Affichage des articles dont le libellé est Tchékhov. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Tchékhov. Afficher tous les articles

samedi 18 février 2023

Tchékhov (campagne)

Tchékhov, Lettre à Alexeï Sergueevitch Souvorine (Bouquins) :

"Le 30 mai 1888, Soumy

"Je vis au bord du Psel, dans les dépendances d’un vieux domaine seigneurial. J’ai loué la datcha sans l’avoir vue, au hasard, et pour le moment je n’ai pas encore eu à m’en repentir. La rivière est large, profonde, abondante en îles, poissons, écrevisses, les berges sont belles, il y a beaucoup de verdure… Mais surtout, il y a tant d’espace qu’il me semble avoir, en échange de mes cent roubles, obtenu le droit de vivre dans un espace dont on ne voit pas la fin. La nature et la vie sont conformes au cliché qui a maintenant tant vieilli et que, dans les salles de rédaction, on met au rebut : sans parler des rossignols qui chantent jour et nuit, de l’aboiement des chiens que l’on entend de loin, des vieux jardins à l’abandon, des tristes domaines très poétiques et hermétiquement clos que hantent les âmes de belles femmes, sans parler des vieux serfs-laquais qui sentent le sapin, des jeunes filles qui aspirent à tous les clichés de l’amour, j’ai même à proximité le cliché tant éculé d’un moulin à aubes (seize), avec meunier et sa fille toujours assise à la fenêtre à visiblement attendre quelque chose. Tout ce que je vois et entends maintenant, il me semble le connaître depuis la nuit des temps grâce aux contes et récits d’autrefois."



lundi 6 décembre 2021

Tchékhov (steppe)

   Tchékhov, La Steppe [1888]  trad. Parayre et Denis, Folio p.104 :
  "Quand nous regardons longuement le ciel immense, nos idées et notre âme se fondent dans la conscience de notre solitude. Nous nous sentons irréparablement seuls, et tout ce que nous tenions auparavant pour familier et cher s’éloigne indéfiniment et perd toute valeur. Les étoiles, qui nous regardent du haut du ciel depuis des milliers d’années, le ciel incompréhensible lui-même et la brume, indifférents à la brièveté de l’existence humaine, lorsqu’on reste en tête à tête avec eux et qu’on essaie d’en comprendre le sens, accablent l’âme de leur silence ; on se prend à songer à la solitude qui attend chacun de nous dans la tombe, et la vie nous apparaît dans son essence, désespérée, effrayante…"


mardi 1 septembre 2020

Tchékhov (vie)


Tchékhov, Les trois Sœurs Acte IV (GF 239-240 ; ici, autre trad.) : 
« Ah! Où est-il, où est-il parti, tout mon passé, quand j'étais jeune, gai, intelligent, quand mes rêves et mes pensées touchaient à tout ce qui est beau et élevé, quand mon présent et mon avenir étaient éclairés d'espoir ? Pourquoi, à peine commence-t-on à vivre, est-on déjà ennuyeux, terne, inintéressant, paresseux, indiffé­rent, bon à rien et malheureux, pourquoi... ? Cette ville existe depuis deux cents ans, il y a cent mille habitants, et pas un seul qui ne soit pareil aux autres, pas un enthousiaste, ni dans le passé, ni dans le présent, pas un savant, pas un artiste, personne qui se distingue un tant soit peu, un homme qui susciterait l'envie ou le désir passionné de l'imiter... Chacun ne fait que manger, boire, dormir et puis, il meurt... et d'autres naissent, et à leur tour, ils ne font que manger, boire, dormir et, pour ne pas s'abrutir d'ennui, ils agrémentent leur vie de ragots dégoûtants, de vodka, de cartes, de chicane et les femmes trompent leurs maris, et les maris font hypocritement semblant de ne rien voir, de ne rien entendre, et cette influence répugnante et irrésistible pèse sur les enfants, étouffe en eux l'étincelle divine et ils deviennent, à leur tour, des cadavres semblables les uns aux autres et aussi pitoyables que leurs pères et mères… »

mardi 25 février 2020

Tchékhov (romancier)


Tchékhov, La Mouette trad. Cannac-Perros, p. 139-140 : 
« Un récit à peine terminé, il faut, on ne sait pourquoi, que j’en commence un autre, puis un troisième, puis un quatrième. J’écris sans arrêt, comme si je courais la poste, et pas moyen de faire autrement. Oh ! Quelle vie absurde ! Me voilà seul avec vous, je suis ému, et pourtant, à chaque instant, je me dis qu’une nouvelle, restée inachevée, m’attend. Je vois un nuage dont la forme rappelle celle d’un piano ; je pense aussitôt qu’il faudra mentionner quelque part un nuage qui ressemble à un piano. On sent une odeur d’héliotrope ; je m’empresse de noter : odeur sucrée, couleur de deuil, à évoquer dans la description d’un soir d’été. À chaque phrase, à chaque mot, je vous épie, comme je m’épie moi-même, et je me dépêche de serrer ces phrases et ces mots dans mon garde-manger littéraire. Qui sait ? Cela pourrait servir. Le travail fini, je cours au théâtre, je vais à la pêche, belle occasion de me détendre, d’oublier. Pensez-vous ! Déjà, dans ma tête, remue un nouveau sujet, lourd boulet de fonte, et je me sens poussé vers ma table, et j’ai hâte d’écrire et d’écrire encore. Et c’est toujours, toujours ainsi, et je me prive moi-même de repos, et je sens que je dévore ma propre vie, que pour ce miel que je donne Dieu sait à qui, dans le vide, j’enlève le pollen de mes plus belles fleurs, j’arrache jusqu’aux fleurs et j’en piétine les racines. »

jeudi 20 février 2020

Tchékhov (kitsch)


Tchékhov, "La fange", Pléiade t. 1 p. 1360 : 
« Le salon où il se trouvait était richement meublé avec des prétentions au luxe et à la mode. Il y avait des plats de bronze sombre traités en relief, des vues de Nice et du Rhin sur les tables, des appliques à l'ancienne, des statuettes japonaises, mais toutes ces prétentions au luxe et à la mode ne faisaient que souligner le manque de goût que claironnaient impitoyablement les corniches dorées, les tapisseries à fleurs, les dessus de table de velours criard, les chromos sans valeur dans les cadres pesants. Ce qui parachevait ce mauvais goût, c'est qu'on sentait à la fois l'inachevé et la surcharge, l'impression qu'il manquait quelque chose et qu'il y en aurait eu beaucoup à jeter. Il sautait aux yeux que l'installation ne s'était pas faite d'un coup, mais par morceaux,  au gré des occasions et des ventes. »

lundi 19 août 2019

Gogol et Tchékhov (2 incipits)


GogolLes Âmes mortes [1842], incipit : « Une assez jolie petite britchka à ressorts entra dans la porte cochère d’une hôtellerie du chef-lieu du gouvernement de N… C’était un de ces légers équipages de coupe nationale, à l’usage des hommes qui font profession de rester longtemps célibataires, tels que adjudants-colonels en retraite, capitaines en second, propriétaires possédant un patrimoine d’une pauvre centaine d’âmes, en un mot, tous les menus gentillâtres et hobereaux, qu’en Russie on nomme nobles de troisième main. » 

TchékhovLa Steppe [1888], incipit : « De très bonne heure, un matin de juillet, sortit du chef-lieu de district N…, dans la province de Z…, et se mit à rouler avec fracas le long de la route postale, une britchka dépourvue de ressorts, toute déglinguée, une de ces britchkas antédiluviennes dans lesquelles ne circulent plus désormais en Russie que les commis-voyageurs des maisons de commerce, les bouviers et les prêtres désargentés.  »