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lundi 13 novembre 2023

Racine (éloignement)

Racine, Bajazet, préface : 

"Les personnages tragiques doivent être regardés d'un autre œil que nous ne regardons d'ordinaire les personnages que nous avons vus de si près. On peut dire que le respect que l'on a pour les héros augmente à mesure qu'ils s'éloignent de nous : major e longinquo reverentia. L'éloignement des pays répare en quelque sorte la trop grande proximité des temps. Car le peuple ne met guère de différence entre ce qui est, si j'ose ainsi parler, à mille ans de lui, et ce qui en est à mille lieues. C'est ce qui fait, par exemple, que les personnages turcs, quelque modernes qu'ils soient, ont de la dignité sur notre théâtre. On les regarde de bonne heure comme anciens. "


samedi 11 juin 2022

Sapho, Chartier, Labé, Racine (amour)

Sapho, trad. Boileau :

"Je sens de veine en veine une subtile flamme

Courir par tout mon corps, sitôt que je te vois :

Et dans les doux transports où s'égare mon âme.

Je ne saurais trouver de langue ni de voix.

Un nuage confus se répand sur ma vue.

Je n'entends plus : je tombe en de douces langueurs;

Et pâle, sans haleine, interdite, éperdue,

Un frisson me saisit, je tremble, je me meurs."


Sapho trad Brasillach  : 

"À nouveau l'amour, le briseur de membres,

Me tourmente, doux et amer.

Il est insaisissable, il rampe."


Chartier, Rondeau (mis en musique par G. Binchois) :

"Près de ma dame et loin de mon vouloir,

Plein de désir et crainte tout ensemble,

Le cœur me faut et le parler me tremble [...]"


Labé :

"Je vis, je meurs, je me brûle et me noie,

J'ai chaud extrême en endurant froidure : 

La vie m'est trop molle et trop dure.

J'ai grands ennuis entremêlés de joie :

Tout à un coup je ris et je larmoie,

Et en plaisir maint grief tourment n'endure :

Mon bien s'en va, et à jamais il dure :

Tout en un coup je sèche et je verdoie."


Racine, Phèdre : 

"Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue;

Un trouble s'éleva dans mon âme éperdue ;

Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler;

Je sentis tout mon corps et transir et brûler;

Je reconnus Vénus et ses feux redoutables,

D'un sang qu'elle poursuit tourments inévitables."


mardi 18 août 2020

Racine + Molière (coup de foudre)


Racine, Britannicus, acte 1, scène 2  [1669]
NERON 
[…] Excité d'un désir curieux,
Cette nuit je l'ai vue arriver en ces lieux,
Triste, levant au ciel ses yeux mouillés de larmes,
Qui brillaient au travers des flambeaux et des armes,
Belle, sans ornement, dans le simple appareil
D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil.
Que veux-tu ? Je ne sais si cette négligence,
Les ombres, les flambeaux, les cris et le silence,
Et le farouche aspect de ses fiers ravisseurs,
Relevaient de ses yeux les timides douceurs,
Quoi qu'il en soit, ravi d'une si belle vue,
J'ai voulu lui parler, et ma voix s'est perdue :
Immobile, saisi d'un long étonnement,
Je l'ai laissé passer dans son appartement.
J'ai passé dans le mien. C'est là que, solitaire,
De son image en vain j'ai voulu me distraire.
Trop présente à mes yeux je croyais lui parler ;
J'aimais jusqu'à ses pleurs que je faisais couler.
Quelquefois, mais trop tard, je lui demandais grâce :
J'employais les soupirs, et même la menace.
Voilà comme, occupé de mon nouvel amour,
Mes yeux, sans se fermer, ont attendu le jour.


Molière, Les Fourberies de Scapin,  acte 1 scène 2 [1671]
OCTAVE
[…] Nous entrons dans une salle, où nous voyons une vieille femme mourante, assistée d'une servante qui faisait des regrets, et d'une jeune fille toute fondante en larmes, la plus belle, et la plus touchante qu'on puisse jamais voir. […] Une autre aurait paru effroyable en l'état où elle était ; car elle n'avait pour habillement qu'une méchante petite jupe, avec des brassières de nuit qui étaient de simple futaine ; et sa coiffure était une cornette jaune, retroussée au haut de sa tête, qui laissait tomber en désordre ses cheveux sur ses épaules ; et cependant faite comme cela, elle brillait de mille attraits, et ce n'était qu'agréments et que charmes, que toute sa personne. […] Ses larmes n'étaient point de ces larmes désagréables, qui défigurent un visage ; elle avait à pleurer, une grâce touchante ; et sa douleur était la plus belle du monde.