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vendredi 4 avril 2025

Shteyngart (dialogue conjugal)

Shteyngart, Très chers Amis chap. 3 : 

"Elle est déjà dysrégulée à cause de l’école en distanciel, et voilà que tu invites cinq personnes à traîner, faire du bruit et Dieu sait quoi d’autre. » « C’est bien pour elle d’avoir une vie sociale. » « Avec des enfants de son âge, pas ces gens-là. » « Ces gens-là… Ce sont mes meilleurs amis. » « Oui, ça je sais. Je ne le sais que trop bien. » « Ils peuvent aussi lui servir de figures parentales. Tu adores Vinod. » « Vinod a besoin de repos, pas d’endosser les devoirs paternels auxquels tu as renoncé. » « Donc tu dis qu’elle a fugué parce que des gens viennent chez nous ? » « Les nouveaux visages l’inquiètent. Ne fais pas comme si tu ne savais rien des troubles anxieux généralisés. » « Si seulement j’avais pu vaincre mes peurs sociales quand j’étais petit. J’irais beaucoup mieux que maintenant, ça c’est sûr. » « Je me souviens de toi en colo quand tu avais huit ans. Tu étais très amical. [Elle passe au russe.] Impossible de te faire taire. » « Absolument. C’est la même chose pour Nat. C’est sa colo à elle. » « Sans les enfants de son âge. Alors qu’elle souffre [repassant à l’anglais] de problèmes d’identité. » « Tu veux dire : alors qu’elle apprend qui elle est. » « Et c’est Ed Kim qui va l’accompagner dans cette découverte ? » « Il m’a bien aidé, moi. » Pour que tout soit clair, cette conversation n’a jamais eu lieu. Mais elle aurait pu, jusqu’à la dernière de ses tournures de phrases thérapeutiques. Comme Senderovski enviait les écrivains qui avaient fait de leur vie conjugale leur sujet d’étude principal."


She’s already dysregulated from having school moved online, and now you’re bringing five people to run around and make noise and do hell knows what.” “It’s good for her to be social.” “With her peers, not these people.” “These people. They’re my best friends.” “Oh, I know. How I know.” “They can be parental figures, too. You love Vinod.” “Vinod needs rest, not to take over the fatherly duties you’ve abdicated.” “So you’re saying she ran away because people are coming?” “She’s worried about new faces. It’s not like you’re a stranger to generalized anxiety disorder.” “If only I had conquered my social deficits as a child. I’d be doing a lot better than I am right now, that’s for sure.” “I remember you back at that bungalow colony when you were eight. You were pretty damn friendly. [Switching to Russian] We couldn’t shut you up.” “Exactly right. And this is Nat’s bungalow colony.” “Minus a peer group. While she’s having [switching to English] identity issues.” “While she’s figuring out who she is.” “And Ed Kim’s going to help her with that journey?” “He helped me with mine.” Just to be sure, this conversation never happened. But it could have, down to the very last therapeutic turn of phrase. How Senderovsky envied writers who had taken marriage as their subject.


lundi 17 mars 2025

Shteyngart (paysage)

Shteyngart (Gary), Absurdistan, § 'La Norvège de la Caspienne' (trad. Roques) :

"Notre avion entama sa descente sur Svanï. La lumière du début de soirée révéla un relief montagneux verdoyant longé par des poches d’une substance partiellement liquide qui ressemblait aux mésaventures gastriques d’un homme malade. Plus nous descendions, plus le combat était prononcé entre montagne et désert, ce dernier criblé de lacs rendus iridescents par l’activité industrielle, et à l’occasion entourés de dômes bleus qui pouvaient aussi bien être des mosquées géantes que des petites raffineries de pétrole.

Je ne m’aperçus pas tout de suite que nous avions atteint le rivage d’une grande étendue d’eau, que l’horizon alcalin et marron du désert corrodé effleurait à présent une morne bande grise qui était, de fait, la mer Caspienne. Un circuit imprimé de derricks reliait le littoral au désert, tandis que plus loin, en mer, d’imposantes plates-formes étaient connectées les unes aux autres par des tronçons d’oléoduc et, par endroits, des routes maritimes sur lesquelles des pétroliers laissaient des traînées vaporeuses de gaz d’échappement jaune."



Our plane began its approach to Svanï City. The light of early evening revealed a green mountainous terrain skirted by pockets of desert, which were, in turn, filled in with pockets of something partially liquid resembling a sick man’s gastric misadventures. The farther we descended, the more pronounced became the battle between mountain and desert, the latter pockmarked by lakes iridescent with industry and on occasion surrounded by blue domes that could have been either giant mosques or small oil refineries.

It took me some time to realize that we had reached the shores of a major body of water, that the brown, alkaline vistas of the corroded desert now brushed up against a dull band of gray that was, in fact, the Caspian Sea. A circuit board of oil derricks strung together the coastline and desert, while farther out to sea, massive oil platforms were connected to one another by slivers of pipeline and, in some places, maritime roads upon which tanker-trucks left vapor trails of yellow exhaust.


samedi 15 mars 2025

Shteyngart (deuils)

Shteyngart (Gary), Absurdistan, § 'Une journée de Micha Borissovich' :

"— Mon cher papa m’a récemment été arraché. On l’a fait exploser sur le pont du Palais.

— Très triste, dit le Bol. Mon père s’est seulement fait écraser par un camion qui livrait du pain.

— Le mien est tombé d’une fenêtre l’année dernière, dit la Brosse. Ce n’était que du premier étage, mais il est tombé sur la tête. Kaput. » 

Chacun de nous rendit un son de deuil profond par la combinaison de son nez, de sa gorge et de ses lèvres, comme si nous aspirions tragiquement des nouilles dans un bol métallique. Le son parcourut lentement la rue, s’arrêtant à chaque porte et ajoutant secrètement au désespoir de chaque maisonnée."


– "My dear papa was recently taken away from me. They blew him up on the Palace Bridge".

  – "Very sad,” Caesar said. “My father was just run over by a bread truck.”

 – “Mine fell out of a window last year,” Flattop said. “It was only the second story, but he fell on his head. Kaput.” We each made a deep mourning sound with the combination of our noses, throats, and lips, as if we were tragically sucking noodles out of an iron bowl. The sound traveled slowly down the street, stopping at every door on the way and secretly adding to each household’s despair.





mardi 11 mars 2025

Shteyngart (New-York)

Shteyngart (Gary), Absurdistan [2006 trad. Roques 2008] § "Rouenna" :

"J’ai décidé, à l’exemple de tant de jeunes gens, qu’il fallait m’installer à Manhattan. Éducation américaine mise à part, j’étais encore un citoyen soviétique par le cœur, affligé d’une espèce de manie stalinienne du gigantisme, de sorte qu’en observant la topographie de Manhattan, mon regard s’arrêta naturellement sur les tours jumelles du World Trade Center, ces emblématiques ruches géantes de cent dix étages qui brillaient comme l’or blanc au soleil de l’après-midi. Elles me paraissaient la promesse tenue du réalisme socialiste, science-fiction de mon adolescence portée à un degré quasi infini. On peut dire que j’étais amoureux d’elles.

Aussitôt après avoir découvert qu’il m’était impossible de louer un appartement dans le World Trade Center, je décidai de jeter mon dévolu sur tout un étage d’un gratte-ciel début de siècle du voisinage. Mon loft avait une vue à couper le souffle sur Miss Liberté qui mettait du vert-de-gris sur la baie d’un côté et le World Trade Center qui éclipsait la silhouette des immeubles de Manhattan de l’autre. Je passais mes soirées à sautiller d’un bout à l’autre de mon nid : quand le soleil tombait sur le sommet de la statue, les tours jumelles devenaient un échiquier fascinant de fenêtres éclairées et éteintes, ressemblant, après quelques taffes de marijuana, à un tableau de Mondrian qui prendrait vie."


I decided that, like many young people, I should move to Manhattan. American education aside, I was still a Soviet citizen at heart, afflicted with a kind of Stalinist gigantamania, so that when I looked at the topography of Manhattan, I naturally settled my gaze on the Twin Towers of the World Trade Center, those emblematic honeycombed 110-story giants that glowed white gold in the afternoon sun. They looked to me like the promise of socialist realism fulfilled, boyhood science fiction extended into near-infinity. You could say I was in love with them.

« As I soon found out that I couldn’t rent an apartment in the actual World Trade Center, I decided to settle for an entire floor in a nearby turn-of-the-century skyscraper. My loft had a startling view of Miss Liberty greening the harbor on one side and the World Trade Center obliterating the rest of the skyline on another. I spent my evenings hopping from one end of my lily pad to the other: as the sun fell on top of the statue, the Twin Towers became a fascinating checkerboard of lit and unlit windows, looking, after several puffs of marijuana, like a Mondrian painting come to life.  »