mercredi 15 avril 2026

Iskander (interdit)

Iskander (Fazil), Le buffle front large. Le fruit interdit [début du Fruit interdit] trad. L. Vogel, éd. Complexe :

"Dans notre famille, la tradition orientale nous imposait de ne jamais manger de viande de porc. Les adultes s'en abstenaient et imposaient aux enfants le respect scrupuleux de cette règle.

Mais, maintenant que j'y pense, un autre commandement de Mahomet - celui concernant l'alcool – pouvait être violé allègrement. Pour ce qui est du porc par contre, on ne se permettait pas le moindre écart. Cette prohibition suscitait en nous un désir ardent en même temps qu'un orgueil froid. Je rêvais de goûter du porc et l'odeur de sa viande rôtie me mettait au bord de l'évanouissement. Je restais planté pendant des heures devant les vitrines des boucheries et j'y contemplais les saucissons ruisselant de graisse à la peau ratatinée et aux entailles mouchetées. Je m'imaginais déjà leur arrachant la peau et plantant mes dents dans la chair succulente et ferme. Je m'étais fait une idée si précise du goût de ces saucissons que lorsque, plus tard, j'en mangeai, je fus frappé par l'exactitude avec laquelle j'avais pressenti leur saveur. Certes, au jardin d'enfants ou lorsque nous rendions visite à des amis, les occasions de goûter du porc ne manquaient pas mais je ne m'étais jamais permis de transgresser l'interdit. Je me souviens qu'au jardin d'enfants, lorsqu'on nous servait un plat de riz épicé avec de la viande de porc, j'écartais les morceaux de viande et je les donnais à mes camarades. Le tourment du désir était largement compensé par la douceur du sacrifice. Je me sentais une sorte de prééminence spirituelle sur mes camarades. Je goûtais au plaisir d'être seul détenteur d'un mystère inaccessible à mon entourage. Mais tout cela ne faisait que raviver mon envie coupable de céder à la tentation."


mardi 14 avril 2026

Proguidis (innovation 2/2)

Proguidis (Lakis) : L’art du roman répond au progressisme en augmentant le monde présent ;  entretien, 6 fév. 2026, in Philitt :

https://philitt.fr/2026/02/06/lakis-proguidis-lart-du-roman-repond-au-progressisme-en-augmentant-le-monde-present/

(suite et fin)

"Comme l’art est inconcevable et impraticable en l’absence d’un dialogue avec le public, en l’absence des gens qui attendent et savent apprécier l’œuvre d’art, pareillement la pensée qui essaie d’ouvrir un nouveau chemin, qui s’aventure dans des domaines « relativement inexplorés » doit s’enraciner dans la vie de la pensée, dans les échanges avec les autres, dans les apories communes et dans les perspectives déjà indiquées par d’autres écrivains et d’autres essayistes. Nous ne sommes jamais seuls, peu importe le terrain ; même quand nous pensons avoir dit quelque chose que personne n’avait dit auparavant. 

[...] La raison d’être de cet art est de s’inscrire comme le contrepoint à l’idéologie du progrès qui s’empare de la civilisation occidentale au tournant du XVI° siècle. Croire, oui croire – parce qu’il s’agit d’une croyance mille fois démentie – à l’amélioration future du monde plonge forcément le monde présent, le monde qui vit ici et maintenant, dans une profonde mélancolie. Pourquoi, se demanderait-on très logiquement, être condamné à vivre dans un monde inférieur par rapport à celui qui va arriver ultérieurement et qui plus est travailler en faveur de son avènement ? Le roman n’est pas tourné vers le passé. Sa seule tâche est de sauver le temps présent, de ne pas laisser le présent se réduire à une simple étape conduisant à un avenir supposé radieux. Comment ? En scrutant le monde tel qu’il est et en essayant d’imaginer d’autres possibilités existentielles face à l’unique possibilité existentielle avancée par le démon du progrès. L’art du roman ne s’oppose pas bêtement au progrès. Il augmente le monde. Et le plus souvent, pour ne pas dire toujours, ce qu’il ajoute comme hypothèse s’avère plus réalisable que les desseins des progressistes patentés."

+

"... à la lecture d’un roman, le plaisir de se sentir « augmenté » par une connaissance inattendue, insoupçonnée, insaisissable par tous nos autres moyens de savoir."

lundi 13 avril 2026

Proguidis (innovation 1/2)

Proguidis (Lakis) : L’art du roman répond au progressisme en augmentant le monde présent ;  entretien, 6 fév. 2026, in Philitt :

https://philitt.fr/2026/02/06/lakis-proguidis-lart-du-roman-repond-au-progressisme-en-augmentant-le-monde-present/

"Une œuvre d’art, même si elle semble répondre aux attentes profondes, subconscientes des gens, est toujours en décalage avec les goûts et les critères esthétiques établis. Toutefois, tôt ou tard, l’assimilation viendra. Grâce au dialogue esthétique véhiculé par les revues littéraires, les émissions radiophoniques, la presse, etc. Mais cette assimilation viendra aussi parce que, en premier lieu, aucune nouveauté artistique n’est totalement étrangère aux beautés dont le grand public est familier. Les nouveautés artistiques ne sont pas des créations ex nihilo. Elles le sont encore moins lorsqu’il s’agit de nouveautés qui marquent l’histoire même d’un art. Comme cela se passe, par exemple, avec l’apparition du roman qui, sur le plan de l’esthétique, n’a pas son pareil compte tenu de l’ensemble des arts que nous a légués l’Antiquité. Mais même dans ce cas-là, en regardant de plus près, on voit qu’à sa naissance le roman ne fait que reprendre et métamorphoser en plaisir littéraire une « sensibilité » largement partagée, « forgée » par des facteurs esthétiques et des situations historiques et spirituelles anté-romanesques. Je pense aux plaisirs des vastes populations en France et alentours associés au Jeux de la Passion du Moyen Âge. [...]

.. à suivre...