Affichage des articles dont le libellé est Finkielkraut. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Finkielkraut. Afficher tous les articles

mercredi 31 janvier 2024

Finkielkraut (bonjour)

Finkielkraut, Pêcheur de perles chap. 3 : 

"Un nouveau bonjour a fait son apparition dans l’espace communicationnel : le bonjour égalitaire, indifférencié, pétulant des courriels ; le bonjour électronique et sans façon qui supprime d’un seul coup toutes les nuances et tous les échelonnements de nos anciennes pratiques épistolaires : Madame, Monsieur ; chère Madame, cher Monsieur ; cher ami ; mon cher ami ; mon cher Camus, mon cher Malraux ; cher Denis, chère Angélique. Ce bonjour au goût du jour n’est pas une adresse à l’Autre, c’est une irruption du moi. Ce n’est pas un chevalier, c’est un gougnafier. Il n’accueille pas, il déboule ; il ne s’incline pas, il s’invite ; il n’est pas avenant, il est abrupt ; il n’est pas bien disposé, il est éhonté ; il ne salue pas, il klaxonne ; il ne dit rien de plus aux destinataires que l’arrivée triomphale du destinateur. Ainsi, la muflerie fait main basse sur la courtoisie et retourne contre celle-ci, sans autre forme de procès, son propos inaugural.

D’un bonjour, l’autre. Le jeune bonjour exclamatif des messages informatiques n’est que l’homonyme de son attentif aïeul. Rien ne change mais tout change quand le premier égard se trouve ainsi transmué en étendard de l’individu fonceur dans l’univers virtuel qui concurrence la Terre et commence à lui dicter sa loi.

Est-ce si grave ? Je laisse au lecteur le soin d’en juger. Pour ma part, je me contenterai d’ajouter à cette si profonde réflexion de Levinas – « avant le cogito, il y a bonjour » – que bonjour est un miracle en péril."



vendredi 19 janvier 2024

Finkielkraut (culture)

Finkielkraut, Pêcheur de perles chap. 4 : 

"La culture au singulier n’est plus en odeur de sainteté nulle part. Jusque dans les universités, on dénonce son élitisme. Descendue de son piédestal, elle n’est aujourd’hui admise à l’existence que comme pratique sociale, sans plus ni moins de légitimité ou d’intérêt que n’importe quel loisir. Ce tournant sociologique est entériné par l’esprit d’égalité. La démocratie, parvenue à son stade ultime, ne supporte aucune forme de transcendance. Après la sortie de la religion, voici venu le temps de la sortie de la culture. Le « chacun ses goûts » a eu raison des valeurs suprêmes. Plus question d’estimer davantage les œuvres artistiques que les produits du divertissement. Plus question même de les séparer : l’heure est à la « dé-hiérarchisation ». Et les clips, les mangas ou les jeux vidéo qui n’en demandaient pas tant habitent désormais sous le même toit que ce qu’on appelait jadis les grandeurs de l’esprit."