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dimanche 12 mai 2024

Caillois (Corneille)

Caillois, Rencontres § Corneille p. 11-12 :

"Les héros de Corneille ne connaissent qu'une passion : la gloire. Elle les conduit suivant les circonstances au sacrifice ou au crime, au parricide ou au martyre. Médée égorgeant ses enfants est hissée au même empyrée que Polyeucte décourageant avec insolence ceux qui s'attachent à le sauver. L'un et l'autre sont pris du même vertige. Il ne s'agit pas de devoir, mais de fascination. Tous et toutes entrent dans un jeu de surenchères où ils courent à leur perte avec volupté, pourvu qu'ils étonnent l'antagoniste et le contraignent à l'admiration.

Le cas échéant, les plus monstrueuses solutions sont consenties, recherchées même, par choix délibéré, le seul qui compte pour faire la preuve qu'une âme généreuse peut aller plus loin qu'un cœur pusillanime n'ose imaginer.

Je suis maître de moi comme de l'univers […]

Je le ferais encor si j'avais à le faire.

Ces maximes justifient l'excès ; elles annoncent, confirment, trahissent comme une ébriété intime. Le héros connaît et fait connaître qu'il vient d'atteindre un état second, où il resplendit et où il est assuré que plus rien ne saurait le menacer. La volonté devient grâce et incandescence. Tout est alors effacé : amour et devoir, vertus privées et intérêt public, Rome et Pauline.

Telle est la gloire, cime redoutable et abrupte où précipite la générosité : une chute vers le haut. J'écris «chute» à dessein, pour souligner l'irrésistible de l'aimantation."


samedi 11 mai 2024

Gide (Corneille)

Gide, Dostoïevsky (Conférences du Vieux-Colombier, 3) p. 135-136 : 

"Le héros français, tel que nous le peint Corneille, projette devant lui un modèle idéal, qui est lui-même encore, mais lui-même tel qu’il se souhaite, tel qu’il s’efforce d’être, – non point tel qu’il est naturellement, tel qu’il serait s’il s’abandonnait à lui-même. La lutte intime que nous peint Corneille, c’est celle qui se livre entre l’être idéal, l’être modèle et l’être naturel que le héros s’efforce de renier. Somme toute, nous ne sommes pas très loin ici, me semble-t-il, de ce que M. Jules de Gaultier appellera le bovarysme – nom qu’il donne, d’après l’héroïne de Flaubert, à cette tendance qu’ont certains à doubler leur vie d’une vie imaginaire, à cesser d’être qui l’on est, pour devenir qui l’on croit être, qui l’on veut être."


lundi 3 août 2020

Corneille (imitation)


Corneille, Médée (épître dédicatoire) : 
« Ici vous trouverez le crime en son char de triomphe, et peu de personnages sur la scène dont les mœurs ne soient plus mauvaises que bonnes ; mais la peinture et la poésie ont cela de commun, entre beaucoup d’autres choses, que l’une fait souvent de beaux portraits d’une femme laide, et l’autre de belles imitations d’une action qu’il ne faut pas imiter. Dans la portraiture, il n’est pas question si un visage est beau, mais s’il ressemble ; et dans la poésie, il ne faut pas considérer si les mœurs sont vertueuses, mais si elles sont pareilles à celles de la personne qu’elle introduit. Aussi nous décrit-elle indifféremment les bonnes et les mauvaises actions, sans nous proposer les dernières pour exemple ; et si elle nous en veut faire quelque horreur, ce n’est point par leur punition, qu’elle n’affecte pas de nous faire voir, mais par leur laideur, qu’elle s’efforce de nous représenter au naturel. »