait de la plus petite durée possible, qui est celle des réponses d’un esprit se répondant à soi-même, tellement que ces deux adversaires constituaient une véritable intimité. - Chacun eût pu prendre la bouche de l’autre pour sienne."


BorgesLes théologiens (fin) in L'Aleph, Pléiade t. 1 p. 589 : 

"[...] Aurélien s'entretint avec Dieu et [...] celui-ci porte si peu d'intérêt aux différends en matière de religion qu'il le prit pour Jean de Pannonie. Mais cela ferait croire à de la confusion dans l'esprit divin. Il est plus correct de dire qu'au paradis Aurélien apprit que pour l'insondable divinité lui et Jean de Pannonie (l'orthodoxe et l'hérétique, celui qui haïssait et celui qui était haï, l'accusateur et la victime) n'étaient qu'une même personne."

Aureliano conversó con Dios y [...] Éste se interesa tan poco en diferencias religiosas que lo tomó por Juan de Panonia. Ello, sin embargo, insinuaría una confusión de la mente divina. Más correcto es decir que en el paraíso, Aureliano supo que para la insondable divinidad, él y Juan de Panonia (el ortodoxo y el hereje, el aborrecedor y el aborrecido, el acusador y la víctima) formaban una sola persona.


EcoLe Nom de la rose, Septième jour :

"Non sans frémir, je m'aperçus qu'en ce moment ces deux hommes, s'affrontant en un combat mortel, s'admiraient à tour de rôle, comme si chacun d'eux n'avait agi que pour obtenir les félicitations de l'autre. Mon esprit fut traversé par la pensée que les arts déployés par Bérenger pour séduire Adelme, et les gestes simples et naturels par lesquels la jeune fille avait suscité ma passion et mon désir, n'étaient rien, quant à la ruse et à l'habileté forcenée dans la conquête de l'autre, en face de cette séduction réciproque qui avait lieu sous mes yeux à l'instant, et qui s'était déroulée sept jours durant, chacun des deux interlocuteurs donnant, pour ainsi dire, de mystérieux rendez-vous à l'autre, chacun aspirant secrètement à l'approbation de l'autre, qu'il redoutait et haïssait."

    Mi resi conto, con un brivido, che in quel momento quei due uomini, schierati per una lotta mortale, si ammiravano a vicenda, come se ciascuno avesse agito solo per ottenere il plauso dell’altro. La mia mente fu attraversata dal pensiero che le arti dispiegate da Berengario per sedurre Adelmo, e i gesti semplici e naturali con cui la fanciulla aveva suscitato la mia passione e il mio desiderio, erano nulla, quanto ad astuzia, e forsennata abilità nel conquistare l’altro, di fronte alla vicenda di seduzione che si svolgeva sotto i miei occhi in quel momento, e che si era dipanata lungo sette giorni, ciascuno dei due interlocutori dando, per così dire, misteriosi convegni all’altro, ciascuno segretamente aspirando all’approvazione dell’altro, che temeva e odiava. 

dimanche 29 mars 2020

Eco (lion, Rhino)


Eco, Sémiologie des messages visuels, Communications, 1970 p. 20 :
« […] La représentation iconique instaure de véritables crampes de la perception, et nous sommes portés à voir les choses comme les signes iconiques stéréotypés nous les ont depuis longtemps présentées.
Il y a, dans le livre de Gombrich, de mémorables exemples de cette attitude.
Villard de Honnecourt, architecte et dessinateur du XIIIe siècle, affirme copier un lion d'après nature et le reproduit suivant les conventions héraldiques de l'époque les plus manifestes (sa perception du lion est conditionnée par des codes iconiques en usage ; ses codes de transcription iconique ne lui permettent pas de transcrire autrement la perception ; et il est probablement si habitué à ses propres codes qu'il croit transcrire ses propres perceptions de la manière la plus convenable).
(Wikisource)

Dürer représente un rhinocéros couvert d'écailles et de plaques de fer imbriquées, et cette image du rhinocéros se perpétue au moins deux siècles et réapparaît dans les livres des explorateurs et des zoologues (qui ont vu de vrais rhinocéros et savent qu'ils n'ont pas d'écailles imbriquées, mais ne parviennent pas à représenter la rugosité de leur peau autrement que par ces écailles, parce qu'ils savent que, seuls, ces signes graphiques conventionalisés peuvent dénoter « rhinocéros » pour le destinataire du signe iconique [Gombrich, Art and illusion chap. 2, « Vérité et formule stéréotypée »].
Mais il est vrai que Dürer et ses imitateurs avaient tenté de reproduire d'une certaine manière certaines conditions de la perception que la représentation photographique du rhinocéros, au contraire, laisse de côté ; dans le livre de Gombrich, le dessin de Dürer est indubitablement risible à côté de la photo d'un vrai rhinocéros, qui apparaît avec une peau presque lisse et uniforme ; mais nous savons que, si nous examinions de près la peau d'un rhinocéros, nous y verrions un tel jeu de rugosités que, sous un certain angle (dans le cas, par exemple, d'un parallèle entre la peau humaine et la peau de rhinocéros) l'emphatisation graphique de Dürer, qui donne aux rugosités une évidence excessive et stylisée, serait bien plus réaliste que l'image photographique qui, par convention, ne rend que les grandes masses de couleurs et uniformise les surfaces opaques en les distinguant au plus par des différences de ton. »

Illustrations fournies par Gombrich :