jeudi 27 août 2026

Forster (musique)

Forster E.-M., Howards End (traduction Mauron) chap. 5 : 


[le texte a été "charcuté" pour n'en garder que les passages correspondant à un certain mode d'écoute de la musique]


"On s’accordera généralement à dire que la Cinquième Symphonie de Beethoven est le bruit le plus sublime qui ait jamais frappé l’oreille humaine. Elle comble les attentes de chacun, quels que soient son milieu ou sa condition. 

[...] L’Andante avait commencé — très beau, certes, mais présentant un air de famille avec tous les autres beaux Andantes composés par Beethoven et, aux yeux d’Helen, tendant quelque peu à rompre le lien entre les héros et les naufrages du premier mouvement et les héros et les lutins du troisième. [...] À ce moment, Beethoven commença à broder des variations sur son thème ; [...] Ici, Beethoven, après quelques hésitations pleines de douceur, lança un soupir résigné et l’Andante prit fin. [...] Helen dit à sa tante : « Voici maintenant le mouvement merveilleux : d’abord les lutins, puis un trio d’éléphants qui dansent » ; 

[...] Guette le moment où tu crois en avoir fini avec les gobelins et où ils reviennent », murmura Helen, alors que la musique commençait avec un gobelin traversant silencieusement l'univers, d'un bout à l'autre. D'autres lui emboîtèrent le pas. Ce n'étaient pas des créatures agressives ; c'est précisément ce qui les rendait si effrayantes aux yeux d'Helen. Ils se contentaient de constater, au passage, que la splendeur ou l'héroïsme n'existaient pas en ce monde. Après l'interlude des éléphants dansants, ils revinrent et formulèrent ce constat une seconde fois. [...] 

Comme si les choses allaient trop loin, Beethoven saisit les gobelins et les força à obéir à sa volonté. Il apparut en personne. Il leur donna une petite poussée ; ils se mirent à marcher sur un mode majeur au lieu d'un mode mineur, puis — il souffla et ils furent dispersés ! Des bouffées de splendeur, des dieux et des demi-dieux s'affrontant avec des épées immenses, des couleurs et des parfums répandus sur le champ de bataille, une victoire magnifique, une mort magnifique ! Oh, tout cela éclatait devant la jeune fille ; elle tendit même ses mains gantées, comme si la scène était tangible. Tout destin devenait titanesque, toute lutte devenait désirable ; vainqueurs et vaincus seraient également acclamés par les anges des étoiles les plus lointaines.

Et les gobelins — n'avaient-ils jamais vraiment été là ?

N'étaient-ils que les fantômes de la lâcheté et de l'incrédulité ?

[...] Beethoven, lui, savait à quoi s'en tenir. Les gobelins avaient bel et bien été là. Ils pouvaient revenir — et ils revinrent. C'était comme si la splendeur de la vie risquait de déborder pour se perdre en vapeur et en écume. Dans cette dissolution, on percevait une note terrible, lourde de menaces, et un gobelin, plus malveillant que jamais, traversait silencieusement l'univers d'un bout à l'autre. Panique et vide ! Panique et vide ! Même les remparts enflammés du monde risquaient de s'effondrer. Beethoven choisit de tout rétablir à la fin. Il reconstruisit les remparts. Il souffla une seconde fois, et les gobelins furent de nouveau dispersés. Il fit revenir les bouffées de splendeur, l'héroïsme, la jeunesse, la magnificence de la vie et de la mort et, au milieu des vastes rugissements d'une joie surhumaine, il mena sa Cinquième Symphonie à son terme. Mais les gobelins étaient là. Ils pouvaient revenir. Il l'avait dit avec courage, et c'est pourquoi l'on peut faire confiance à Beethoven lorsqu'il affirme autre chose."


mercredi 26 août 2026

Heidegger (souliers)

Heidegger, "L’origine de l’œuvre d’art", § La chose et l'œuvre, in Chemins qui ne mènent nulle part [Holzwege] trad. Brokmeier, Gallimard : 


Note liminaire : Je ne suis pas du tout heideggerien. Pas-du-tout !  Mais, de temps à autre, je comprends un passage. Celui-ci par exemple. Et je peux le trouver assez beau. Philosohique, je n'en suis pas sûr. Formateur pour de futurs philosophes, je suis sûr que non. Mais d'une beauté qui me fait penser, par exemple, à Giono, à Ramuz. Il m'arrive donc de le lire avec plaisir et intérêt. 


"Tant que nous nous contenterons de nous représenter une paire de souliers « comme ça », « en général », tant que nous nous contenterons de regarder sur un tableau de simples souliers vides, qui sont là sans être utilisés – nous n’apprendrons jamais ce qu’est en vérité l’être-produit du produit. D’après la toile de Van Gogh, nous ne pouvons même pas établir où se trouvent ces souliers. Autour de cette paire de souliers de paysan, il n’y a rigoureusement rien où ils puissent prendre place : rien qu’un espace vague. Même pas une motte de terre provenant du champ ou du sentier, ce qui pourrait au moins indiquer leur usage. Une paire de souliers de paysan, et rien de plus. Et pourtant...

Dans l’obscure intimité du creux de la chaussure est inscrite la fatigue des pas du labeur. Dans la rude et solide pesanteur du soulier est affermie la lente et opiniâtre foulée à travers champs, le long des sillons toujours semblables, s’étendant au loin sous la bise. Le cuir est marqué par la terre grasse et humide. Par-dessous les semelles s’étend la solitude du chemin de campagne qui se perd dans le soir. À travers ces chaussures passe l’appel silencieux de la terre, son don tacite du grain mûrissant, son secret refus d’elle-même dans l’aride jachère du champ hivernal. A travers ce produit repasse la muette inquiétude pour la sûreté du pain, la joie silencieuse de survivre à nouveau au besoin, l’angoisse de la naissance imminente, le frémissement sous la mort qui menace. Ce produit appartient à la terre, et il est à l’abri dans le monde de la paysanne. Au sein de cette appartenance protégée, le produit repose en lui-même."