mercredi 26 août 2026

Heidegger (souliers)

Heidegger, "L’origine de l’œuvre d’art", § La chose et l'œuvre, in Chemins qui ne mènent nulle part [Holzwege] trad. Brokmeier, Gallimard : 


Note liminaire : Je ne suis pas du tout heideggerien. Pas-du-tout !  Mais, de temps à autre, je comprends un passage. Celui-ci par exemple. Et je peux le trouver assez beau. Philosohique, je n'en suis pas sûr. Formateur pour de futurs philosophes, je suis sûr que non. Mais d'une beauté qui me fait penser, par exemple, à Giono, à Ramuz. Il m'arrive donc de le lire avec plaisir et intérêt. 


"Tant que nous nous contenterons de nous représenter une paire de souliers « comme ça », « en général », tant que nous nous contenterons de regarder sur un tableau de simples souliers vides, qui sont là sans être utilisés – nous n’apprendrons jamais ce qu’est en vérité l’être-produit du produit. D’après la toile de Van Gogh, nous ne pouvons même pas établir où se trouvent ces souliers. Autour de cette paire de souliers de paysan, il n’y a rigoureusement rien où ils puissent prendre place : rien qu’un espace vague. Même pas une motte de terre provenant du champ ou du sentier, ce qui pourrait au moins indiquer leur usage. Une paire de souliers de paysan, et rien de plus. Et pourtant...

Dans l’obscure intimité du creux de la chaussure est inscrite la fatigue des pas du labeur. Dans la rude et solide pesanteur du soulier est affermie la lente et opiniâtre foulée à travers champs, le long des sillons toujours semblables, s’étendant au loin sous la bise. Le cuir est marqué par la terre grasse et humide. Par-dessous les semelles s’étend la solitude du chemin de campagne qui se perd dans le soir. À travers ces chaussures passe l’appel silencieux de la terre, son don tacite du grain mûrissant, son secret refus d’elle-même dans l’aride jachère du champ hivernal. A travers ce produit repasse la muette inquiétude pour la sûreté du pain, la joie silencieuse de survivre à nouveau au besoin, l’angoisse de la naissance imminente, le frémissement sous la mort qui menace. Ce produit appartient à la terre, et il est à l’abri dans le monde de la paysanne. Au sein de cette appartenance protégée, le produit repose en lui-même."