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jeudi 30 janvier 2025

Sterne ("chauds les marrons !" 1/2)

SterneTristram Shandy, traduction Frenais (1777) chap. XCV :

"Enfin, je ne sais point ce qui imprima ce mouvement à la fatale châtaigne. Mais la châtaigne, sortie de la serviette, roula sur la table,  sans qu’on l’aperçût, et tomba…

Où ?…

 Ah ! c’est là ce que je n’ose dire. Tout ce que je puis faire, madame, c’est d’aider votre imagination.

Figurez-vous que Phutatorius, les jambes écartées, étoit précisément à table au-dessous de la ligne que la châtaigne y avoit parcourue, et qu’en tombant, elle tomba perpendiculairement…

Elle tomba, dis-je, sans obstacle, et en suivant les lois de la gravitation.

D’autres ont dit que c’étoit en suivant celles de l’attraction.

Mais, c’est ce qui m’inquiète peu. Mon embarras est de vous dire qu’elle tomba dans cette espèce de baie, que les lois du décorum* [sens latin : convenance, décence] exigent qui soit strictement fermée comme le temple de Janus, au moins en temps de paix…[…]

L’attitude de Phutatorius, sa négligence à observer un usage si familier, ouvrit la porte à cet accident. […]"




mercredi 29 janvier 2025

Sterne (traversée)

Sterne, Tristram Shandy, [livre VII chap.III] trad. Frenais (1777) :

« — « Dites-moi, capitaine, lui dis-je en entrant dans la cabine, est-il jamais arrivé à quelqu’un de mourir dans votre paquebot ? » — »

« Bon ! répliqua-t-il, on n’a seulement pas le temps d’y être malade. » —

« Chien de menteur ! m’écriai-je, je suis déjà malade comme un cheval. — Qu’est-ce ceci ? Aye ! — aye ! — tous mes vaisseaux sont rompus ; — le sang, la lymphe, le fluide nerveux, les sels fixes et volatils, tout est confondu pêle-mêle. — Bon Dieu ! — tout tourne autour de moi comme cent mille tourbillons, — Je ne sais plus ce que je veux dire.

» Aye, — aye, — aye, — aye ! — Capitaine, quand serons-nous à terre ? — Ces marins ont des cœurs de roche. — Oh ! je suis bien malade. — Garçon, apporte-moi de l’eau chaude. — Madame, comment vous trouvez-vous ? — Mal, monsieur, très-mal. — Oh ! très-mal. — Je suis, — je suis morte. — Est-ce la première fois ? Non, monsieur, c’est la seconde, la troisième, la sixième, la dixième. — Diable ! — Oh ! oh ! quel tapage sur notre tête ! Holà ! garçon, qu’est-ce qui arrive ? » —

« Le vent ne cesse de tourner. — La mer est grosse. — Est-ce la mort ? eh bien ! je verrai comme elle est faite. — Eh bien ! garçon ? » —

« Quel bonheur ! le vent tourne encore. Nous voilà dans le port. — Oh ! le diable te tourne ! » —

« Capitaine, dit la dame, pour l’amour de Dieu ! que je descende la première.  »


suggestion : comparer avec la traversée de la Manche dans Mort à crédit, "ancienne" Pléiade p. 623



Pray, captain, quoth I, as I was going down into the cabin, is a man never overtaken by Death in this passage?

Why, there is not time for a man to be sick in it, replied he--What a cursed lyar! for I am sick as a horse, quoth I, already--what a brain!--upside down!--hey-day! the cells are broke loose one into another, and the blood, and the lymph, and the nervous juices, with the fix'd and volatile salts, are all jumbled into one mass--good G..! every thing turns round in it like a thousand whirlpools--I'd give a shilling to know if I shan't write the clearer for it--

Sick! sick! sick! sick--!

--When shall we get to land? captain--they have hearts like stones--O

I am deadly sick!--reach me that thing, boy--'tis the most discomfiting sickness--I wish I was at the bottom--Madam! how is it with you? Undone! undone! un...--O! undone! sir--What the first time?--No, 'tis the second, third, sixth, tenth time, sir,--hey-day!--what a trampling over head!--hollo! cabin boy! what's the matter?

The wind chopp'd about! s'Death--then I shall meet him full in the face.What luck!--'tis chopp'd about again, master--O the devil chop it--

Captain, quoth she, for heaven's sake, let us get ashore.




mardi 14 janvier 2025

Sterne (gonds)

Sterne, Tristram Shandy, livre III Chapitre LXV trad. Wailly :

"Tous les jours, depuis dix ans au moins, mon père prenait la résolution de les faire raccommoder — ils ne le sont point encore. — Nulle autre famille que la nôtre ne l’aurait toléré une heure ; — et, ce qui est plus étonnant, il n’y avait pas de sujet au monde sur lequel mon père fût plus éloquent que sur celui des gonds de porte ; — et pourtant, il en était certes en même temps une des plus grandes dupes que l’histoire puisse fournir : sa rhétorique et sa conduite étaient perpétuellement aux prises. — La porte du parloir ne s’ouvrait jamais — que sa philosophie ou ses principes n’en tombassent victimes. — Trois gouttes d’huile sur une plume, et un bon coup de marteau auraient sauvé pour toujours son honneur.

… Quel être inconséquent que l’homme ! — languissant sous des plaies qu’il est en son pouvoir de guérir ! — sa vie entière en contradiction avec ses connaissances ! — sa raison, ce précieux don qu’il a reçu de Dieu — (au lieu de verser de l’huile) ne servant qu’à irriter sa sensibilité, — à multiplier ses peines, et à lui en rendre le poids plus dur et plus pénible. — Pauvre malheureuse créature, d’en être réduit là ! — n’est-ce pas assez des causes nécessaires de malheur dans cette vie, sans qu’il en doive ajouter de volontaires à sa provision de chagrin ; — lutter contre des maux inévitables, et se soumettre à d’autres qu’un dixième de la peine qu’ils donnent écarterait pour jamais de son cœur ?

Par tout ce qui est bon et vertueux ! s’il y a moyen de se procurer trois gouttes d’huile et de trouver un marteau à dix milles à la ronde, — les gonds de la porte du parloir de Shandy-Hall seront raccommodés sous ce règne."


Every day for at least ten years together did my father resolve to have it mended -- 'tis not mended yet ; -- no family but ours would have borne with it an hour -- and what is most astonishing, there was not a subject in the world upon which my father was so eloquent, as upon that of door-hinges. -- And yet at the same time, he was certainly one of the greatest bubbles to them, I think, that history can produce : his rhetorick and conduct were at perpetual handy-cuffs. -- Never did the parlour-door  -- but his philosophy or his principles fell a victim to it ; -- three drops of oil with a feather, and a smart stroke of a hammer, had saved his honour for ever.

-- Inconsistent soul that man is ! -- languishing under wounds, which he has the power to heal ! -- his whole life a contradiction to his knowledge ! -- his reason, that precious gift of God to him -- (instead of pouring in oil) serving but to sharpen his sensibilities -- to multiply his pains, and render him more melancholy and uneasy under them ! -- Poor unhappy creature, that he should do so ! -- Are not the necessary causes of misery in this life enow*, but he must add voluntary ones to his stock of sorrow ; -- struggle against evils which cannot be avoided, and submit to others, which a tenth part of the trouble they create him would remove from his heart for ever ?

By all that is good and virtuous, if there are three drops of oil to be got, and a hammer to be found within ten miles of Shandy Hall -- the parlour door hinge shall be mended this reign.


* forme archaïque de 'enough'



mercredi 8 janvier 2025

Sterne (digressions)

Sterne, Tristram Shandy, livre I Chapitre XXII trad. Wailly :

"Les digressions sont incontestablement la lumière ; — elles sont la vie, l’âme de la lecture ! — supprimez-les de ce livre, par exemple, — vous pourriez aussi bien supprimer le livre avec elles ; — un froid hiver régnerait à jamais sur chaque page : rendez-les à l’écrivain ; — il va d’un pas de fiancé, — il sourit à tout le monde ; il apporte la variété, et tient l’appétit en éveil.

Toute l’adresse est de les bien employer et assaisonner, de manière à ce qu’elles ne soient pas seulement avantageuses au lecteur, mais aussi à l’auteur, dont l’embarras en cette circonstance est vraiment digne de pitié : car s’il commence une digression, — à dater de ce moment, je remarque que tout son ouvrage reste là comme une souche ; — et s’il fait marcher son sujet principal, c’en est fait de sa digression.

… C’est de pauvre ouvrage. — Aussi depuis le commencement de celui-ci, vous voyez, j’en ai construit le corps principal et les parties accessoires avec tant d’intersections, et j’ai tellement compliqué et entrelacé les mouvements digressifs et progressifs, une roue dans l’autre, que toute la machine, en général, n’a pas cessé d’aller ; — et, qui plus est, elle ne cessera pas d’aller d’ici à quarante ans, s’il plaît à la source de la santé de me verser aussi longtemps la vie et le courage."



Digressions, incontestably, are the sunshine ; -- they are the life, the soul of reading ! -- take them out of this book, for instance, -- you might as well take the book along with them ; -- one cold eternal winter would reign in every page of it ; restore them to the writer ; - -he steps forth like a bridegroom, -- bids All-hail ; brings in variety, and forbids the appetite to fail.

All the dexterity is in the good cookery and management of them, so as to be not only for the advantage of the reader, but also of the author, whose distress, in this matter, is truly pitiable : For, if he begins a digression, -- from that moment, I observe, his whole work stands stock still ; -- and if he goes on with his main work, -- then there is an end of his digression.

-- This is vile work. -- For which reason, from the beginning of this, you see, I have constructed the main work and the adventitious parts of it with such intersections, and have so complicated and involved the digressive and progressive movements, one wheel within another, that the whole machine, in general, has been kept a-going ; -- and, what's more, it shall be kept a-going these forty years, if it pleases the fountain of health to bless me so long with life and good spirits.


lundi 6 janvier 2025

Woolf (Sterne)

 Woolf, Introduction au Voyage sentimental [1928], trad. V. Lerouge, Europe, déc 2024 p. 67 : 

"Il ne resterait peu, voire rien, du Voyage sentimental, s'il fallait en extraire la présence de Sterne. Il n'a aucune information de valeur à donner, aucune philosophie raisonnée à transmettre. Il quitta Londres, nous dit-il "avec une telle précipitation qu'il ne m'était pas venu à l'esprit que nous étions en guerre avec la France". Il n'a rien à nous dire des tableaux, ni des églises, ni de la misère ou de la prospérité des campagnes. Il voyageait en France, certes, mais le chemin qu'il empruntait traversait bien souvent son esprit, et ses principales aventures ne concernaient pas brigands et précipices, mais bien les émotions de son propre cœur."


Little or nothing of A Sentimental Journey would be left if all that we call Sterne himself were extracted from it. He has no valuable information to give, no reasoned philosophy to impart. He left London, he tells us, “with so much precipitation that it never enter’d my mind that we were at war with France”. He has nothing to say of pictures or churches or the misery or well-being of the countryside. He was travelling in France indeed, but the road was often through his own mind, and his chief adventures were not with brigands and precipices but with the emotions of his own heart.

[repris dans The Common Reader, Second Series, 1932]



lundi 25 janvier 2021

Gautier + Sterne (lacune)

 Gautier, Mademoiselle de Maupin  VII p. 179 : 

« La conversation flotta quelque temps de sujet en sujet, très spirituelle, très gaie et très vive, et c’est pourquoi nous n’en rendrons pas compte ; nous craindrions qu’elle ne perdît trop à être transcrite. L’air, le ton, le feu des paroles et des gestes, les mille manières de prononcer un mot, tout cet esprit, semblable à de la mousse de vin de Champagne qui pétille et s’évapore sur-le-champ, sont des choses qu’il est impossible de fixer et de reproduire. C’est une lacune que nous laissons à remplir au lecteur, et dont il s’acquittera assurément mieux que nous ; qu’il imagine à cette place cinq ou six pages remplies de tout ce qu’il y a de plus fin, de plus capricieux, de plus curieusement fantasque, de plus élégant et de plus pailleté. 

Nous savons bien que nous usons ici d’un artifice qui rappelle un peu celui de Timanthe, qui, désespérant de pouvoir bien rendre la figure d’Agamemnon, lui jeta une draperie sur la tête ; mais nous aimons mieux être timide qu’imprudent. »



Sterne, Tristram Shandy chap. 199 :

« Pour bien concevoir ceci, — demandez une plume et de l’encre ; — vous avez là du papier sous la main, — asseyez-vous, monsieur, peignez-la à votre fantaisie ; — aussi semblable à votre maîtresse que vous pourrez, — aussi peu semblable à votre femme que vous le permettra votre conscience, — c’est tout un pour moi, — ne satisfaites en cela que votre imagination.

[page blanche]

— Y eut-il jamais dans la nature rien de si charmant ! — de si parfait !"


Chapter 3.LXXXI.

"To conceive this right,--call for pen and ink--here's paper ready to your hand.--Sit down, Sir, paint her to your own mind--as like your mistress as you can--as unlike your wife as your conscience will let you--'tis all one to me--please but your own fancy in it.

[blank page]

--Was ever any thing in Nature so sweet!--so exquisite!"



mardi 15 décembre 2020

Malebranche + Sterne (conscience morale)

 Malebranche, Recherche de la vérité, Éclaircissement XI p. 170 : 

"Il est certain que l'homme le plus éclairé ne connaît point avec évidence, s'il est digne d'amour ou de haine, comme parle le Sage (Eccl.) Le sentiment intérieur qu'on a de soi-même, ne peut rien assurer sur cela. S. Paul dit bien que sa conscience ne lui reproche rien : mais il n'assure pas pour cela qu'il soit justifié. Il assure au contraire que cela ne le justifie pas, et qu'il n'ose pas se juger lui-même, parce que celui qui le juge, c'est le Seigneur [...]."


Sterne, Tristram Shandy I, XLII, traduction Wailly, 1882 :

« Le caporal Trim s’essuya le visage, remit son mouchoir dans sa poche, tout en faisant un salut, - et recommença.

Le sermon

Hébreux, XIII, 18.

… Car nous sommes persuadés d’avoir une bonne conscience.

« Persuadés ! persuadés d’avoir une bonne conscience ! Certainement, s’il est dans cette vie une chose dont l’homme puisse se croire assuré, et à la connaissance de laquelle il soit capable d’arriver sur le témoignage le plus incontestable, ce doit être de savoir - s’il a ou non une bonne conscience. »

[Je suis sûr d’avoir raison, dit le docteur Slop.] »

« Pour peu qu’un homme réfléchisse, il ne peut guère rester étranger au véritable état de ce compte ; - il doit être dans la confidence de ses propres pensées et désirs : - il doit se rappeler son passé, et connaître d’une manière certaine les vrais ressorts et motifs, qui, en général, ont dirigé les actions de sa vie. »

[Je l’en défie, sans aide, dit le docteur Slop.]

« Sur d’autres sujets on peut être trompé par de fausses apparences ; et comme le sage s’en plaint, c’est avec peine que nous devinons les choses qui sont sur la terre, et avec labeur que nous trouvons les choses qui sont devant nous. Mais ici l’esprit a toutes les preuves, tous les faits en lui-même ; - il sait la toile qu’il a ourdie ; - il en connaît le tissu et la finesse, et la part exacte que chaque passion a prise à l’exécution des différents dessins dont la vertu ou le vice a mis le plan devant lui. »

[Le style est bon ; et vraiment Trim lit fort bien, dit mon père.]


Corporal Trim wiped his face, and returned his handkerchief into his pocket, and, making a bow as he did it,--he began again.)

The Sermon.

Hebrews xiii. 18.

- For we trust we have a good Conscience.-

'Trust! trust we have a good conscience! Surely if there is any thing in this life which a man may depend upon, and to the knowledge of which he is capable of arriving upon the most indisputable evidence, it must be this very thing,--whether he has a good conscience or no.'

(I am positive I am right, quoth Dr. Slop.)

'If a man thinks at all, he cannot well be a stranger to the true state of this account:--he must be privy to his own thoughts and desires;--he must remember his past pursuits, and know certainly the true springs and motives, which, in general, have governed the actions of his life.'

(I defy him, without an assistant, quoth Dr. Slop.)

'In other matters we may be deceived by false appearances; and, as the wise man complains, hardly do we guess aright at the things that are upon the earth, and with labour do we find the things that are before us. But here the mind has all the evidence and facts within herself;--is conscious of the web she has wove;--knows its texture and fineness, and the exact share which every passion has had in working upon the several designs which virtue or vice has planned before her.'

(The language is good, and I declare Trim reads very well, quoth my father.)


vendredi 24 avril 2020

Sterne + Steiner (discrétion)


SterneTristram Shandy, Livre II, chapitre XI (traduction Mauron) : 
« Écrire, quand on s'en acquitte avec l'habileté que vous ne manquez pas de percevoir dans mon récit, n'est rien d'autre que converser. Aucun homme de bonne compagnie ne s'avisera de tout dire ; ainsi aucun auteur, averti des limites que la décence et le bon goût lui imposent, ne s'avisera de tout penser. La plus sincère et la plus respectueuse reconnaissance de l’intelligence d’autrui commande ici de couper la poire en deux et de laisser le lecteur imaginer quelque chose après vous. 
Je ne cesse, pour ma part, de lui offrir cette sorte d’hommage et de tout faire en mon pouvoir pour que son imaginaton brille à l’égal de la mienne. »

Writing, when properly managed (as you may be sure I think mine is) is but a different name for conversation. As no one, who knows what he is about in good company, would venture to talk all;--so no author, who understands the just boundaries of decorum and good-breeding, would presume to think all: The truest respect which you can pay to the reader's understanding, is to halve this matter amicably, and leave him something to imagine, in his turn, as well as yourself.
For my own part, I am eternally paying him compliments of this kind, and do all that lies in my power to keep his imagination as busy as my own.

Steiner, Langage et silence 10x18 p. 103-104 : 
« Le respect du lecteur implique que le poète ou le romancier soit prêt à voir collaborer avec la sienne l'intelligence du lecteur dans l'acte créateur. Il ne dit pas tout, car son œuvre n'a rien de ces premiers rudiments à l’usage des enfants ou des débiles mentaux. Il n’épuise pas toutes les directions que l'imagination du lecteur peut emprunter, mais se réjouit de la voir d'elle-même remplir de sa propre vie, de ses souvenirs sans nombre, de ses désirs sans partage, les contours qu'il a tracés. Tolstoï est infiniment plus libre que nos nouveaux pornographes, et son récit bien plus érotique lorsqu'il s'arrête à la porte de la chambre à coucher des Karénine, et ne fait que suggérer, en la rapprochant d'une flamme mourante, des cendres refroidies sur la grille, une faillite sexuelle que chacun de nous peut revivre ou expliciter à son gré. George Eliot est libre, et elle traite ses lecteurs en adultes lorsqu'elle laisse entrevoir, par les inflexions du style et le jeu des modes, ce que fut réellement la lune de miel des Causaubon dans Middlemarch et le traumatisme que l'incompréhension radicale infligea à Dorothée. Ce sont là des scènes profondément suggestives qui intensifient et diversifient notre expérience sexuelle, bien au-delà de ce que peuvent faire les histoires de bidet du roman contemporain ‘libéré’. Il n'y a pas la moindre trace d'affranchissement personnel dans les descriptions les plus précises des faits physiologiques que nous présente de nos jours la ‘haute pornographie’, car le lecteur y est bafoué et son imagination fondamentalement dégradée. » 

dimanche 1 mars 2020

Sterne ("séduction")


Sterne, Tristram Shandy IX, V et VII, traduction Mauron G.F. : 
« La position de Tom était bonne et le temps chaud : l'idée lui vint donc naturellement de s'établir dans le monde. Précisément, un Juif qui vendait des saucisses dans la même rue venait par malchance de mourir d'une rétention d'urine, en laissant à sa veuve un commerce en plein essor. Tom (en ce Lisbonne où chacun se débrouillait à sa guise) ne vit aucun mal à lui offrir ses services. La seule introduction nécessaire étant d'aller acheter une livre de saucisses à la veuve, Tom sortit aussitôt de sa maison, et calculant, chemin faisant, qu'il en serait quitte, s'il échouait, pour une livre de saucisses payée son prix, tandis qu'il obtiendrait, en cas de réussite, la livre de saucisses plus une femme et une boutique de marchand de saucisses par-dessus le marché. […]
Tom […] passa donc aussitôt dans l'arrière-boutique pour entretenir la veuve du Juif de son amour et de sa livre de saucisses ; c'était […] un franc et joyeux garçon ; son caractère était peint sur son visage ; il prit un siège et sans beaucoup d'excuses mais avec une grande politesse, vint s'asseoir à la table et tout près de la veuve. — Rien de plus incommode […] que de faire la cour à une femme en train de bourrer des saucisses. Tom mit donc la conversation sur celles-ci, parla d'abord gravement de leur composition : viandes — herbes — épices. Puis s'égaya modérément, posa des questions sur leur peau, demanda si elle n'éclatait jamais — si les plus grosses n'étaient pas les meilleures, etc., en prenant garde toutefois, tandis qu'il traitait le sujet, de ménager son assaisonnement afin de conserver du jeu pour l'avenir—
[…] Quand Tom sentit qu'il gagnait du terrain et que ses remarques sur les saucisses étaient reçues avec bienveillance, il s'offrit à aider la veuve dans leur fabrication. D'abord, en maintenant la tripe où elle entonnait et pressait la viande ; puis en coupant à la bonne longueur les bouts de ficelle qu'elle lui prenait des mains un à un ; il les lui mit ensuite aux lèvres pour qu'elle les prît plus commodément. Ainsi, de proche en proche, il en vint à nouer la saucisse lui-même tandis qu'elle maintenait l'entonnoir—
Une veuve choisit toujours […] son second mari aussi différent du premier que possible ; Tom n'avait donc pas encore exposé son projet que l'affaire était plus qu'à moitié conclue dans l'esprit de l'intéressée ; elle esquissa pourtant une fausse défense en brandissant une saucisse, Tom aussitôt en empoigna une autre et comme cette dernière était la plus graisseusse des deux, elle signa sa capitulation ; Tom y mit le sceau et ce fut la fin de cette affaire. »

As Tom's place was easy --and the weather warm-- it put him upon thinking seriously of settling himself in the world ; and as it fell out about that time, that a Jew who kept a sausage shop in the same street, had the ill luck to die of a strangury, and leave his widow in possession of a rousing trade --Tom thought (as every body in Lisbon was doing the best he could devise for himself) there could be no harm in offering her his service to carry it on : so without any introduction to the widow, except that of buying a pound of sausages at her shop -Tom set out-- counting the matter thus within himself, as he walk'd along ; that let the worst come of it that could, he should at least get a pound of sausages for their worth -- but, if things went well, he should be set up ; inasmuch as he should get not only a pound of sausages -- but a wife and a sausage shop into the bargain.
[…] He passed on into the room beyond, to talk to the Jew's widow about love -- and this pound of sausages ; and being […] an open cheary-hearted lad, with his character wrote in his looks and carriage, he took a chair, and without much apology, but with great civility at the same time, placed it close to her at the table, and sat down.
There is nothing so awkward, as courting a woman, […] whilst she is making sausages --So Tom began a discourse upon them ; first, gravely, --'as how they were made--with what meats, herbs, and spices.'--Then a little gayly,--as, 'With what skins--and if they never burst--Whether the largest were not the best ?'--and so on--taking care only as he went along, to season what he had to say upon sausages, rather under than over ;--that he might have room to act in--
As Tom perceived […] that he gained ground, and that all he had said upon the subject of sausages was kindly taken, he went on to help her a little in making them.--First, by taking hold of the ring of the sausage whilst she stroked the forced meat down with her hand -- then by cutting the strings into proper lengths, and holding them in his hand, whilst she took them out one by one -- then, by putting them across her mouth, that she might take them out as she wanted them - and so on from little to more, till at last he adventured to tie the sausage himself, whilst she held the snout.--
-- Now a widow […] always chuses a second husband as unlike the first as she can : so the affair was more than half settled in her mind before Tom mentioned it. She made a feint however of defending herself, by snatching up a sausage : --T om instantly laid hold of another -- But seeing Tom's had more gristle in it -- She signed the capitulation--and Tom sealed it ; and there was an end of the matter.

samedi 25 janvier 2020

Sterne (gestes)


Sterne, Tristram Shandy VI, V (trad. Wailly) : 
« Il y a, continua mon père, un certain air et mouvement du corps et de toutes ses parties, soit en agissant, soit en parlant, qui dénote qu'un homme est bien au dedans ; et je ne suis pas du tout surpris que Grégoire de Nazianze, en observant les gestes brusques et pétulants de Julien, ait prédit qu'il deviendrait un jour apostat ; - ni que saint Ambroise ait mis un secrétaire à la porte, à cause d'un mouvement messéant de sa tète, qui allait et venait comme un fléau ; - ni que Démocrite ait compris que Protagoras était un savant, en le voyant attacher un fagot et rentrer les petites branches en dedans. - Il y a un millier d'ouvertures inaperçues, continua mon père, par lesquelles un œil pénétrant peut plonger tout droit dans l'âme d'un homme ; et je maintiens, ajouta-t-il, qu'un homme de sens ne pose pas son chapeau quand il entre dans une chambre, et ne le reprend pas quand il en sort, sans qu'il lui échappe quelque chose qui le trahisse. »

« There is, continued my father, a certain mien and motion of the body and all its parts, both in acting and speaking, which argues a man well within ; and I am not at all surprised that Gregory of Nazianzum, upon observing the hasty and untoward gestures of Julian, should foretell he would one day become an apostate ; - or that St. Ambrose should turn his amanuensis out of doors, because of an indecent motion of his head, which went backwards and forwards like a flail ; - or that Democritus should conceive Protagoras to be a scholar, from seeing him bind up a faggot, and thrusting, as he did it, the small twigs inwards. -There are a thousand unnoticed openings, continued my father, which let a penetrating eye at once into a man's soul ; and I maintain it, added he, that a man of sense does not lay down his hat in coming into a room, - or take it up in going out of it, but something escapes, which discovers him. »