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samedi 8 février 2025

Montaigne (substituts)

Montaigne, Essais, I, IV : "Comme l’âme décharge ses passions sur des objets faux, quand les vrais lui défaillent " :

"Quelles causes n'inventons-nous des malheurs qui nous adviennent ? A quoi ne nous prenons-nous, à tort ou à droit, pour avoir où nous escrimer ? Ce ne sont pas ces tresses blondes que tu déchires, ni la blancheur de cette poitrine que, dépité, tu bats si cruellement, qui ont perdu d'un malheureux plomb ce frère bien-aimé : prends t'en ailleurs. […] [Se frapper la tête] est un usage commun. Et le philosophe Bion [disant] de ce Roi qui de deuil s'arrachait les poils, fut-il pas plaisant : 'Celui-ci pense-t-il que la pelade soulage le deuil ?' Qui n'a vu mâcher et engloutir les cartes, se gorger d'une balle de dés, pour avoir où se venger de la perte de son argent ? Xerxès fouetta la mer de l'Hellespont, l'enforgea [= le mit aux fers] et lui fit dire mille vilenies et écrivit un cartel de défi au mont Athos : et Cyrus amusa toute une armée plusieurs jours à se venger de la rivière de Gyndus pour la peur qu'il avait eue en la passant : et Caligula ruina une très belle maison, pour le plaisir que sa mère y avait eu."


dimanche 25 février 2024

Montaigne (fiasco)

Montaigne, Essais I, II  :

"Qui peut dire à quel point il brûle est dans un petit feu" [Pétrarque], disent les amoureux qui veulent représenter une passion insupportable. Aussi n'est-ce pas en la vive et plus cuisante chaleur de l'accès que nous sommes propres à déployer nos plaintes et nos persuasions. L'âme est alors aggravée de profondes pensées, et le corps abattu et languissant d'amour. Et de là s'engendre parfois la défaillance fortuite, qui surprend les amoureux si hors de saison, et cette glace qui les saisit par la force d'une ardeur extrême, au giron même de la jouissance." 


jeudi 16 novembre 2023

Montaigne (mensonge)

Montaigne, Essais II, XVIII : 

"Le premier trait de la corruption des mœurs, c'est le bannissement de la vérité [...] car l'être véritable [= la sincérité] est le commencement d'une grande vertu. Notre vérité de maintenant, ce n'est pas ce qui est, mais ce qui se persuade à autrui, comme nous appelons monnaie non celle qui est loyale seulement, mais la fausse aussi qui a mise [cours]. [...] Aux Français le mentir et se parjurer n'est pas vice, mais une façon de parler. Qui voudrait enchérir sur ce témoignage, il pourrait dire que ce leur est à présent vertu. On s'y forme, on s'y façonne, comme à un exercice d'honneur ; car la dissimulation est des plus notables qualités de ce siècle. [...] Que peut-on imaginer de plus vilain que d'être couard à l'endroit des hommes et brave à l'endroit de Dieu ? Notre intelligence se conduisant par la seule voie de la parole, celui qui la fausse, trahit la société publique. c'est le seul outil par le moyen duquel se communiquent nos volontés et nos pensées, c'est le truchement de notre âme : s'il nous faut, nous ne tenons plus, nous ne nous entreconnaissons plus. S'il nous trompe, il rompt tout notre commerce et dissout toutes les liaisons de notre police. [...] Ce bon compagnon de Grec disait que les enfants s'amusent par les osselets, les hommes par les paroles."


lundi 6 novembre 2023

Montaigne (refoulement)

Montaigne, Essais II, XXXI : 

"Je ne regarde pas tant ce qu'il fait que combien il lui coûte à ne faire pis. Un autre se vantait à moi du règlement et douceur de ses mœurs […]. Je lui disais que c'était bien quelque chose, notamment à ceux comme lui d'éminente qualité sur lesquels chacun a les yeux, de se présenter au monde toujours bien tempérés ; mais que le principal était de pourvoir au-dedans et à soi-même, et que ce n'était pas, à mon gré, bien ménager ses affaires que de se ronger intérieurement : ce que je craignais qu'il fît, pour maintenir ce masque et cette réglée apparence par le dehors. On incorpore la colère en la cachant ; comme Diogène dit à Démosthène, lequel, de peur d'être aperçu en une taverne, se reculait au dedans : 'Tant plus tu recules arrière, tant plus tu y entres'. Je conseille qu'on donne plutôt une buffe à la joue de son valet, un peu hors de saison, que de gêner sa fantaisie pour représenter cette sage contenance. Et aimerais mieux produire mes passions que de les couver à mes dépens : elles s'alanguissent en s'éventant et en s'exprimant ; il vaut mieux que leur pointe agisse au dehors que de la plier contre nous". 


samedi 4 novembre 2023

Montaigne (expression)

Montaigne, Essais I XXVI, p. 169 : 

"J'en oy qui s'excusent de ne se pouvoir exprimer, et font contenance d'avoir la tête pleine de plusieurs belles choses, mais à faute d'éloquence, ne les pouvoir mettre en évidence : c'est une baye [mystification]. Savez-vous, à mon avis, ce que c'est que cela ? Ce sont des ombrages qui leur viennent de quelques conceptions informes, qu'ils ne peuvent démêler et éclaircir au-dedans, ni par conséquent produire au-dehors : ils ne s'entendent pas encore eux-mêmes. Et voyez-les un peu bégayer sur le point de l'enfanter, vous jugez que leur travail n'est point à l'accouchement, mais à la conception, et qu'ils ne font que lécher cette matière imparfaite. De ma part, je tiens, et Socrate l'ordonne, que, qui a en l'esprit une vive imagination, et claire, la produira, soit en Bergamasque, soit par mines, s'il est muet. "Voit-il son idée : les mots ne feront aucune difficulté à suivre" (Horace). Et comme disait celui-là aussi poétiquement en sa prose, "quand les choses ont saisi l'esprit, les mots se présentent en foule." (Sénèque) Et cet autre : "Les choses entraînent les paroles." (Cicéron)".


samedi 24 juin 2023

Montaigne (objet)

Montaigne, Essais I, IV pp. 22-3 

"Comme l'âme décharge ses passions sur des objets faux, quand les vrais lui défaillent.

Un gentilhomme des nôtres, merveilleusement sujet à la goutte, étant pressé par les médecins de laisser du tout l'usage des viandes salées, avait accoutumé de répondre fort plaisamment, que sur les efforts et tourments du mal, il voulait avoir à qui s'en prendre, et que s'écriant, et maudissant tantôt le cervelas, tantôt la langue de bœuf et le jambon, il s'en sentait d'autant allégé. Mais en bon escient, comme le bras étant levé pour frapper, il nous deult [fait mal] si le coup ne rencontre, et qu'il aille au vent ; aussi que pour rendre une vue plaisante, il ne faut pas qu'elle soit perdue et écartée dans le vague de l'air, mais qu'elle ait bute pour la soutenir à raisonnable distance. […] De même il me semble que l'âme ébranlée et émue se perde en soi-même, si on ne lui donne prise : et faut toujours lui fournir d'objet où elle s'abutte et agisse. Plutarque dit à propos de ceux qui s'affectionnenent aux guenons et petits chiens, que la partie amoureuse, qui est en nous, à faute de prise légitime, plutôt que de demeurer en vain, s'en forge ainsi une fausse et frivole. Et nous voyons que l'âme en ses passions se pipe plutôt elle-même, se dressant un faux sujet et fantastique, voire contre sa propre créance, que de n'agir contre quelque chose."



mardi 17 janvier 2023

Montaigne (grotesques)

Montaigne, Essais Livre I, XXVIII, De l’amitié : 

"Considérant la conduite de la besongne d’un peintre que j’ay, il m’a pris l’envie de l’ensuivre. Il choisit le plus bel endroit et milieu de chaque paroy, pour y loger un tableau élabouré de toute sa suffisance, et, le vuide tout au tour, il le remplit de crotesques, qui sont peintures fantasques, n’ayant grâce qu’en la variété et estrangeté. Que sont-ce icy aussi à la vérité que crotesques et corps monstrueux rappiecez de divers membres, sans certaine figure, n’ayants ordre, suite, ny proportion que fortuite ?"


mardi 13 décembre 2022

Montaigne (inspiration)

Montaigne, Essais I, 24 : 

“Les saillies poétiques, qui emportent leur auteur et le ravissent hors de soi, pourquoi ne les attribuerons-nous à son bonheur ? puisqu'il confesse lui-même qu'elles surpassent sa suffisance et ses forces, et les reconnaît venir d'ailleurs que de soi, et ne les avoir aucunement en sa puissance : non plus que les orateurs ne disent avoir en la leur ces mouvements et agitations extraordinaires, qui les poussent au delà de leur dessein. Il en est de même en la peinture, qu'il échappe parfois des traits de la main du peintre, surpassant sa conception et sa science, qui le tirent lui-même en admiration, et qui l'étonnent. Mais la fortune montre bien encore plus évidemment la part qu'elle a en tous ces ouvrages, par les grâces et beautés qui s'y trouvent, non seulement sans l'intention, mais sans la connaissance de l'ouvrier. Un suffisant lecteur découvre souvent ès écrits d'autrui des perfections autres que celles que l'auteur y a mises et aperçues, et y prête des sens et des visages plus riches.“



samedi 13 août 2022

France (A.) + Montaigne (solidarité)

France, Le Mannequin d'Osier L.P. p. 99 : 

"Rien n'est parfait ; mais tout se tient, s'étaie, s'entrecroise. C'est comme le mur du père Mulot, que tu vois d'ici [...]. Il est gondolé, lézardé, il penche. Depuis trente ans, l'imbécile Quatrebarbe, l'architecte, s'arrête devant la maison Mulot, et [...] dit : «Je ne sais pas comment ça tient ! » Ça tient parce qu'on n'y touche pas, parce que le père Mulot ne fait venir ni maçons ni architectes [...]. Ça tient parce que ça a tenu jusqu'ici. Ça tient [...] parce qu'on ne réforme pas l'impôt et qu'on ne révise pas la constitution."


Montaigne, Essais III IX, De la Vanité : 

"Tout ce qui branle ne tombe pas. La contexture d'un si grand corps tient à plus d'un clou. Il tient même par son antiquité : comme les vieux bâtiments, auxquels l'âge a dérobé le pied, sans croûte et sans ciment, qui pourtant vivent et se soutiennent de leur propre poids. […] D'entreprendre à refondre une si grande machine et en changer les fondements, c'est à faire ceux qui veulent amender les défauts particuliers par une confusion universelle et guérir les maladies par la mort."


samedi 16 juillet 2022

Montaigne (création)

Montaigne, Essais II, VIII : 

"[...] ce que nous engendrons par l'âme, les enfantements de notre esprit, de notre courage et suffisance, sont produits par une plus noble partie que la corporelle, et sont plus nôtres ; nous sommes père et mère ensemble en cette génération ; ceux-ci nous coûtent bien plus cher, et nous apportent plus d'honneur, s'ils ont quelque chose de bon. Car la valeur de nos autres enfants est beaucoup plus leur que nôtre ; la part que nous y avons est bien légère ; mais de ceux-ci toute la beauté, toute la grâce et prix est nôtre."


vendredi 7 février 2020

Montaigne + Céline (Plutarque)


Montaigne, lettre du 10 septembre 1570 :
« Ma femme […], je vous envoye la Lettre consolatoire de Plutarque à sa femme, traduite par [La Boétie] en François : bien marry dequoy la fortune vous a rendu ce present si propre, & que n'ayant enfant qu'une fille longuement attendue, au boute de quatre ans de nostre mariage, il a falu que vous l'ayez perdue dans le deuxiesme an de sa vie. Mais je laisse à Plutarque la charge de vous consoler, & de vous advertir de vostre devoir en cela, vous priant le croire pour l'amour de moy : Car il vous descouvrira mes intentions, & ce qui se peut alléguer en cela beaucoup mieux que je ne ferois moymesmes. Sur ce, ma femme, je me recommande bien fort à vostre bonne grâce, & prie Dieu qu'il vous maintienne en sa garde. 
Vostre bon mary 
Michel de Montaigne »

Céline, Voyage au bout de la nuit, Pléiade p. 288-289 : 
« Les bouquinistes des quais fermaient leurs boîtes. « Tu viens ! » que criait la femme par-dessus le parapet à son mari, à mon côté, qui refermait lui ses instruments, et son pliant et les asticots. Il a grogné et tous les autres pêcheurs ont grogné après lui et on est remontés, moi aussi, là-haut, en grognant, avec les gens qui marchent. Je lui ai parlé à sa femme, comme ça pour lui dire quelque chose d’aimable avant que ça soye la nuit partout. Tout de suite, elle a voulu me vendre un livre. C’en était un de livre qu’elle avait oublié de rentrer dans sa boîte à ce qu’elle prétendait. « Alors ce serait pour moins cher, pour presque rien... » qu’elle ajoutait. Un vieux petit « Montaigne » un vrai de vrai pour un franc. Je voulais bien lui faire plaisir à cette femme pour si peu d’argent. Je l’ai pris son « Montaigne ».
Sous le pont, l’eau était devenue toute lourde. J’avais plus du tout envie d’avancer. Aux boulevards, j’ai bu un café crème et j’ai ouvert ce bouquin qu’elle m’avait vendu. En l’ouvrant, je suis juste tombé sur une page d’une lettre qu’il écrivait à sa femme le Montaigne, justement pour l’occasion d’un fils à eux qui venait de mourir . Ça m’intéressait immédiatement ce passage, probablement à cause des rapports que je faisais tout de suite avec Bébert. Ah ! qu’il lui disait le Montaigne, à peu près comme ça à son épouse. T’en fais pas va, ma chère femme ! Il faut bien te consoler !... Ça s’arrangera !... Tout s’arrange dans la vie... Et puis d’ailleurs, qu’il lui disait encore, j’ai justement retrouvé hier dans des vieux papiers d’un ami à moi une certaine lettre que Plutarque envoyait lui aussi à sa femme dans des circonstances tout à fait pareilles aux nôtres... Et que je l’ai trouvée si joliment bien tapée sa lettre ma chère femme, que je te l’envoie sa lettre !... C’est une belle lettre ! D’ailleurs je ne veux pas t’en priver plus longtemps, tu m’en diras des nouvelles pour ce qui est de guérir ton chagrin !... Ma chère épouse ! Je te l’envoie la belle lettre ! Elle est un peu là comme lettre celle de Plutarque !... On peut le dire ! Elle a pas fini de t’intéresser !... Ah ! non ! Prenez-en connaissance ma chère femme ! Lisez-la bien ! Montrez-la aux amis. Et relisez-la encore ! je suis bien tranquille à présent ! Je suis certain qu’elle va vous remettre d’aplomb !... Vostre bon mari. Michel. Voilà que je me dis moi, ce qu’on peut appeler du beau travail. Sa femme devait être fière d’avoir un bon mari qui s’en fasse pas comme son Michel. Enfin, c’était leur affaire à ces gens. On se trompe peut-être toujours quand il s’agit de juger le cœur des autres. Peut-être qu’ils avaient vraiment du chagrin ? Du chagrin de l’époque ? »

jeudi 7 novembre 2019

Montaigne (soumission)


Montaigne, Essais II, XII éd. Villey p. 488 :  
« C’est la seule humilité et soumission qui peut effectuer un homme de bien. Il ne faut pas laisser au jugement de chacun la connaissance de son devoir ; il le lui faut prescrire, non pas le laisser choisir à son discours : autrement, selon l'imbécillité et variété infinie de nos raisons et opinions, nous nous forgerions enfin des devoirs qui nous mettraient à nous manger les uns les autres […]. La première loi que Dieu donna jamais à l'homme, ce fut une loi de pure obéissance ; ce fut un commandement nu et simple où l'homme n'eut rien à connaître et à causer ; d'autant que l'obéir est le principal office d'une âme raisonnable, reconnaissant un céleste supérieur et bienfaiteur. De l'obéir et céder naît toute autre vertu, comme du cuider tout péché. Et, au rebours, la première tentation qui vint à l'humaine nature de la part du diable, sa première poison, s'insinua en nous par les promesses qu'il nous fit de science et de connaissance : "Eritis sicut dii, scientes bonum et malum". Et les Sirènes, pour piper Ulysse, en Homère, et l'attirer en leurs dangereux et ruineux lacs*, lui offrent en don la science. La peste de l'homme, c'est l'opinion de savoir. Voilà pourquoi l'ignorance nous est tant recommandée par notre religion comme pièce propre à la créance et à l'obéissance. »

* lacs = lacets, pièges