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mercredi 27 mars 2024

Alain (par Canguilhem)

Canguilhem, Réflexions sur la création artistique selon Alain, RMM, 1952 : 

"On a trop souvent répété qu'Alain est un moraliste. De la part de certains, c'était une forme déguisée de malveillance. On l'égalait à La Rochefoucauld pour lui refuser la grandeur d'un philosophe. Quelques-uns de ses amis, lui accordant la grandeur de Montaigne, croyaient faire mieux. C'était pourtant chausser les mêmes lunettes que les autres. Alain n'est plus, et bientôt, passé le temps, qui n'a eu qu'un temps, des exhibitions de souvenirs, des contributions biographiques, des récits d'anecdotes, Alain ce sera son œuvre. Cette œuvre ce sera un problème, même pour ceux d'entre nous qui pensent la comprendre simplement parce qu'ils ont été les témoins de sa confection ou qu'ils ont eu le bonheur de recueillir directement l'enseignement du maître.

Alors, comme pour toute grande œuvre philosophique, il faudra y chercher la structure, l'unité, le sens, la correspondance des thèmes et ce que, finalement, elle a voulu dévoiler. Nous pensons qu'Alain est un vrai philosophe.

Nous fondons notre conviction sur l'existence de ces quatre ouvrages, Système des beaux-arts, Les Idées et les Âges, Les Entretiens au bord de la mer, Les Dieux. Pour la première de ces quatre œuvres magistrales, nous avons voulu expressément tenter d'en parler, dès maintenant, comme d'un texte philosophique plein, opaque, inépuisable. Paix cependant aux tenants de Montaigne."


vendredi 5 mai 2023

Alain (lignes)

Alain, Humanités § XIII : 

"Évidemment Ingres adorait le dessin. Évidemment il aimait la peinture. Cela lui faisait deux Dieux qui ne s'accordaient pas. Je veux rappeler ici quelques notions assez cachées. Il n'y a pas de lignes dans la nature ; le dessin est de l'homme. [...] Plus vous y penserez, et mieux vous comprendrez qu'une forme humaine n'est pas limitée par des lignes, mais bien par des surfaces tournantes, si je puis exprimer ainsi le relief qui s'enfuit derrière la toile, mais que la main pourrait suivre dans l'objet. Nous croyons contempler, mais nous ne cessons de prendre et nous ne cessons de faire."



dimanche 15 mai 2022

Claudel + Alain (figuier)

Claudel, Journal 1 p. 919-920 : 

"Le figuier stérile. Ce n'est pas la saison des fruits, mais Notre-Seigneur n'en a cure. La Grâce se rit de la nature et la soumet aux sommations les plus injustifiables et les plus inattendues. Elle n'attend de ce côté aucune excuse. Une demande surnaturelle exige en nous une réponse surnaturelle. La grâce ne s'adresse pas en nous à la nature mais à ce qui fait la nature."


Alain, Les Dieux : 

"Jésus avait soif et avise un figuier ; il n'y trouve point de figues ; et ce n'était pas la saison des figues. Aussitôt il le maudit et l'arbre est desséché. Cela ne passe point ; et notre exégète va chercher aussitôt de quel absurde copiste, ou de quelles lettres mal formées, est venue cette remarque que ce n'était point la saison des figues. Or, par une expérience bien des fois renouvelée, j'ai appris à ne pas changer un texte à la légère, avant d'avoir essayé sérieusement de le comprendre. Car cette difficulté me pique, et, de ce qui me pique, il m'arrive souvent de tirer une grande et importante idée, que mes molles et abstraites pensées auraient négligée sans cela. En quoi je prétends être pieux et de vraie piété ; non que je jure d'accepter l'absurde, mais parce que je m'essaie à surmonter l'absurde apparence, ce qu'évidemment je ne puis faire si d'abord je la corrige. Cette méthode s'est trouvée bonne en ce cas-ci. Car je me suis dit que, si ce n'était pas la saison des figues, ce n'est pas aussi de figuier qu'il s'agit, mais de moi-même et de mes frères les hommes. Aussitôt me voilà à chercher des hommes-figuiers, et je n'ai pas à chercher loin. Un homme disait il n’y a pas longtemps, en parlant de la guerre, que ce n'était pas alors la saison des figues, c'est-à-dire de la justice et de la vérité, mais que cette saison était maintenant venue. Et d'autres disent, plus simplement, que le bureau est fermé, et que l'infortuné devra revenir ; ou, mieux encore, que les crédits sont épuisés. À tout cela il n'y a rien à répondre, car c'est la nécessité extérieure qui commande, et, à bien regarder, l'ordre de puissance, l'ordre de César, qui toujours invoque et invoquera la nécessité contre la justice. Je ne puis présentement, je n'ai pas le temps, les circonstances sont plus fortes que moi et que vous. Attendons la saison des figues, c'est-à-dire le soleil et l'eau. Ces hommes s'excusent comme l'innocent figuier aurait pu faire. Et du coup la malédiction me traverse. N'est-ce pas toujours par les circonstances que l'on ajourne de rendre un dépôt ? Et c'est par les circonstances que le malheureux Jean Valjean essaie de se prouver à lui-même qu'il ne doit point aller se livrer à Arras, à la place de Champmathieu. Mais, dit le Seigneur, êtes-vous donc des figuiers, qui reçoivent tout du dehors, et rendent seulement les circonstances selon ce qu'ils savent faire ? Ou bien êtes-vous des hommes, qui se savent et même qui se veulent libres de distribuer les réserves de leur être seulement selon eux ? Qui donc renonce à ce privilège ? Pilate, le grand préfet, y renonce ; son esprit se lave comme le figuier."



vendredi 8 avril 2022

Merleau-Ponty (Alain)

Merleau-Ponty, Entretiens avec G. Charbonnier, Verdier, 2016 :

"Il y avait chez Alain d’un côté une sagesse, qu’il enseignait comme il enseignait tout ce qu’il avait dans l’esprit, bien entendu. Cette sagesse, par exemple dans l’ordre pratique et politique, conduisait à des positions très définies, très arrêtées. Et il y avait d’autre part une sympathie entière, absolue, pour tout ce qu’on peut appeler la grande philosophie, y compris et au premier rang Hegel, y compris aussi Auguste Comte, qui était en apparence un esprit très opposé à Alain et qu’en réalité, Alain a fait connaître mieux que personne. De sorte que son influence est double : il y avait à la fois cette sorte d’éclair de jugement qui était toujours présent et qui portait sur les événements du jour aussi bien que sur le passé, et il y avait d’autre part toute cette grande tradition de culture qu’il représentait et qu’il livrait à ses élèves.

[...] Il y a un problème, qui est depuis toujours un problème philosophique, mais qui n’a paru sous une forme explicite qu’avec les phénoménologues et avec les existentialistes et qui est le problème d’autrui. Voilà un problème dont par exemple Bergson n’a que je sache jamais dit un mot, un problème dont Brunschvicg n’a jamais dit un mot. Pour Alain, ça serait beaucoup moins sûr. Alain est à certains égards beaucoup plus près des problèmes de situation que les deux autres philosophes que nous venons de nommer."



mercredi 3 février 2021

Alain (ruines x 3)

 

Alain, Vingt Leçons sur les beaux-arts : 

"On comprend aisément ce qui fait que les ruines sont belles ; c’est que, tout vain ornement étant alors rabattu, et l’attaque des forces étant marquée par mille cicatrices, néanmoins la masse résiste encore et ne se défait point ; elle s’usera à son poste et grain à grain. C’est pourquoi sans doute l’antiquité est directement vénérable ; elle prouve elle-même sa puissance ; elle atteste une longue lutte contre la nature, et par la nature même". 


Alain, Système des beaux-arts : 

"Ce qui plaît d'abord même dans les ruines, c'est cette puissance de durer, plus sensible encore par les blessures du temps. Nous avons plus d'une raison d'aimer les vieilles choses, mais cette résistance de la forme parle aux yeux déjà ; au lieu qu'un métal mince ou une corniche de plâtre sont des mensonges, que l'on devine d'après la forme des ornements, et dont le temps fait justice, car ces choses font des ruines laides. [...] Le temps orne les beaux édifices, en dénudant la forme durable. "


Alain, Système des beaux-Arts I, IV 

"[...] L'œil retrouvera toujours, comme un des signes de la beauté, cette puissance de l'objet contre le changement, manifeste encore dans l'usure et même dans les débris des choses durables. En revanche les signes même les moins frappants d'une matière flexible, et qui cède au lieu de s'user, détruisent toujours l'effet des ornements, quand ils seraient pris des meilleurs modèles."

 

mercredi 6 janvier 2021

Alain (rime)

 Alain, Préface à La Jeune Parque de P. Valéry (1936) p. 54-56

"Ce qui manque aux vers libres, c’est-à-dire à ceux que l’on veut régler sur le sentiment même, c’est qu’ils permettent trop, c’est qu’ils se plient à tout dire ; c’est que leurs hasards ne dépendent pas assez du vase respirant ; ils ne témoignent pas de l’homme ; aussi la loi cachée de cette poésie c’est l’extravagance pure ; cela on le sent, par l’envie de changer et d’inventer ; la lecture n’a plus d’empire. Or il y a une idée juste dans cette inspiration qui refuse la règle de coutume ; et en effet il faut que l’idée sorte d’autre chose que du raisonnement. Mais c’est alors que le poète reconnaît que le mètre le plus régulier est le meilleur témoin de l’homme, et que la difficulté de faire beau sous cette règle signifie quelque chose de plus qu’une règle ; car c’est le pas même de l’homme et la sonorité de l’homme. Le poète alors comprend que c’est raison d’obéir à la rime. [...] Certes la prose peut oser ; rien ne l’en détourne ; mais aussi rien ne l’y aide ; au lieu que la rime est un pont sonore... On ne peut s’étonner de la rime ; on l’entend déjà. On la cherche ; on l’éprouve avec bonheur. L’idée entre par cette porte heureuse. 

[...] On pourrait se risquer à dire que le premier jugement est de poète, et par cette méthode de découvrir qui consiste à préparer un lit pour nos pensées, un lit de rythmes et de sonorités, une suite de places pour des mots qui ne sont pas encore. La poésie réaliserait l’a priori des philosophes, cette forme qui circonscrit le savoir avant le savoir. Étrange et miraculeux moyen, dont le moins qu’on puisse dire est qu’il révèle l’esprit à lui-même. La poésie doit donc être dite premièrement le miroir de l’esprit, et, ensuite, par ce moyen, le miroir de l’âme. Et le bonheur de lire les poètes est que l’on se confirme à soi-même ce miraculeux moyen de trouver l’idée par la puissance attractive d’un vide de résonance. 

[...] Je ne nie pas qu’en vers libres on puisse découvrir du subtil et du profond ; en prose même on le peut, et je n’y vois pas de limite. Seulement ni dans la prose, ni dans le vers libre, on ne perçoit que la découverte est due à la règle même, c’est-à-dire à la stricte exigence du vide exactement mesuré devant nous, et, bien mieux, d’une sonorité future, toutes choses qui ne pensent point, mais qui prédisent les pensées." 



samedi 5 septembre 2020

Alain (âme)

 

Alain, Définitions, § Âme p. 1031 : 

"L'âme c'est ce qui refuse le corps. Par exemple ce qui refuse de fuir quand le corps tremble, ce qui refuse de frapper quand le corps s'irrite, ce qui refuse de boire quand le corps a soif, ce qui refuse de prendre quand le corps désire, ce qui refuse d'abandonner quand le corps a horreur. Ces refus sont des faits de l'homme. Le total refus est la sainteté ; l'examen avant de suivre est la sagesse ; et cette force de refus, c'est l'âme. Le fou n'a aucune force de refus ; il n'a plus d'âme. On dit aussi qu'il n'a plus conscience, et c'est vrai. Qui cède absolument à son corps soit pour frapper, soit pour fuir, soit seulement pour parler, ne sait plus ce qu'il fait ni ce qu'il dit. On ne prend conscience que par une opposition de soi à soi. Exemple : Alexandre à la traversée d'un désert reçoit un casque plein d'eau ; il remercie et le verse par terre devant toute l'armée. Magnanimité ; âme, c'est-à-dire grande âme. Il n'y a point d'âme vile ; mais seulement on manque d'âme. Ce beau mot ne désigne nullement un être, mais toujours une action. »


vendredi 15 mai 2020

Alain (paysage)


Alain, Système des beaux-arts, De la peinture, chap. X, Du paysage, Pléiade Les Arts et les dieux p. 413-414 : 
« Pour l'âme fatiguée de cette attention émouvante qui, dans la vie de société, étudie sans cesse le visage humain, le repos est la perception des choses à distance de contemplation, si l'on peut dire, c'est-à-dire sans vouloir les reconnaître et les nommer pour notre usage. L'aspect des choses, sans aucune prudence de pensée qui choisisse et distingue, signifie la simple joie d'être percevant, c'est-à-dire le sentiment total de la vie encore, mais délivré de contrainte, loin des hommes et de tous les projets humains. Par une opposition du même genre, la joie de représenter des chemins, des forêts, des horizons vient naturellement après un long effort, et souvent vain, pour saisir dans un portrait tous les sentiments qu'éveille la vue d'un visage aimé, épié, redouté. Mais il fallait, pour assurer une telle réaction contre l'existence des salons et des jardins, encore d'autres causes, parmi lesquelles le développement des villes d'industrie et des maisons de rapport est une des principales, et aussi la liberté politique et même morale et religieuse, qui, en délivrant des contraintes de politesse, inclinait au vulgaire tous les visages.
On comprend d'après cela le caractère paradoxal de cet art du paysage, qui, même dans ses œuvres les plus finies, s'attache toujours à ce premier aspect qu'ont les choses dès qu'elles n'éveillent pas les intérêts et les passions. C'est […] pourquoi le forestier, qui estime le bois d'après l'arbre, ou le fermier, qui veut calculer les sacs de blé ou les bottes de fourrage, ne comprennent pas bien la peinture du plein air. Au contraire c'est un heureux moment, pour l'homme des villes, que celui où il saisit ce monde près et loin d'un seul regard, sans que sa pensée interprète les couleurs et les ombres et fasse le tour de chaque chose. Et l'art du peintre de paysages consiste d'abord à regarder ainsi toujours, sans compter les feuilles ni même les arbres, sans même penser autre chose, dans un clocher, dans le toit d'une maison, dans un tas de fagots, que des taches diversement colorées ; ensuite dans l'exécution, il doit se soumettre toujours à la vision immédiate, y revenir, conserver cette liaison des couleurs qui fait un seul être de toutes les choses, et donner enfin au spectateur, pendant un long moment, une rêverie percevante sans réveil. On comprend le prix de cette toile peinte qui transporte à la ville, dans le lieu même où tout est observation passionnée, souci et calcul, cette vision détendue, et ce sourire de la nature toujours prêt. »

mercredi 6 mai 2020

Alain (musique)


Alain, L’emphase dans la musique, 24 novembre 1921, Propos Pléiade t. 1 p. 325-326 
« Toute la puissance du quatuor à cordes, quand il fait revivre quelque œuvre immense de Beethoven, vient de ce que les artistes se font serviteurs de la musique et n'expriment plus alors autre chose que la nature humaine purifiée. […] C'est la musique qui m'a averti de ceci que l'expression des émotions, dans les arts, était peu de chose. Plus un adagio a d'ampleur et de hauteur, plus le sentiment qu'il exprime est indéterminé. Ces remarques conduisent à une contradiction en ce qui concerne le théâtre musical ; car, alors, le sentiment est proposé et défini. Il faudrait peut-être dire de tous les arts qu'ils n'expriment jamais tel sentiment, mais plutôt qu'ils développent un espace des sentiments qui donne de la grandeur à tous. […] L’harmonie propre aux vers est ce qui élève les sentiments jusqu'au tragique, c'est-à-dire jusqu'à un point où l'on cesse presque d'éprouver à force de hauteur. Sans doute pour la poésie, on arriverait à circonscrire le sentiment poétique et à le séparer de tout ce qu'exprime le langage. Car il est vrai que le poème grandit les moindres mots. La musique aussi nous détourne vers une autre dimension des sentiments, mais l'homme demande compte à la musique de ces effets magiques, et ne comprenant point que la négation seule de l'existence agitée et inquiète est tout le sublime, il cherche quelque dieu extérieur, qui serait objet ou idée ; cette recherche est idolâtrie à proprement parler.

jeudi 23 avril 2020

Alain + Valéry (regarder)


Alain, Voyageurs, 29 août 1906, Pléiade Propos t. 1 p. 7-8 : 
"En ces temps de vacances, le monde est plein de gens qui courent d’un spectacle à l’autre, évidemment avec le désir de voir beaucoup de choses en peu de temps. Si c’est pour en parler, rien de mieux ; car il vaut mieux avoir plusieurs noms de lieux à citer ; cela remplit le temps. Mais si c’est pour eux, et pour réellement voir, je ne les comprends pas bien. Quand on voit les choses en courant elles se ressemblent beaucoup. Un torrent c’est toujours un torrent. Ainsi celui qui parcourt le monde à toute vitesse n’est guère plus riche de souvenirs à la fin qu’au commencement.
La vraie richesse des spectacles est dans le détail. Voir, c’est parcourir les détails, s’arrêter un peu à chacun, et, de nouveau, saisir l’ensemble d’un coup d’œil. Je ne sais si les autres peuvent faire cela vite, et courir à autre chose, et recommencer. Pour moi, je ne le saurais. Heureux ceux de Rouen qui, chaque jour, peuvent donner un regard à une belle chose et profiter de Saint-Ouen, par exemple, comme d’un tableau que l’on a chez soi.
Tandis que si l’on passe dans un musée une seule fois, ou dans un pays à touristes, il est presque inévitable que les souvenirs se brouillent et forment enfin une espèce d’image grise aux lignes brouillées.
Pour mon goût, voyager, c’est faire à la fois un mètre ou deux, s’arrêter et regarder de nouveau un nouvel aspect des mêmes choses. Souvent, aller s’asseoir un peu à droite ou à gauche, cela change tout, et bien mieux que si je fais cent kilomètres.
Si je vais de torrent à torrent, je trouve toujours le même torrent. Mais si je vais de rocher en rocher, le même torrent devient autre à chaque pas. Et si je reviens à une chose déjà vue, en vérité elle me saisit plus que si elle était nouvelle, et réellement elle est nouvelle. Il ne s’agit que de choisir un spectacle varié et riche, afin de ne pas s’endormir dans la coutume. Encore faut-il dire qu’à mesure que l’on sait mieux voir, un spectacle quelconque enferme des joies inépuisables. Et puis, de partout, on peut voir le ciel étoilé ; voilà un beau précipice."

Valéry, Un Regard charitable, Mélange, Pléiade t. 1 p. 383 : 
"Que de choses tu n'as pas même vues, dans cette rue où tu passes six fois le jour, dans ta chambre où tu vis tant d'heures par jour. Regarde l'angle que fait cette arête de meuble, avec le plan de la vitre. Il faut le reprendre au quelconque, au visible non vu - le sauver - lui donner ce que tu donnes par imitation, par insuffisance de ta sensibilité, au moindre paysage sublime, coucher de soleil, tempête marine, ou à quelque œuvre de musée. Ce sont là des regards tout faits. Mais donne à ce pauvre, à ce coin, à cette heure et choses insipides, et tu seras récompensé au centuple." 

vendredi 27 septembre 2019

Balzac - Céline - Alain


Céline ne devait guère lire Balzac. 
Mais Alain en était un lecteur assidu. 

Balzac, Le Père Goriot : 
Sous le couvert de tilleuls est plantée une table ronde peinte en vert, et entourée de sièges. Là, durant les jours caniculaires, les convives assez riches pour se permettre de prendre du café viennent le savourer par une chaleur capable de faire éclore des œufs. 
Céline, Voyage : 
«Restons pas dehors! qu’il me dit. Rentrons ! » Je rentre avec lui. Voilà. « Cette terrasse, qu’il commence, c’est pour les œufs à la coque ! Viens par ici ! »

BalzacLe père Goriot 
Cette première pièce exhale une odeur sans nom dans la langue, et qu'il faudrait appeler l'odeur de pension. Elle sent le renfermé, le moisi, le rance ; elle donne froid, elle est humide au nez, elle pénètre les vêtements ; elle a le goût d'une salle où l'on a dîné ; elle pue le service, l'office, l'hospice. Peut-être pourrait-elle se décrire si l'on inventait un procédé pour évaluer les quantités élémentaires et nauséabondes qu'y jettent les atmosphères catarrhales et sui generis de chaque pensionnaire, jeune ou vieux.
Alain, Propos d'un Normand : 
Il y a une odeur de réfectoire que l’on retrouve, la même, dans tous les réfectoires. Que ce soient des chartreux qui y mangent, ou des lycéens, ou de tendres jeunes filles, un réfectoire a toujours son odeur de réfectoire. Cela ne peut se décrire. Eau grasse, pain moisi, je ne sais. Si vous n’avez jamais senti cette odeur, je ne puis vous en donner une idée. On ne peut parler de lumière aux aveugles. Pour moi, cette odeur se distingue autant des autres que le bleu se distingue du rouge.


dimanche 8 septembre 2019

Alain + Balzac + Bouvier (villes)


Alain : Lion premier, Propos, Pléiade, t. 1 pp. 5-6 :
"Lion premier, empereur et roi, planta sa lance sur le plateau, et dit : 'Là sera une ville, et elle sera appelée Lionville.' Alors vinrent des terrassiers et des maçons. L'on traça des rues et de larges places, et l'on commença à bâtir le palais du gouvernement.
La première pierre fut scellée par la reine avec une mignonne truelle d'or. On fit des prières aux dieux. Sur une estrade, ornée de velours rouge à frange d'or, décoration qui était nouvelle en ce temps-là, des académiciens lurent des discours ennuyeux, qui ont été imités bien des fois depuis. Mais comme ces discours célébraient les vertus de Lion I°, Lion I° ne s'ennuyait point. 
Cependant beaucoup d'ouvriers et de marchands, venus à leur suite, commencèrent à bâtir des maisons pour leur propre usage. L'un d'eux, ayant creusé un puits un peu plus loin, hors de l'enceinte tracée par les architectes, trouva une eau saine et agréable à boire. D'autres creusèrent autour de sa maison après avoir sondé ; la nappe souterraine s'écartait de la ville ; bâtisses et jardins suivirent l'eau ; et une foule de petites maisons blanches et rouges dessinèrent sur la verdure la nappe d'eau autrefois invisible. En vain l'autre ville allongeait ses rues autour des fondations du palais : les maisons n'y poussaient pas.
Alors le roi Lion I° reprit sa lance, et vint la planter au milieu des maisons blanches et rouges, montrant ainsi qu'il était un sage et puissant roi. Et ce simple acte était bien mieux cette fois qu'une prière aux dieux : c'était un hommage à la Nature.
Car les villes ne poussent point selon la volonté des conquérants. Elles suivent l'eau, comme fait la mousse des arbres.  (8 juillet 1906)


Balzac, Les Illusions perdues, 1° partie, Bouquins p. 256 :
Angoulême est une vieille ville, bâtie au sommet d’une roche en pain de sucre qui domine les prairies où se roule la Charente. Ce rocher tient vers le Périgord à une longue colline qu’il termine brusquement sur la route de Paris à Bordeaux, en formant une sorte de promontoire dessiné par trois pittoresques vallées.
L’importance qu’avait cette ville au temps des guerres religieuses est attestée par ses remparts, par ses portes et par les restes d’une forteresse assise sur le piton du rocher. Sa situation en faisait jadis un point stratégique également précieux aux catholiques et aux calvinistes ; mais sa force d’autrefois constitue sa faiblesse aujourd’hui : en l’empêchant de s’étaler sur la Charente, ses remparts et la pente trop rapide du rocher l’ont condamnée à la plus funeste immobilité. Vers le temps où cette histoire s’y passa, le Gouvernement essayait de pousser la ville vers le Périgord en bâtissant le long de la colline le palais de la préfecture, une école de marine, des établissements militaires, en préparant des routes.
Mais le Commerce avait pris les devants ailleurs. Depuis longtemps le bourg de l’Houmeau s’était agrandi comme une couche de champignons au pied du rocher et sur les bords de la rivière, le long de laquelle passe la grande route de Paris à Bordeaux. Personne n’ignore la célébrité des papeteries d’Angoulême, qui, depuis trois siècles, s’étaient forcément établies sur la Charente et sur ses affluents où elles trouvèrent des chutes d’eau.
L’État avait fondé à Ruelle sa plus considérable fonderie de canons pour la marine. Le roulage, la poste, les auberges, le charronnage, les entreprises de voitures publiques, toutes les industries qui vivent par la route et par la rivière, se groupèrent au bas d’Angoulême pour éviter les difficultés que présentent ses abords. Naturellement les tanneries, les blanchisseries, tous les commerces aquatiques restèrent à la portée de la Charente ; puis les magasins d’eaux-de-vie, les dépôts de toutes les matières premières voiturées par la rivière, enfin tout le transit borda la Charente de ses établissements.

Bouvier, L’Usage du monde, chap. 2 : 
« Vers l’ouest, le long de la route de Zemoun, Novi-Beograd élevait au-dessus d’une mer de chardons les fondations d’une cité satellite que le gouvernement avait voulu bâtir, malgré l’avis des géologues, sur un sol mal drainé. Mais une autorité - même auguste - ne prévaut pas contre un terrain spongieux et Novi-Beograd, au lieu de sortir de terre, persistait à s’y enfoncer. Abandonnée depuis deux ans, elle dressait entre la grande campagne et nous ses fausses fenêtres et ses poutrelles tordues où perchaient les hiboux.  »

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