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dimanche 16 octobre 2022

Michaux (cœur)

Michaux, Poteaux d'angle : 

"Un cœur de grenouille, il faut l’avoir vu, détaché du corps, en un tube de verre où on l’a mis avec un liquide convenable, continuant à battre, des jours durant et davantage. Plus impressionnant que dans la poitrine originelle d’où il fut extrait, il faut l’avoir vu, coupé de tout, mais toujours vaillant, aveuglément et vainement à son affaire, non distrait, accomplissant sans un raté, sans une hésitation son œuvre de battant, battant, battant dorénavant pour personne, faiseur d’une marée régulière comme lorsque dans la nature à l’intérieur d’un modeste batracien il se trouvait abouché aux artères et veines d’un organisme, poussant environ à chaque seconde un flot de sang, d’hématies et de globules… et le reste. Dès l’embryon, dès l’œuf il était en route, il mettait en route, auteur de la circulation.

Il fallait des butés comme lui pour avoir réussi dans tant de mares et d’étangs à faire sauter partout des grenouilles, qu’elles en eussent envie ou non, les traînardes comme les autres, propulsées, emportées par l’entraîneur infatigable, condamnées à aller de l’avant, bon gré mal gré condamnées à de l’avenir, secret de la vie."



mercredi 24 août 2022

Michaux (autrui)

 MichauxPassages : 

"La présence réelle oblige l'observateur à un certain « maintien », une politesse, une fierté, un raidissement, parfois une hostilité, une domination, enfin une intervention qui, si minime qu'elle soit, contrecarre l'abandon désirable à la dégustation d'autrui. Si l'ensemble des hommes et des femmes était sur-le-champ statufié dans leur chair, et dans l'attitude du moment, je crois que je mourrais presque de joie à parcourir le monde où je pourrais les contempler et en faire enfin cent fois le tour sans me gêner, avec la dévotion, l'impudence et la minutie du vrai contemplatif."


vendredi 28 janvier 2022

Michaux (clown)

Michaux : Clown, in L'espace du dedans


CLOWN

Un jour,

Un jour, bientôt peut-être,

Un jour j'arracherai l'ancre qui tient mon navire loin des mers

Avec la sorte de courage qu'il faut pour être rien et rien que rien.

Je lâcherai ce qui paraissait m'être indissolublement proche.

Je le trancherai, je le renverserai, je le romprai, je le ferai dégringoler.

D'un coup dégorgeant ma misérable pudeur, mes misérables combinaisons et enchaînements "de fil en aiguille"

Vide de l'abcès d'être quelqu'un, je boirai à nouveau l'espace nourricier.

A coups de ridicule, de déchéances (qu'est-ce que la déchéance?), par éclatement.

Par vide, par une totale dissipation-dérision-purgation, j'expulserai de moi la forme qu'on croyait si bien attachée, composée, coordonnée, assortie à mon entourage

Et à mes semblables, si dignes, si dignes mes semblables.

Réduit à une humilité de catastrophe, à un nivellement parfait comme après une immense trouille.

Ramené au-dessous de toute mesure à mon rang réel, au rang infime que je ne sais quelle idée-ambition m'avait fait déserter.

Anéanti quant à la hauteur, quant à l'estime.

Perdu en un endroit lointain (ou même pas), sans nom, sans identité.


CLOWN, abattant dans la risée, dans l'esclaffement, dans le grotesque, le sens que contre toute lumière je m'étais fait de mon importance.

Je plongerai.

Sans bourse dans l'infini-esprit sous-jacent ouvert à tous, ouvert moi-même à une nouvelle et incroyable rosée.

A force d'être nul

Et ras

Et risible...



jeudi 13 janvier 2022

Michaux (Japon)

Michaux, Un Barbare en Asie (chapitre 'Un barbare au Japon') :

"Le Japon a la manie de nettoyer.

Or, un lavage, comme une guerre, a quelque chose de puéril, parce qu'il faut recommencer après quelque temps.

Mais le Japonais aime l'eau, et le « Samouraï », l'honneur, et la vengeance. Le « Samouraï » lave dans le sang. Le Japonais lave même le ciel. Dans quel tableau japonais avez-vous vu un ciel sale ? Et pourtant !

Il ratisse aussi les vagues.

Un éther pur et glacé règne entre les objets qu'il dessine ; son extraordinaire pureté est arrivée à faire croire merveilleusement clair leur pays où il pleut énormément.

Plus claires seraient encore si c'est possible leur musique, leurs voix de jeunes filles, pointues et déchirantes, sorte d'aiguilles à tricoter dans l'espace musical.

Comme c'est loin de nos orchestres à vagues de fond, où dernièrement est apparu ce noceur sentimental appelé saxophone.

Ce qui me glaçait tellement au théâtre japonais, c'était encore ce vide, qu'on aime pour finir et qui fait mal d'abord, qui est autoritaire, et les personnages immobiles, situés aux deux extrémités de la scène, gueulant et se déchargeant alternativement, avec une tension proprement effroyable, sorte de bouteilles de Leyde vivantes."


lundi 19 avril 2021

Michaux (combat)

 Michaux, Le grand Combat (NRF, 1927) :

"Il l’emparouille et l’endosque contre terre ; 

Il le rague et le roupète jusqu’à son drâle ;

Il le pratèle et le libuque et lui baruffle les ouillais ;

Il le tocarde et le marmine,

Le manage rape à ri et ripe à ra.

Enfin il l’écorcobalisse.


L’autre hésite, s’espudrine, se défaisse, se torse et se ruine.

C’en sera bientôt fini de lui ;

Il se reprise et s’emmargine… mais en vain

Le cerceau tombe qui a tant roulé.

Abrah ! Abrah ! Abrah !

Le pied a failli !

Le bras a cassé !

Le sang a coulé !

Fouille, fouille, fouille

Dans la marmite de son ventre est un grand secret

Mégères alentour qui pleurez dans vos mouchoirs ;

On s’étonne, on s’étonne, on s’étonne

Et vous regarde,

On cherche aussi, nous autres, le Grand Secret."