Affichage des articles dont le libellé est Baudelaire. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Baudelaire. Afficher tous les articles

jeudi 20 mars 2025

Perec (Baudlair)

Perec, La Disparition éd. L'imaginaire p. 122 :


Chanson,

par un fils adoptif du Commandant Aupick


Sois soumis, mon chagrin, puis dans ton coin sois sourd

Tu la voulais la nuit, la voilà, la voici

Un air tout obscurci a chu sur nos faubourgs

Ici portant la paix, là-bas donnant souci.


Tandis qu’un vil magma d’humains, oh, trop banals,

Sous l’aiguillon Plaisir, guillotin sans amour,

Va puisant son poison aux puants carnavals,

Mon chagrin, saisis-moi la main ; là, pour toujours


Loin d’ici. Vois s’offrir sur un balcon d’oubli,

Aux habits pourrissants, nos ans qui sont partis ;

Surgir du fond marin un guignon souriant ;

 

Apollon moribond s’assoupir sous un arc

Puis ainsi qu’un drap noir traînant au clair ponant

Ouïs, Amour, ouïs la Nuit qui sourd du parc.



jeudi 17 octobre 2024

Baudelaire-Quincey (paix)

Baudelaire / Quincey, Les Paradis artificiels, II, III :

"La ville de L... représentait la terre avec ses chagrins et ses tombeaux, situés loin derrière, mais non totalement oubliés ni hors de portée de ma vue. L'océan, avec sa respiration éternelle, mais couvé par un grand calme, personnifiait mon esprit et l'influence qui le gouvernait alors. Il me semblait que, pour la première fois, je me tenais à distance et en dehors du tumulte de la vie ; que le vacarme, la fièvre et la lutte étaient suspendus ; qu'un répit était accordé aux secrètes oppressions de mon coeur ; un repos férié ; une délivrance de tout travail humain. L'espérance qui fleurit dans les chemins de la vie ne contredisait plus la paix qui habite dans les tombes, les évolutions de mon intelligence me semblaient aussi infatigables que les cieux, et cependant toutes les inquiétudes étaient aplanies par un calme alcyonien ; c'était une tranquillité qui semblait le résultat, non pas de l'inertie, mais de l'antagonisme majestueux de forces égales et puissantes : activités infinies, infini repos."


jeudi 25 avril 2024

Goncourt (Baudelaire)

Goncourt, Journal octobre 1859, éd. Bouquins t. 1 p. 302 : 

"Baudelaire soupe aujourd’hui à côté de nous. Il est sans cravate, le col nu, la tête rasée, en vraie toilette de guillotiné. Au fond, une recherche voulue, de petites mains, lavées, écurées, soignées comme des mains de femme – et avec cela une tête de maniaque, une voix coupante comme une voix d’acier, et une élocution visant à la précision ornée d’un Saint-Just et l’attrapant. 

Il se défend obstinément, avec une certaine colère rèche, d’avoir outragé les mœurs dans ses vers."


mardi 31 octobre 2023

Baudelaire + Valéry (journaux)

Baudelaire, Mon cœur mis à nu Pléiade p. 1299 : 

"Il est impossible de parcourir une gazette quelconque, de n'importe quel jour ou quel mois ou quelle année, sans y trouver à chaque ligne des signes de la perversité humaine la plus épouvantable, en même temps que les vanteries les plus surprenantes de probité, de bonté, de charité, et les affirmations les plus effrontées relatives au progrès et à la civilisation. Tout journal, de la première ligne à la dernière, n'est qu'un tissu d'horreurs. Guerres, crimes, vols, impudicités, tortures, crimes des princes, crimes des nations, crimes des particuliers, une ivresse d'atrocité universelle. Et c'est de ce dégoûtant apéritif que l'homme civilisé accompagne son repas de chaque matin. Tout, en ce monde, sue le crime : le journal, la muraille et le visage de l'homme. Je ne comprends pas qu'une main pure puisse toucher un journal sans une convulsion de dégoût." 


Valéry, Mélange, "Instants" Pléiade t. 1 : 

"Un adolescent devant son lycée, avec son Virgile et son Corneille sous le bras. Il lit un journal, tableau d’horreurs en grosses lettres.

— Qu’est-ce que tu fais là ?

— Bonjour, Monsieur. Je fais mes inhumanités."


samedi 14 octobre 2023

Huysmans (Baudelaire)

Huysmans, préface à Rimes de joie (de Th. Hannon) in Vingt Lettres à Théo Hannon, éd. À l'Écart, 1984 p. 50 : 

"Le seul maître moderne qui fût, en dépit de son exaspérant diabolisme de dandy et de romantique, attirant et curieux, [...] le seul qui ait sonné une note vraiment nouvelle, qui ait, par ces temps de poésies impassibles et pleurardes, créé une oeuvre vivante et vraie, qui ait osé, à son époque, briser les moules prônés d'Hugo, ... le seul qui se soit résolument engagé dans les sentiers jusqu'alors inexplorés du réalisme. 

J'ai nommé le poète de génie qui, de même que notre grand Flaubert, ouvre sur une épithète, des horizons sans fin, l'abstracteur de l'essence et du subtil de nos corruptions, le chantre de ces heures de trouble où la passion qui s'use cherche, dans des tentatives impies, l'apaisement des folies charnelles, j'ai nommé le poète qui a rendu le vide immense des amours simples, les hantises implacables du spleen, la déroute des sens surmenés, l'adorable douleur des lents baisers qui boivent, le peintre qui nous a initiés aux charmes mélancoliques des saisons pluvieuses et des joies en ruine, j'ai nommé le prodigieux artiste qui a gerbé les Fleurs du Mal, Charles Baudelaire !"


"l'adorable douleur des lents baisers qui boivent" : bel alexandrin… 

rappel :

http://lecalmeblog.blogspot.com/2019/12/la-passion-de-j-k-huysmans.html

jeudi 16 février 2023

Baudelaire (nature)

Baudelaire , Lettre à F. Desnoyers :

"Mon cher Desnoyers, vous me demandez des vers pour votre petit volume, des vers sur la Nature, n’est-ce pas ? sur les bois, les grands chênes, la verdure, les insectes, – le soleil, sans doute ? Mais vous savez bien que je suis incapable de m’attendrir sur les végétaux, et que mon âme est rebelle à cette singulière Religion nouvelle, qui aura toujours, ce me semble, pour tout être spirituel je ne sais quoi de shocking. Je ne croirai jamais que l’âme des Dieux habite dans les plantes, et, quand même elle y habiterait, je m’en soucierais médiocrement, et considérerais la mienne comme d’un bien plus haut prix que celle des légumes sanctifiés. J’ai même toujours pensé qu’il y avait dans la Nature, florissante et rajeunie, quelque chose d’affligeant, de dur, de cruel, – un je ne sais quoi qui frise l’impudence. Dans l’impossibilité de vous satisfaire complètement suivant les termes stricts du programme, je vous envoie deux morceaux poétiques, qui représentent à peu près la somme des rêveries dont je suis assailli aux heures crépusculaires. Dans le fond des bois, enfermé sous ces voûtes semblables à celles des sacristies et des cathédrales, je pense à nos étonnantes villes, et la prodigieuse musique qui roule sur les sommets me semble la traduction des lamentations humaines.  C. B."



mercredi 11 janvier 2023

Baudelaire (forme)

Baudelaire, lettre à Armand Fraisse (18 février 1860) :

 "Quel est donc l'imbécile […] qui traite si légèrement le sonnet et n'en voit pas la beauté pythagorique ? Parce que la forme est contraignante, l'idée jaillit plus intense. Tout va bien au sonnet, la bouffonnerie, la galanterie, la passion, la rêverie, la méditation philosophique. Il y a là la beauté du métal et du minéral bien travaillés. Avez-vous observé qu'un morceau du ciel, aperçu par un soupirail, ou entre deux cheminées, deux rochers, ou par une arcade, etc., donnait une idée plus profonde de l'infini qu'un grand panorama vu du haut d'une montagne ? Quant aux longs poèmes, nous savons ce qu'il faut en penser ; c'est la ressource de ceux qui sont incapables d'en faire de courts !"



samedi 30 avril 2022

Baudelaire (mort des amants)

... pour ce qui est probablement la millième page de ce blog, un poème parfait :


Baudelaire 


           La Mort des Amants


Nous aurons des lits pleins d'odeurs légères,

Des divans profonds comme des tombeaux,

Et d'étranges fleurs sur des étagères,

Ecloses pour nous sous des cieux plus beaux.


Usant à l'envi leurs chaleurs dernières,

Nos deux coeurs seront deux vastes flambeaux,

Qui réfléchiront leurs doubles lumières

Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux.


Un soir fait de rose et de bleu mystique,

Nous échangerons un éclair unique,

Comme un long sanglot, tout chargé d'adieux ;


Et plus tard un Ange, entr'ouvrant les portes,

Viendra ranimer, fidèle et joyeux,

Les miroirs ternis et les flammes mortes.



vendredi 22 avril 2022

Baudelaire (singularité)

Baudelaire, Salon de 1846, De L'idéal et du modèle :

"Quoique le principe universel soit un, la nature ne donne rien d’absolu, ni même de complet ; je ne vois que des individus. Tout animal, dans une espèce semblable, diffère en quelque chose de son voisin, et parmi les milliers de fruits que peut donner un même arbre il est impossible d’en trouver deux identiques. […] Chaque individu est une harmonie […] Que Lavater se soit trompé dans le détail, c’est possible ; mais il avait l’idée du principe. Telle main veut tel pied ; chaque épiderme engendre son poil. Chaque individu a donc son idéal."

lundi 18 avril 2022

Balzac (Baudelaire, Gautier, haschisch)

Gautier, sur Baudelaire parlant de Balzac... : 

"Balzac vint à une de ces soirées, et Baudelaire raconte ainsi sa visite : « Balzac pensait sans doute qu'il n'est pas de plus grande honte ni de plus vive souffrance que l'abdication de sa volonté. Je l'ai vu une fois, dans une réunion où il était question des prodigieux effets du haschich. Il écoutait et questionnait avec une attention et une vivacité amusantes. Les personnes qui l'ont connu devinent qu'il devait être intéressé. Mais l'idée de penser malgré lui-même le choquait vivement ; on lui présenta du dawamesk, il l'examina, le flaira, et le rendit sans y toucher. La lutte entre sa curiosité presque enfantine et sa répugnance pour l'abdication, se trahissait sur son visage expressif d'une manière frappante ; l'amour de la dignité l'emporta. En effet, il est difficile de se figurer le théoricien de la volonté, le jumeau spirituel de Louis Lambert consentant à perdre une parcelle de cette précieuse substance. »

Nous étions ce soir-là à l'hôtel Pimodan, et nous pouvons constater la parfaite exactitude de cette petite anecdote. Seulement, nous y ajouterons ce détail caractéristique : en rendant la cuillerée de dawamesk qu'on lui offrait, Balzac dit que l'essai était inutile et que le haschich, il en était sûr, n'aurait aucune action sur son cerveau."



jeudi 3 mars 2022

Baudelaire (habit noir)

Baudelaire, Salon de 1846, Pléiade t. II, p. 495 :

"Et cependant, n’a-t-il pas sa beauté et son charme indigène, cet habit tant victimé ? N’est-il pas l’habit nécessaire de notre époque, souffrante et portant jusque sur ses épaules noires et maigres le symbole d’un deuil perpétuel ? Remarquez bien que l’habit noir et la redingote ont non seulement leur beauté politique, qui est l’expression de l’égalité universelle, mais encore leur beauté poétique, qui est l’expression de l’âme publique ; – une immense défilade de croque-morts, croque-morts politiques, croque-morts amoureux, croque-morts bourgeois. Nous célébrons tous quelque enterrement. […] Que le peuple des coloristes ne se révolte pas trop ; car, pour être plus difficile, la tâche n’en est que plus glorieuse. Les grands coloristes savent faire de la couleur avec un habit noir, une cravate blanche et un fond gris."


on peut lire sur ce sujet : 

Marie-Christine NATTA, « Baudelaire et l’habit noir », Sociopoétiques [En ligne], n°2, mis à jour le : 17/06/2019

URL : http://revues-msh.uca.fr/sociopoetiques/index.php?id=373

mercredi 24 novembre 2021

Baudelaire (paradis perdu 3)

Baudelaire, à Poulet-Malassis, 23 avril 1860 : 

"Qu’est-ce que l’enfant aime si passionnément dans sa mère, dans sa bonne, dans sa sœur aimée ? Est-ce simplement l’être qui le nourrit, le peigne, le lave et le berce ? C’est aussi la caresse et la volupté sensuelle. Pour l’enfant, cette caresse s’exprime à l’insu de la femme, par toutes les grâces de la femme. Il aime donc sa mère, sa sœur, sa nourrice, pour le chatouillement agréable du satin et de la fourrure, pour le parfum de la gorge et des cheveux, pour le cliquetis des bijoux, pour le jeu des rubans, etc…, pour tout ce mundus muliebris, commençant à la chemise et s’exprimant même par le mobilier, où la femme met l’empreinte de son sexe."


rappel : 

Huysmans, À rebours

"... seul, en effet, le XVIIIe siècle a su envelopper la femme d'une atmosphère vicieuse, contournant les meubles selon la forme de ses charmes, imitant les contractions de ses plaisirs ; les volutes de ses spasmes, avec les ondulations, les tortillements du bois et du cuivre... "



jeudi 18 novembre 2021

Baudelaire (paradis perdu 2)

Baudelaire, lettres à sa mère :

décembre 1857 : 

"Vous m'avez invité à venir vous voir, en me faisant comprendre que l'absence de M. Emon me permettait le séjour de Honfleur, comme si M. Emon avait qualité pour me fermer ou pour m'ouvrir la porte de ma mère [...]" 

mai 1861 : 

"Ma chère mère, Si tu possèdes vraiment le génie maternel et si tu n'es pas encore lasse, viens à Paris, viens me voir, et même chercher. Moi, pour mille raisons terribles, je ne puis pas aller à Honfleur chercher ce que je voudrais tant, un peu de courage et de caresses. À la fin de mars, je t'écrivais : Nous reverrons-nous jamais ! J'étais dans une de ces crises où on voit la terrible vérité. Je donnerais je ne sais quoi pour passer quelques jours auprès de toi, toi, le seul être à qui ma vie est suspendue, huit jours, trois jours, quelques heures. [...]"


lundi 15 novembre 2021

Baudelaire (paradis perdu)

Baudelaire, Les Fleurs du mal (Tableaux parisiens) XCIX :

Je n'ai pas oublié, voisine de la ville,

Notre blanche maison, petite mais tranquille ;

Sa Pomone de plâtre et sa vieille Vénus

Dans un bosquet chétif cachant leurs membres nus,

Et le soleil, le soir, ruisselant et superbe,

Qui, derrière la vitre où se brisait sa gerbe,

Semblait, grand oeil ouvert dans le ciel curieux,

Contempler nos dîners longs et silencieux,

Répandant largement ses beaux reflets de cierge

Sur la nappe frugale et les rideaux de serge.


[poème commenté, ou plutôt 'déployé' par Jean Starobinski, in La Beauté du monde p. 442-452] 

mercredi 24 mars 2021

Baudelaire + Montherlant (extase érotique)

 BaudelaireFusées III, ancienne éd. Pléiade p. 1249 :

"Je crois que j'ai déjà écrit dans mes notes que l'amour ressemblait fort à une torture ou à une opération chirurgicale. Mais cette idée peut être développée de la manière la plus amère. Quand même les deux amants seraient très épris et très pleins de désirs réciproques, l'un des deux sera toujours plus calme ou moins possédé que l'autre. Celui-là, ou celle-là, c'est l'opérateur, ou le bourreau ; l'autre, c'est le sujet, la victime. Entendez-vous ces soupirs, préludes d'une tragédie de déshonneur, ces gémissements, ces cris, ces râles ? Qui ne les a proférés, qui ne les a irrésistiblement extorqués ? Et que trouvez-vous de pire dans la question appliquée par de soigneux tortionnaires ? Ces yeux de somnambule révulsés, ces membres dont les muscles jaillissent et se roidissent comme sous l'action d'une pile galvanique, l'ivresse, le délire, l'opium, dans leurs plus furieux résultats, ne vous en donneront certes pas d'aussi affreux, d'aussi curieux exemples. Et le visage humain, qu'Ovide croyait façonné pour refléter les astres, le voilà qui ne parle plus qu'une expression d'une férocité folle, ou qui se détend dans une espèce de mort. Car, certes, je croirais faire un sacrilège en appliquant le mot : extase à cette sorte de décomposition.


MontherlantCarnets (Va jouer avec cette poussière) p. 83 : 

« Ces coquins d'auteurs, quand même, quelle licence, quelle effronterie dans leurs descriptions de la volupté, et comment ne pas comprendre les saints religieux qui voulaient que le contenu de toutes les bibliothèques, ou presque, fût jeté au feu ? Ecoutez celui-ci, par exemple ; comme on sent bien qu'il parle d'expérience et veut qu'on le sache : 

"Qui ne sait que dans ce transport on se mange, qu'on se dévore, qu'on voudrait s'incorporer en toutes manières, enlever, jusqu'avec les dents, l'objet de son sentiment, pour le posséder, pour s'en nourrir, pour s'y unir, pour en vivre ?

L'animal ! Son nom est Bossuet : Traité de la concupiscence. » 


dimanche 7 mars 2021

Baudelaire (haschisch)

 Baudelaire, Paradis artificiels, Pléiade 1 p. 419-420 : 

« Il arrive quelquefois que la personnalité disparaît et que l'objectivité, qui est le propre des poètes panthéistes, se développe en vous si anormalement que la contemplation des objets extérieurs vous fait oublier votre propre existence, et que vous vous confondez bientôt avec eux. [...] Votre œil se fixe sur un arbre harmonieux, courbé par le vent ; dans quelques secondes, ce qui ne serait dans le cerveau d'un poète qu'une comparaison fort naturelle deviendra dans le vôtre une réalité. Vous prêtez d'abord à l'arbre votre passion, votre désir ou votre mélancolie ; ses gémissements et ses oscillations deviennent les vôtres, et bientôt vous êtes l'arbre. De même, l'oiseau qui plane au fond de l'azur représente d'abord l'immortelle envie de planer au-dessus des choses humaines ; mais déjà vous êtes l'oiseau lui-même. Je vous suppose assis et fumant. Votre attention se reposera un peu trop longtemps sur les nuages bleuâtres qui s’exhalent de votre pipe. L’idée d’une évaporation, lente, successive, éternelle, s’emparera de votre esprit, et vous appliquerez bientôt cette idée à vos propres pensées, à votre matière pensante. Par une équivoque singulière, par une espèce de transposition ou de quiproquo intellectuel, vous vous sentirez vous évaporant, et vous attribuerez à votre pipe (dans laquelle vous vous sentez accroupi et ramassé comme le tabac) l’étrange faculté de vous fumer. [...] On dirait qu’on vit plusieurs vies d’homme en l’espace d’une heure. N’êtes-vous pas alors semblable à un roman fantastique qui serait vivant au lieu d’être écrit ? »


lundi 6 juillet 2020

Baudelaire (thyrse)


Baudelaire, Petits poèmes en prose XXXII (‘à Franz Liszt’) :
« Qu'est-ce qu'un thyrse? Selon le sens moral et poétique, c'est un emblème sacerdotal dans la main des prêtres ou prêtresses célébrant la divinité dont ils sont les interprètes et les serviteurs. Mais physiquement ce n'est qu'un bâton, un pur bâton, perche à houblon, tuteur de vigne, sec, dur et droit. Autour de ce bâton, dans des méandres capricieux, se jouent et folâtrent des tiges et des fleurs, celles-ci sinueuses et fuyardes, celles-là penchées comme des cloches ou des coupes renversées. Et une gloire étonnante jaillit de cette complexité de lignes et de couleurs, tendres ou éclatantes. Ne dirait-on pas que la ligne courbe et la spirale font leur cour à la ligne droite et dansent autour dans une muette adoration ? Ne dirait-on pas que toutes ces corolles délicates, tous ces calices, explosions de senteurs et de couleurs, exécutent un mystique fandango autour du bâton hiératique ? Et quel est, cependant, le mortel imprudent qui osera décider si les fleurs et les pampres ont été faits pour le bâton, ou si le bâton n'est que le prétexte pour montrer la beauté des pampres et des fleurs ? […] - Le bâton, c'est votre volonté, droite, ferme et inébranlable ; les fleurs, c'est la promenade de votre fantaisie autour de votre volonté ; c'est l'élément féminin exécutant autour du mâle ses prestigieuses pirouettes. Ligne droite et ligne arabesque, intention et expression, roideur de la volonté, sinuosité du verbe, unité du but, variété des moyens, amalgame tout-puissant et indivisible du génie, quel analyste aura le détestable courage de vous diviser et de vous séparer ? »

jeudi 28 mai 2020

Baudelaire (peinture)


Baudelaire, Le Peintre de la vie moderne, V : L'art mnémonique : 
« Quand un véritable artiste en est venu à l’exécution définitive de son œuvre, le modèle lui serait plutôt un embarras qu’un secours. Il arrive même que des hommes tels que Daumier et M. G. [Constantin Guys], accoutumés dès longtemps à exercer leur mémoire et à la remplir d’images, trouvent devant le modèle et la multiplicité de détails qu’il comporte, leur faculté principale troublée et comme paralysée.
 Il s’établit alors un duel entre la volonté de tout voir, de ne rien oublier, et la faculté de la mémoire qui a pris l’habitude d’absorber vivement la couleur générale et la silhouette, l’arabesque du contour. Un artiste ayant le sentiment parfait de la forme, mais accoutumé à exercer surtout sa mémoire et son imagination, se trouve alors comme assailli par une émeute de détails, qui tous demandent justice avec la furie d’une foule amoureuse d’égalité absolue. Toute justice se trouve forcément violée; toute harmonie détruite, sacrifiée ; mainte trivialité devient énorme ; mainte petitesse, usurpatrice. Plus l’artiste se penche avec impartialité vers le détail, plus l’anarchie augmente. Qu’il soit myope ou presbyte, toute hiérarchie et toute subordination disparaissent. C’est un accident qui se présente souvent dans les œuvres d’un de nos peintres les plus en vogue, dont les défauts d’ailleurs sont si bien appropriés aux défauts de la foule, qu’ils ont singulièrement servi sa popularité. »

samedi 28 mars 2020

Baudelaire (chats)


Baudelaire : 

Les chats

Les amoureux fervents et les savants austères
Aiment également, dans leur mûre saison,
Les chats puissants et doux, orgueil de la maison,
Qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires.

Amis de la science et de la volupté
Ils cherchent le silence et l'horreur des ténèbres ;
L'Érèbe les eût pris pour ses coursiers funèbres,
S'ils pouvaient au servage incliner leur fierté.

Ils prennent en songeant les nobles attitudes
Des grands sphinx allongés au fond des solitudes,
Qui semblent s'endormir dans un rêve sans fin ;

Leurs reins féconds sont pleins d'étincelles magiques,
Et des parcelles d'or, ainsi qu'un sable fin,
Étoilent vaguement leurs prunelles mystiques.

dimanche 8 mars 2020

Baudelaire, J. Renard, Nabokov (cygne)


Baudelaire, Le Cygne [extr.] : 
Là je vis, un matin, à l'heure où sous les cieux
Froids et clairs le travail s'éveille, où la voirie
Pousse un sombre ouragan dans l'air silencieux,

Un cygne qui s'était évadé de sa cage,
Et, de ses pieds palmés frottant le pavé sec,
Sur le sol raboteux traînait son blanc plumage.
Près d'un ruisseau sans eau la bête ouvrant le bec

Baignait nerveusement ses ailes dans la poudre,
Et disait, le coeur plein de son beau lac natal :
" Eau, quand donc pleuvras-tu ? quand tonneras-tu, foudre ? " 

Renard (Jules), Histoires Naturelles, Le Cygne : 
« Il glisse sur le bassin, comme un traîneau blanc, de nuage en nuage. Car il n'a faim que des nuages floconneux qu'il voit naître, bouger et se perdre dans l'eau. C'est l'un d'eux qu'il désire. Il le vise du bec et il plonge tout à coup son col vêtu de neige.
Puis, tel un bras de femme sort d'une manche, il le retire.
Il n'a rien.
Il regarde : les nuages effarouchés ont disparu.
Il ne reste qu'un instant désabusé, car les nuages tardent peu à revenir, et, là-bas, où meurent les ondulations de l'eau, en voici un qui se reforme.
Doucement, sur son léger coussin de plumes, le cygne rame et s'approche... 
Il s'épuise à pêcher de vains reflets, et peut-être qu'il mourra, victime de cette illusion, avant d'attraper un seul morceau de nuage.
Mais qu'est-ce que je dis ?
Chaque fois qu'il plonge, il fouille du bec la vase nourrissante et ramène un ver. 
Il engraisse comme une oie. »

Nabokov, Pluie de Pâques [1925, en russe], trad. Laure Troubetzkoï, Nouvelles, Quarto p. 251 :
« Une fois dans la rue, elle éclata en sanglots. Elle marchait, s’essuyant les yeux avec son foulard, chancelant et frappant le pavé de son parapluie de soie en forme de canne. Le ciel était vaste et tourmenté, avec une lune voilée et des nuages qui ressemblaient à des ruines. Devant le cinéma éclairé se reflétaient dans une flaque les pieds en canard et la tête frisée de Chaplin. Et tandis que Joséphine, sous les arbres bruissants et en pleurs, longeait le lac pareil à un mur de brouillard, elle vit soudain luire faiblement au bout d’un petit môle un fanal vert émeraude et quelque chose de blanc et de volumineux essayer de grimper dans un canot noir qui clapotait en contrebas… À travers ses larmes, elle distingua un vieux cygne très gros qui, avec la gaucherie d’une oie, gonflant ses plumes et battant des ailes, se hissait lourdement par-dessus bord ; le canot oscilla, des cercles verts coururent à la surface de l’eau noire et luisante qui se fondait dans le brouillard. »

« Once outside, she broke into sobs, and walked pressing her handkerchief to her eyes, swaying slightly, tapping her silken, canelike umbrella on the sidewalk. The sky was cavernous and trouble - the moon vague, the clouds like ruins. The angled feet of a curly-headed Chaplin were reflected in a puddle near a brightly lit cinema. And when Joséphine walked beneath the noisy, weeping trees beside the lake, which seemed like a wall of mist, she saw an emerald lantern glowing faintly at the edge of a small pier and something large and white clambering onto a black boat that bobbed below. She focused through her tears. An enormous old swan puffed itself up, flapped its wings, and suddenly, clumsy as a goose, waddled heavily onto the deck. The boat rocked ; green circles welled over the black, oily water that merged into fog. »