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dimanche 3 août 2025

Queneau (maris)

Queneau, Le Dimanche de la vie, chap. 1 : 

"Chantal faisait allusion aux mœurs des hommes, des hommes mariés, et singulièrement à celles du sien, Paul Boulingra : l’alcoolisme buté, la tabagie autistique, la paresse sexuelle, la médiocrité financière, la lourdeur sentimentale. Seulement voilà, Julia trouvait que sa sœur avait été particulièrement mal servie en la personne de son Popol. Elle cita des types qui ne buvaient que de l’eau comme le mari à la Trendelino, qui ne fumaient point comme celui de la Foucolle, qui braisaient à houilles rehaussées comme celui de la Panigere, qui gagnaient largement leur vie comme celui de la Parpillon et qui pouvaient avoir pour leur épouse de délicates attentions comme celui de la Foucolle, déjà cité. Sans compter ceux qui savent remettre un plomb, porter les paquets, conduire la voiture, baisser les yeux lorsqu’ils croisent une pute. Julia pensait bien que son militaire serait de cette espèce, et elle en sourit de plaisir. Ce qui agaça Chantal."


mardi 8 octobre 2024

Queneau (asthme 2)

Queneau, Loin de Rueil : 

"Louis-Philippe des Cigales des deux poings appuyés sur ses genoux, Louis-Philippe des Cigales penché commence à mal respirer tout simplement c’est-à-dire qu’il est en train de prendre conscience de sa respiration par le simple fait qu’elle ne fonctionne pas épatamment en ce moment. Louis-Philippe des Cigales on ne peut pas dire qu’il halète non on ne peut pas dire ça mais il est affligé en ce moment, ce moment après la prise de conscience de la difficulté de respirer, Louis-Philippe des Cigales est affligé d’une constriction des poumons, des muscles pulmonaires, des nerfs pulmoneux, des canaux pulmoniques, des vaisseaux pulmoniens, c’est une espèce d’étouffement, mais ce n’est pas un étouffement qui prend par la gorge, par le tuyau d’en haut, c’est un étouffement qui part d’en bas, qui part des deux côtés à la fois aussi, c’est un étouffement thoracique, un encerclement du tonneau respiratoire. Et maintenant et maintenant ça ne va plus du tout. Ce n’est pas un étouffement qui prend par le cou comme si on tenait ledit col de deux poignes solides, non c’est un étouffement qui monte des ténèbres du diaphragme, qui se déploie à partir de l’aine  et puis aussi c’est un étouffement triste, un effondrement du moral, une crise de conscience."


(à suivre)

lundi 7 octobre 2024

Queneau (asthme 1)

Queneau, Les Enfants du limon, livre IV, chap. LXXX :  

"Au milieu de la nuit Daniel se réveilla peu à peu. Il respirait mal. Ses poumons se durcissaient et semblaient ne plus vouloir fonctionner. Il s’assit dans son lit, aspirant péniblement et ne comprenant pas ce qui lui arrivait. Par la fenêtre ouverte il vit la masse noire des arbres et les étoiles, la nature nocturne. Il détourna les yeux et regarda le mur obscur en face de lui et le lavabo qui reflétait une vague lueur. Il respirait de plus en plus mal. Il suait. La poitrine penchée contre ses genoux levés, il essayait de prendre une position qui diminuait la suffocation. Il entendit sonner 2 heures, puis 3 heures. Peu à peu l’oppression diminua. Il y avait encore comme une sorte d’âcreté dans la respiration même. Il entendit sonner 4 heures. Il murmura : « Je suis heureux, je suis heureux, je suis heureux."


Queneau, Les Enfants du limon, livre V, chap. CXVIII :

"Depuis quelques jours Daniel sentait l’air se resserrer autour de lui, se rider, se friper. Et ce soir-là lorsque couché il fut sur le point de s’endormir, à l’intérieur de sa poitrine, il sentit l’espace qui se resserrait, se fripait, se ridait, se contractait comme un vieux parchemin. Il se dressa et s’assit dans son lit et se demanda si après une dizaine d’années il allait recommencer à avoir des crises d’asthme. Il se recoucha ; mais sa respiration devenait plus lente, plus pénible, prête à s’immobiliser. Il se dressa de nouveau et s’assit, tout bossu, prenant automatiquement la position de l’asthmatique, celle des momies du Pérou celles qu’on mettait dans des jarres, celle de l’embryon.

Peut-être cela n’allait-il pas venir. Il lui sembla que sa respiration se régularisait. Il s’allongea ; mais bientôt il dut reprendre son attitude fœtale. Il attendit. Il étudiait le rythme de ses inspirations et de ses expirations. […] 

Replié sur lui-même, il sentait venir l’étouffement. Lorsqu’il allait à la pêche à La Ciotat, il regardait toujours avec horreur les cabrioles du poisson qui, gueule ouverte, sanglante du hameçon arraché, essayait de saisir un espace respirable dans cette grande masse d’air qui l’angoissait."


vendredi 12 juillet 2024

Queneau (platanes)

Queneau, Battre la campagne :


                   L'exode


Les platanes ne poussent plus le long des routes

ils émigrent vers des lieux plus calmes

ils en ont assez de recevoir dans le tronc

des véhicules lancés à fond

de train et surtout d'entendre les messieurs et les dames

les accuser d'être responsables de tous les drames

Alors ils ont plié bagage et sont partis

loin loin bien loin des nationales

et c'est en plein soleil que le conducteur maintenant

se tapera son casse-croûte qu'il eût voulu réconfortant


[rediff. récente sur Fr. Culture d'un entretien avec RQ, qui lit lui-même ce poème, de façon calamiteuse…]




mercredi 5 juin 2024

Queneau (poubelles)

Queneau, Loin De Rueil (incipit) :

"Les ordures déboulèrent de la boîte métallique et churent en trombe dans la poubelle, coquilles d'œufs, trognons, papiers graisseux, épluchures. Une odeur molle et parasitaire accompagna cette déhiscence, pas si désagréable que ça cette odeur, un peu voisine du parfum de la mousse humide dans les bois très profonds mais avec un arrière-goût stanneux à cause du récipient à côté duquel on range le petit chariot qui sert à transférer tout ça le long du trottoir pour les boueux à l’aube. Débarrassée de son contenu la boîte allait au bout d’un bras viril reprendre le chemin de son sixième étage lorsque survint une bonne. Elle trouvait que ce n’était pas travail d’homme vider les détritus mais ne souffla mot discrète ne voulant pas commenter le spectacle de cette ombre masculine honorant de sa présence en robe de chambre le couloir de l’escalier de service."


épreuves corrigées de la page : 




lundi 18 mars 2024

Queneau (Narcense et Potice)

Queneau, Le Chiendent chap 1 p. 12 : 

"Narcense et Potice suivent une femme. C'est là d'ailleurs la principale activité de Potice qui multiplie les conquêtes. Conformiste et bienveillant, il ne méprise pas ses semblables et s'en occupe le moins possible. Il a horreur des grands événements qui troublent ses agissements. Le jour d'aujourd'hui lui paraît aussi bon, ou meilleur, que le jour d'hier ; il ne sait pas au juste, il n'y songe guère. Mais il ne pleure pas après demain. Il collectionne les femmes.

Narcense, lui, est artiste ; ni peintre, ni poète, ni architecte, ni acteur, ni sculpteur, il joue de la musique, plus exactement du saxophone ; et cela dans les boîtes de nuit. En ce moment, il est d'ailleurs sur le pavé et cherche à gagner son pain à la force de ses capacités, mais il n'y parvient pas. Il commence à s'inquiéter. Ce jour-là, vers les 4 heures, il a rencontré son vieil ami Potice qui l’a entraîné derrière une femme qu'il a choisie au milieu de milliers d'autres ; il ne l'a vue que de dos ; le visage est incertain. Un risque. 5 heures. Narcense et Potice sont très parisiens. Ils suivent les femmes à 5 heures."


mercredi 3 janvier 2024

Queneau (incipit)

Queneau, Les Fleurs bleues, incipit de la version provisoire, Pléiade p. 1510-1511 : 

"Il extractit son œil du mâchicouilletruc de l'échaucouille-chose et, soupirant, descenda l'escalier.

Il battit au passage quelques enfants, quelques serviteurs quelques femmes, quelques tapis, quelques fers encore chauds, quelques campagnes, pour enfin parvenir à son garage où l'attendait une automobile tout ce qu'il y a de plus robochouette, comme on en fabriquait à cette belle époque. Hélas, la tradition s'en est perdue.

« Alors, ducon, dit l'automobile tout ce qu'il y a de plus robochouette, toujours saumâtre.

Ah ma chère, murmura le sire de Vergy, ne m'en parlez pas. Je suis d'un amer... d'un amer... C'est l'histoire qui me les casse...

T'en fais pas, dit l'automobile tout ce qu'il y a de plus robochouette, t'en fais pas, ça passera. L'histoire, ça passe toujours."


mardi 2 janvier 2024

Queneau (méditations métaphysiques)

Queneau, Le Chiendent, chap. VI :

"Vous comprenez, la philosophie, elle a fait deux grandes fautes ; deux grands oublis ; d'abord elle a oublié d'étudier les différents modes d'être, primo ; et c'est pas un mince oubli. Mais ça encore c'est rien ; elle a oublié c'qu'est le plus important, les différents modes de ne pas être. Ainsi une motte de beurre, j'prends l'premier truc qui m'passe par l'idée, une motte de beurre par exemple, ça n'est ni un caravansérail, ni une fourchette, ni une falaise, ni un édredon. Et r'marquez que c'mode de ne pas être, c'est précisément son mode d'être. J'y r'viendrai. Y en a encore un autre mode de ne pas être ; par exemple, la motte de beurre qu'est pas sur cette table, n'est pas. C'est un degré plus fort. Entre les deux, y a le ne-plus-être et le pas-encore-avoir-été. Chaque chose détermine comme ça des tas de nonnét' : la motte de beurre n'est pas tout c'qu'elle est pas, elle n'est pas partout où elle n'est pas, elle interdit à toute chose d'être là où elle est, elle a pas toujours été et n'sera pas toujours, ekcétéra, ekcétéra. Ainsi une infinité pas mal infinie de ne pas être. De telle sorte qu'on peut dire que cette motte de beurre est plongée jusque par-dessus la tête dans l'infinité du nonnête, et finalement ce qui paraît le plus important, ce n'est pas l'être, mais le nonnéte."


mercredi 15 novembre 2023

Queneau (appartement)

QueneauLoin de Rueil :

"Il ouvrit la porte de son domicile et ils entrèrent. La lumière électrique fit apparaître aux yeux de Lulu Doumer ce qu’au cours de sa jeune vie elle n’avait pas encore eu l’occasion de voir : un intérieur d’artiste, tapis mous, coussins durs, chinoiseries, éclairages indirects, hallebardes moyenâgeuses, crucifikses bretons, acropoles photographiées, objets aussi faux que loriques et un tas d’autres trucmuches de la même farine.

C’est rien bath ici qu’elle dit Lulu Doumer avec ses quatorze ans.

« Ça te la coupe hein, lui dit Thérèse. Pas du toc tout ce bordel. Admire la consistance de la chose. »

Mince alors qu’elle répéta Lulu Doumer avec ses petits nichons piriformes.

« T’en verras pas souvent des carrées comme celle-là, lui dit Thérèse. » "


vendredi 28 juillet 2023

James, Céline, Queneau (villes)

James, La Madone du futur : 

"Il est de mode chez nos écrivains, me dit-il, de donner à toutes les cités le genre féminin. C’est là une monstrueuse erreur. Florence est-elle du même sexe que Chicago ? Non ! Elle seule mérite de passer pour une femme."

"It ’s the fashion to talk of all cities as feminine,” he said, “but, as a rule, it’s a monstrous mistake. Is Florence of the same sex as New York, as Chicago ? She’s the sole true woman of them all."


Céline, Voyage au bout de la nuit : 

"Figurez-vous qu’elle était debout leur ville, absolument droite. New York c’est une ville debout. On en avait déjà vu nous des villes bien sûr, et des belles encore, et des ports et des fameux même. Mais chez nous, n’est-ce pas, elles sont couchées les villes, au bord de la mer ou sur les fleuves, elles s’allongent sur le paysage, elles attendent le voyageur, tandis que celle-là l’Américaine, elle ne se pâmait pas, non, elle se tenait bien raide, là, pas baisante du tout, raide à faire peur."


Queneau, Zazie dans le métro, VIII 

"Gabriel regarde alors la tour, attentivement, longuement, puis commente :

– Je me demande pourquoi on représente la ville de Paris comme une femme. Avec un truc comme ça. Avant que ça soit construit, peut-être. Mais maintenant. C'est comme les femmes qui deviennent des hommes à force de faire du sport. On lit ça dans les journaux."



jeudi 20 juillet 2023

Goncourt + Céline + Queneau + Nabokov (adolescentes)

Goncourt Journal 1 p. 768, 6 fév 1862 : 

"Dans le faubourg Saint-Jacques, tout à coup une petite fille des yeux ! des yeux qui ont passé comme une lumière et comme une chaleur. Un miracle, une beauté, une aube ! Imaginez quelque chose d'angéliquement irritant, d'effrontément ingénu. Celle-ci, et puis une autre que j'ai vue à Baïes, du même âge, dansant une tarentelle dans un débris de temple antique, ce sont deux de ces figures qui restent en vous. La femme n'a pas ce charme vainqueur de la petite fille, lorsque la petite fille est pareillement adorable. Âge d'ange de la femme, que cet âge de demi-enfance où le sourire est une fleur, le sang une rose, l'oeil une étoile du matin."


Céline, Voyage au bout de la nuit p. 190 :

"J’aurais cependant pu en rester là, indéfiniment tranquille, bien nourri à la popote de la station, et d’autant mieux que la fille du major Mischief, je le note encore, glorieuse dans sa quinzième année, venait après cinq heures jouer du tennis, vêtue de jupes extrêmement courtes devant la fenêtre de notre bureau. En fait de jambes j’ai rarement vu mieux, encore un peu masculines et cependant déjà plus délicates, une beauté de chair en éclosion. Une véritable provocation au bonheur, à crier de joie en promesses."


Queneau, Un Rude hiver p. 30 : 

"La petite fille était égale à son souvenir. Cet éclair qui l'avait transpercé, il le retrouvait incarné dans cette chair, si délicate qu'il s'étonnait qu'elle pût supporter une telle intensité de grâce. Cet éclair n'avait engendré en lui que ténèbres. Sa nuit s'illuminait maintenant de cette flamme retrouvée, de la flamme menue mais étincelante que réalisait cette enfant. Foudroyé par cette rencontre, il vit à peine que la petite fille lui souriait.."


Nabokov, Lolita I, 11, trad. Couturier :

"Pourquoi donc sa façon de marcher – ce n'est qu'une enfant, notez bien, une simple enfant ! – m'excite-t-elle si abominablement ? Analysons-la. Les pieds légèrement rentrés. Une sorte de tortillement élastique en dessous du genou qui se prolonge jusqu'à la chute de chaque pas. Une démarche un tantinet traînante. Très infantile, infiniment racoleuse. Humbert Humbert est aussi intensément troublé par le langage argotique de la petite, par sa voix aigre et puissante. Plus tard, je l'ai entendue qui lançait à Rose des sottises grossières par-dessus la clôture. Tout cela vibrait en moi à rythme accéléré. Pause. «Il faut que j'y aille maintenant, petite môme»."

Why does the way she walks—a child, mind you, a mere child!—excite me so abominably? Analyze it. A faint suggestion of turned in toes. A kind of wiggly looseness below the knee prolonged to the end of each footfall. The ghost of a drag. Very infantile, infinitely meretricious. Humbert Humbert is also infinitely moved by the little one’s slangy speech, by her harsh high voice. Later heard her volley crude nonsense at Rose across the fence. Twanging through me in a rising rhythm. Pause. “I must go now, kiddo".


rappel : 

https://lelectionnaire.blogspot.com/2023/05/gautier-adolescence.html


jeudi 9 février 2023

Queneau (noce)

Queneau, Le Chiendent Folio p. 268-269 ; Pléiade p. 152-153 : 

"Ainsi échappe-t-on à l'angoisse, conclut Saturnin. On comprend alors ce que signifie le mot bien-être. L'un sourit, l'autre soupire de satisfaction. L'un claque la langue, l'autre s'essuie les lèvres avec entrain. C'est seulement maintenant que les langues que nouait la faim vont se délier ; c'est seulement maintenant que les bouches vont s'ouvrir pour autre chose que pour absorber, c'est seulement maintenant que l'estomac calmé va laisser le cerveau faire un peu d'exercice ; c'est seulement maintenant que le convive, accomplissant une révolution analogue à celle de Copernic en astronomie, passe de l'égocentrisme au polycentrisme ; c'est seulement maintenant que, cessant de s'intéresser uniquement à eux-mêmes, les uns et les autres admettent l'existence des autres et des uns ; c'est seulement maintenant que, devenus des individus sociables, les gens de la noce vont sortir de leur isolement et redevenir ce qu'ils étaient tout à l'heure : les gens de la noce. Afin de bien affirmer que de nouveau ils se sentent membres de cette communauté temporaire dont Ernestine et Taupe sont les pôles, et Mme Cloche la cause indirecte et cachée, tous se lèvent et, tendant à bout de bras leur verre, prononcent ensemble d'identiques paroles : une phrase exclamative dont les mots santé, mariée et marié forment l'armature."



mercredi 1 février 2023

Queneau (griserie)

Queneau, Pierrot mon ami, Pléiade p. 1198 :

 "Pierrot, tout en vidant sa bouteille de rouge, sentait son crépuscule intérieur traversé de temps à autre par des fulgurations philosophiques, telles que : "la vie vaut d'être vécue", ou bien : "l'existence a du bon" ; et, sur un autre thème : "c'est marant la vie", ou bien : "quelle drôle de chose que l'existence". Quelques fusées sentimentales (le souvenir d'Yvonne) montaient au plus haut pour retomber ensuite en pluie d'étincelles. Un projecteur poétique, enfin, balayait parfois ce ciel de son pinceau métaphorique, et Pierrot, voyant la scène qui se présentait à lui, se disait : "on se croirait au cinéma". Et il souriait à ses deux compagnons qui semblaient décidément le trouver de plus en plus sympathique."



mardi 31 janvier 2023

Céline + Queneau (fête foraine)

Céline, Voyage au bout de la nuit ; Pléiade t. 1 p. 477 : 

"On peut dire qu’on en a eu alors de la fête plein les yeux ! Et plein la tête aussi ! Bim et Boum ! Et Boum encore ! Et que je te tourne ! Et que je t’emporte ! Et que je te chahute ! Et nous voilà tous dans la mêlée, avec des lumières, du boucan, et de tout ! Et en avant pour l’adresse et l’audace et la rigolade ! Zim ! "


Queneau, Pierrot mon Ami, chap. 1 : 

déjà mis en ligne le 27 oct. 2019

https://lelectionnaire.blogspot.com/2019/10/queneau-fete-foraine-souvenirs.html

"Ils ne sortirent pas de l’Uni-Park, où ce dimanche de juin déversait, et le beau temps, et la foule, conjugués en un bouillonnement noir et gueulard qu’aspergeaient de leurs feux et de leurs musiques plus de vingt attractions. Ici l’on tourne en rond et là on choit de haut, ici l’on va très vite et là tout de travers, ici l’on se bouscule et là on se cogne, partout on se secoue les tripes et l’on rit, on tâte de la fesse et l’on palpe du nichon, on exerce son adresse et l’on mesure sa force, et l’on rit, on se déchaîne, on bouffe de la poussière."



lundi 30 janvier 2023

Queneau (poésie)

Queneau, Battre la campagne p. 28 : 


Sur un petit air de flûte


"Dans les temps bucoliques

le poète se disait doué de pouvoirs magiques

tout en se demandant avec inquiétude

où vais-je chercher toutes ces belles choses ?

suis-je une petite machine

qui rédige consciencieusement ce qui lui a été

programmé ?

heureusement qu’il y a les ratures

ce qui donne le droit de parler de littérature."


lundi 2 mai 2022

Queneau (dieu)

Queneau, Les Enfants du limon, livre 8 chap. 158 :

"Daniel se prenait parfois à rire en pensant à l’idée faiblichonne que les gens pouvaient se faire de la Toute-Puissance de Dieu. Ils la limitaient selon leur bon plaisir, selon leurs faiblesses, selon leurs désirs ; ils l’accommodaient à leur sauce, comme si l’on pouvait couillonner Dieu.

Des individus qui avaient le vertige du haut d’une échelle en discouraient sans émoi de cette Toute-Puissance. Ils en bavardaient sans terreur. Ils avaient fabriqué un bonguieu à la guimauve qu’on pouvait lécher sans se râper la langue. Ils en avaient fait un bounoume intermédiaire entre le président Lebrun et le Père Noël, un petit vieux gentil qui voulait pas au-delà de ce qu’on lui concédait et qu’était prêt à tous les accommodements."



dimanche 20 février 2022

Queneau (sainteté 2)

    Queneau, Loin de Rueil, 1944, p. 146-147 :
   "Jacques abandonne. Il se dépouille.
   Il fait oripeaux neufs.
   Il vogue vers la sainteté.
  Les quelques sous qu'il a il en donne la moitié, au moins, aux pauvres. Il tricote des bas de laine pour des misérables. Il secourt les commissionnaires trop chargés, les chiens collés, les enfants battus, les voleurs poursuivis, les clochards, les pouilleux, les gâteux, les aveugles même. Si on lui marche sur un pied il propose l'autre. Si on l'insulte il ne répond pas. Mieux même il cherche le mépris des suffisants, des gonflés, des ceuss qu'ont la conscience obèse. Il s'applique à se faire estamper par les commerçants (des durs ceux-là). Il aime avoir l'air con. II se plaît aux gaffes, aux bêtises, aux balourdises. Il se montre niais, il s'efforce de l'être s'il n'a besoin de le devenir. Aux yeux des sergents de ville, des garçons de café, des employés d'octroi, des receveurs d'autobus, des poinçonneurs du métro, des contrôleurs de chemin de fer, des placeuses de cinéma il fait figure d'idiot. Il ne craint pas les charges, les quolibets, les affronts qui le trouvent toujours serein. Mais lui il n'a de dédain pour personne. Il accueille tout le monde avec bienveillance. Il s'empresse d'indiquer le bon chemin aux provinciaux, il donne du feu aux plus hideux des bourgeois, il indique l'heure aux plus pressés des passants, il répond avec politesse aux prostituées, il suit les enterrements, il caresse la barbe des birbes. Il est plat et bénin.

Complément : 

Queneau, Les Enfants du limon : « Il était tout humble maintenant comme il avait toujours été. Il se reconnaissait dans sa petitesse et s’amusait que son intimité se soit gonflée de quelques onces de néant. Il trébuchait devant le gouffre de la divinité, plus vaste que Sa rigueur. Confondu il entassait les négations de sa connaissance et bégayait devant Dieu comme un simple et comme un enfant. »



vendredi 18 février 2022

Queneau (sainteté 1)

         Queneau, Loin de Rueil, 1944, p. 144 :
       "Quelquefois je me représente à moi-même en train d'être disséqué.
        — C’est gai.
        — En dehors de ça j'ai l'habitude de penser à ma mort tous les soirs en me couchant. Je m'allonge dans mon lit, je tire les draps sur la figure, c'est le linceul, et puis ensuite ça y est, je suis mort, je me mets à pourrir, à puer, les vers commencent à me ravager, je me putréfie, je me liquéfie, je me résorbe, il ne reste plus que mon squelette, puis mes os s'effritent et ma poussière enfin se disperse. Tous les soirs.
        — Tu ne pourrais pas penser à autre chose ?
        — Oh si, facilement, mais ça c'est parce que je le veux. Je veux réduire mon orgueil. Si je ne le réduisais pas ainsi je me croirais immortel. Tu n'as pas remarqué comme on se sent immortel quand on n'y pense pas ?
        — Peut-être bien.
        — Tandis que moi tu comprends j'ai horreur de la vanité. Alors je m'humilie.
        — Tu as l'air assez content de toi.
        —    Hélas ! Comme tu as raison ! On n'en finit pas. On n'en sort jamais. […]


mardi 2 novembre 2021

Queneau + Bartelt (incipits)

Queneau, Exercices de Style, début :

"Dans l'S, à une heure d'affluence. Un type dans les vingt-six ans, chapeau mou avec cordon remplaçant le ruban, cou trop long comme si on lui avait tiré dessus. Les gens descendent. Le type en question s'irrite contre un voisin. Il lui reproche de le bousculer chaque fois qu'il passe quelqu'un. Ton pleurnichard qui se veut méchant. Comme il voit une place libre, se précipite dessus.

Deux heures plus tard, je le rencontre cour de Rome, devant la gare Saint-Lazare. Il est avec un camarade qui lui dit : «Tu devrais faire mettre un bouton supplémentaire à ton pardessus.» il lui montre où (à l'échancrure) et pourquoi."


Bartelt, Un flic bien trop honnête, début :

"Les choses ne se sont pas passées comme l’ont raconté certains journalistes pour se donner un style ou pour faire oublier celui qui leur collait à la plume.

D’abord, ce n’était pas la ligne S, mais la ligne 17. Ensuite, le type n’avait pas vingt-six ans. Il paraissait à peu près la moitié de son âge, ce qui n’en faisait ni un perdreau de l’année ni un faisan antique, mais un homme dans la force de sa maturité. La cinquantaine avantageuse. Enfin, ce jour-là, il ne portait pas un chapeau mou avec cordon, mais un bonnet de plongée surmonté d’une aigrette en matière synthétique.

Précisions qui ne manquent pas d’intérêt, ce type s’appelait Wilfried Gamelle, inspecteur de police.

En revanche, il est exact, comme l’a rapporté le chroniqueur approximatif, que ce type se soit fâché contre un voyageur qui lui avait donné l’impression de le bousculer à chaque fois que quelqu’un montait dans le bus.

Dans un premier temps, il l’avait traité de « grossier », de « paysan sans vache », de « loquedu en peau de porc ». Puis, comme l’autre n’avait pas l’air de comprendre qu’il gênait, il s’était attiré des qualificatifs qui demeurent encore aujourd’hui, malgré l’extrême libéralisation des mœurs, intraduisibles dans une langue un tant soit peu littéraire."



jeudi 3 juin 2021

Pessoa + Queneau (choses)

 

Pessoa [Alberto Caeiro], Le gardeur de troupeaux XLII Poèmes païens, Seuil p. 59 : 


Le mystère des choses, où est-il ?

Où est-il, puisqu'il ne se montre pas.

Serait-ce pour nous montrer qu’il est mystère ?

Qu’en sait le fleuve et qu’en sait l’arbre ?

Et moi, qui ne suis pas plus qu’eux, qu'est-ce que j'en sais ?

Chaque fois que je regarde les choses et pense à ce que les hommes pensent d’elles,

Je ris comme un ruisseau qui bruit frais sur une pierre.


Car l’unique sens occulte des choses,

Est qu’elles n'ont pas de sens occulte du tout.

Ce qui est plus étrange que toutes les étrangetés

et que les rêves de tous les poètes

et les pensées de tous les philosophes,

C'est que les choses soient réellement ce qu’elles semblent être

et qu’il n’y ait rien à comprendre.


Oui, voici ce que mes sens ont appris tout seuls :

les choses n’ont pas de signification : elles ont de l'existence.

Les choses sont l’unique sens occulte des choses.



O mistério das coisas, onde está ele?

Onde está ele que não aparece

Pelo menos a mostrar-nos que é mistério?

Que sabe o rio e que sabe a árvore

E eu, que não sou mais do que eles, que sei disso?

Sempre que olho para as coisas e penso no que os homens pensam delas,

Rio como um regato que soa fresco numa pedra.


Porque o único sentido oculto das coisas

É elas não terem sentido oculto nenhum,

É mais estranho do que todas as estranhezas

E do que os sonhos de todos os poetas

E os pensamentos de todos os filósofos,

Que as coisas sejam realmente o que parecem ser

E não haja nada que compreender.


Sim, eis o que os meus sentidos aprenderam sozinhos: —

As coisas não têm significação: têm existência.

As coisas são o único sentido oculto das coisas.



Queneau, Chêne et chien : Le Soleil


L’herbe : sur l’herbe je n’ai rien à dire

mais encore quels sont ces bruits

ces bruits du jour et de la nuit

Le vent : sur le vent je n’ai rien à dire


Le chêne : sur le chêne je n’ai rien à dire

mais qui donc chantonne à minuit

qui donc grignote un pied du lit

Le rat : sur le rat je n’ai rien à dire


Le sable : sur le sable je n’ai rien à dire

mais qu’est-ce qui grince ? c’est l’huis

qui donc halète ? sinon lui

Le roc : sur le roc je n’ai rien à dire


L’étoile : sur l’étoile je n’ai rien à dire

c’est un son aigre comme un fruit

c’est un murmure qu’on poursuit

La lune : sur la lune je n’ai rien à dire


Le chien : sur le chien je n’ai rien à dire

c’est un soupir et c’est un cri

c’est un spasme un charivari

La ville : sur la ville je n’ai rien à dire


Le coeur : sur le coeur je n’ai rien à dire

du silence à jamais détruit

le sourd balaye les débris

Le soleil : ô monstre, ô Gorgone, ô Méduse

ô soleil.