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samedi 29 juin 2024

Genevoix (nature)

Genevoix, Tendre Bestiaire § "La maison" : 

"[J]'ai vécu longtemps à la campagne ; en fait, à part quelques interruptions dues à mes lointaines études, puis à la guerre, jusqu'à ma soixantième année.

La guerre finie, j'avais rejoint mon père dans la petite ville où il vivait. Notre maison était dans le bourg, au bord d'une rue sans autres dépendances qu'un étroit jardinet : deux arbres, un marronnier, un cèdre, quelques arbustes, des fusains, des aucubas, quelques rosiers, on voit cela... Mais la campagne était tout près, la vraie : l'immense vallée où soufflait la brise océane, où passaient dans les nues d'équinoxe les grands vols de migrateurs. De la chambre où je travaillais, je voyais par-dessus les toits, à huit kilomètres de là, bleuir les pineraies de Sologne.

Chaque jour et quel que fût le temps, j'arpentais les chemins à ornières, les boqueteaux, les levées de Loire. J'appris ainsi, de saison en saison, à reconnaître les fleurs de l'herbe, des talus, des jachères et des friches. Les chants et les nids des oiseaux, les champignons, les bêtes furtives, les insectes des feuilles, ceux des mares, ceux qui dansent dans les rais de soleil venaient au-devant de mes pas, les entraînaient de merveille en merveille, me réhabituaient à une vie que j'étais en train d'oublier. Je ne médirai point des livres, à condition qu'ils n'excluent rien, qu'ils aident. Ce que je leur devais se décantait comme de soi-même à mesure que mes pas du jour, de source en source, orientaient mes pas du lendemain."


mardi 8 décembre 2020

Genevoix (harfang)

 Genevoix, Le Bestiaire enchanté (chapitre La coccinelle) :

"C’est à travers mon sommeil que je perçus d’abord la naissance, haut dans le ciel, d’une sorte de sifflement continu, d’une limpidité, d’une force, je dirais pour un peu d’une luminosité admirables.

Car cela éveillait aussitôt la sensation d’une trajectoire, droite, rapide, semblable à celle d’un aérolithe à travers un ciel d’été, mais longue et sans trêve étirée comme entre deux infinis. Tout à fait éveillé maintenant, j’écoutais de toutes mes oreilles, sans qu’il me fût possible, dans le temps même où j’en étais traversé, de situer la source, le passage, la direction du ciel où, par-dessus la forêt sans limites, s’enfonçait ce cri de la nuit. Je ne l’entendais plus et je continuais de l’entendre : ainsi l’œil continue de voir, longtemps après qu’il s’est éteint, aigu et bleu, le trait de feu qui a rayé la nue.

- Les loups ? dit l’un des compagnons allongés auprès de moi.

Et un autre, sans doute l’un des trappeurs qui nous guidaient :

- C’est un hibou. Peut-être le grand cornu, peut-être le grand harfang des neiges.

Ce harfang, je l’avais contemplé longtemps, captif à Charlesbourg, près de Québec. Il a des yeux inoubliables, démesurés, deux abîmes sombres d’un brun profond, ardent, où le noir des pupilles irradie un regard fixe, intense, pénétrant comme un regard humain. Aussi blanc et plus blanc que l’effraie, hiératique et debout, colossal, il attachait sur nous le poids de ce regard, et je ne sais quelle gêne m’oppressait, grandissait, me retenait comme malgré moi contre les barreaux de sa cage. Cette puissance, cette blancheur, ce regard et ce cri, quelle créature, née de quelle fantaisie, de quel délire sublime de l’inépuisable vie !"


image : 

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/5/5a/Bubo_scandiacus_Delta_3.jpg


cri :

https://www.youtube.com/watch?v=OaNVCsx6NT4


remarque : il semble étrange de confondre avec le cri du loup...


mardi 31 mars 2020

Genevoix (chevreuil)


GenevoixTendre bestiaire, chap. Le chevreuil, in Contes et récits, t. 6 p. 37 : 
« Qui a vu un chevreuil, à la lisière d'un bois, sauter un haut grillage pour aller viander dans un champ ne saurait oublier ce bond splendide, le col tendu, les genoux avant rassemblés jusqu'à presque toucher la gorge, l'ascension apparemment lente, prodigieusement aisée qui soulève en oblique le corps fauve, le repli brusque des pattes arrière au passer du fil barbelé, tandis qu'à l'avant-train les pattes déjà se déploient et s'allongent pour recevoir - basculant, inversant vers la descente l'oblique du corps jusqu'alors ascendant - le poids de l'animal qui va reprendre terre.
C'est un enchantement pour les yeux. La grâce, la force et l'efficacité touchent ici à leur perfection. Quel athlète qui puisse y atteindre ? La volonté, le cœur, l'intelligence, les dons physiques les plus rares ne rejoindront jamais cette naturelle et facile beauté. De même la nage d'un ours polaire, d'une loutre, le demi vol d'un écureuil qui prend l'essor d'une branche à une autre, tirant parti pour un nouvel envol du balancement de la branche-relais, faisant sienne au juste moment l'élasticité de ses fibres. »