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samedi 17 août 2024

Giono (nature)

Giono, Le Chant du monde in Solitude de la pitié (fin) : 

"Je sais bien qu'on ne peut guère concevoir un roman sans homme, puisqu'il y en a dans le monde. Ce qu'il faudrait, c'est le mettre à sa place, ne pas le faire le centre de tout, être assez humble pour s'apercevoir qu'une montagne existe non seulement comme hauteur et largeur mais comme poids, effluves, gestes, puissance d'envoûtement, paroles, sympathie. Un fleuve est un personnage, avec ses rages et ses amours, sa force, son dieu hasard, ses maladies, sa faim d'aventures. Les rivières, les sources sont des personnages : elles aiment, elles trompent, elles mentent, elles trahissent, elles sont belles, elles s'habillent de joncs et de mousses. Les forêts respirent. Les champs, les landes, les collines, les plages, les océans, les vallées dans les montagnes, les cimes éperdues frappées d'éclairs et les orgueilleuses murailles de roches sur lesquelles le vent des hauteurs vient s'éventrer depuis les premiers âges du monde : tout ça n'est pas un simple spectacle pour nos yeux. C'est une société d'êtres vivants. Nous ne connaissons que l'anatomie de ces belles choses vivantes, aussi humaines que nous, et si les mystères nous limitent de toutes parts c'est que nous n'avons jamais tenu compte des psychologies telluriques, végétales, fluviales et marines."


dimanche 14 juillet 2024

Giono (soleil)

Giono, Joselet (incipit), in Solitude de la pitié : 

"Joselet s'est assis en face du soleil.

L'autre est en train de descendre en plein feu. Il a allumé tous les nuages ; il fait saigner le ciel sur le bois. Il vendange tout ce maquis d'arbres, il le piétine, il en fait sortir un jus doré et tout chaud qui coule dans les chemins. Quand un oiseau passe dans le ciel il laisse un long trait noir tout enlacé comme les tortillons de la vigne. On entend sonner des cloches dans les clochers des villages, là-bas derrière les collines. On entend rentrer les troupeaux et ceux qui olivaient les dernières olivettes des hautes-terres s'appellent de verger en verger avec des voix qui font comme quand on tape sur des verres.

« Oh ! Joselet, je lui dis.

— Oh ! Monsieur, il me répond sans détourner la tête.

— Alors tu regardes le soleil ?

— Alors oui, vous voyez. »

Le soleil est maintenant en train de se battre avec un gros nuage tout en ventre.

Il le déchire à grands coups de couteau. Joselet a du soleil plein la barbe comme du jus de pêche. Ça lui barbouille tout l'alentour de la bouche. Il en a plein les yeux et plein les joues. On a envie de lui dire : « Essuie-toi. »

« Alors, tu le manges ce soleil ? Je lui dis encore.

— Eh ! Oui, je le mange », dit Joselet.

Vraiment il s'essuie la bouche du revers de la main et il avale sa salive comme s'il l'avait parfumée d'un gros fruit du ciel."


mercredi 12 juin 2024

Giono (monstres)

Giono, entretien avec Jean Amrouche, 1948 : 

"Je lis les livres de Gisévius sur Hitler. L'hitlérisme a un mérite. Il a lâché sur le monde des monstres de cruauté. Et on a pu s'apercevoir que ces monstres n'étaient pas exotiques, ni même allemands, mais qu'ils étaient aussi de notre pays, de notre village, de notre rue et même de notre maison. Tel le petit coiffeur bien gentil, qui vous demandait s'il ne vous faisait pas mal avant de poser le rasoir sur votre joue, a tué et torturé de ses mains Mlle X en plein bois — parce qu'elle parlait allemand (elle était secrétaire de mairie et alsacienne). Cet électricien qui m'écoute polimenl quand je lui dis de changer les commutateurs, il a éventré trois hommes et il a patouillé à mains nues dans leurs entrailles Celui-là a ouvert le ventre de Mad. Y et a obligé le fils à chercher le petit boche dans le ventre de sa mère. Il est cafetier et vous sert des bocks. Il y a cent et plus hommes et femmes (rien qu'à M.) qui ont tué avec plaisir, torturé avec joie, et à qui on a vu les mains rouges, et qu'on a entendus la bouche pleine d'ordures. Et c'étaient des antihitlériens. Mais hitlériens ou anti, là n'est pas la question. Le grand mérite, c'est qu'on a bu le fond de notre turpitude et que je ne crois plus au coiffeur, à l'électricien, au cafetier, et à cette jeune file qui rougit (et est très belle) Je ne crois même plus à moi. (Voilà pourquoi Un roi sans divertissement)."


jeudi 27 juillet 2023

Giono (lapin)

Giono, Le grand Troupeau :

"… avant, que je te dise pour le lapin. Ne fais pas de civet, le sang cuit trop, ça n'a plus de goût : voilà ce que tu fais : tu fais revenir la viande au poêlon avec des oignons et de la tomate, puis, quand c'est cuit, juste avant de servir, tu verses le sang frais là-dedans, juste avant de servir, juste avant. Le sang frais, ça t'a un goût !"



mardi 28 mars 2023

Giono (constructeur)

Giono, Le poète de la famille, in L'Eau vive, Pléiade p. 429  :

"Il ne savait ni lire, ni écrire. Il était fort en pioche, en pic, en pelle, en barre à mine, en levier, en truelle. Très fort. Il était un fil à plomb vivant. Il était l'équilibre, il ne se servait pas de ciment, il était le ciment. Il n'avait pas la science des choses de construction, il était les choses de construction. Il ne connaissait rien aux papiers. S'il y avait un papier, un plan, un compte, un dessin, une épure, il disait : "Moi, je m'en torche", et il le faisait. Mais, partant alors dans la construction prévue, sans préconçu, il se mettait à la vivre. Tout ce qu'il faisait était du trapèze volant. Inspiré, il fourrageait  dans sa barbe et sa chevelure rousse à pleins doigts barbouillés de mortier, et tout se mettait à obéir. Air, eau, pierre, et feu. À obéir d'une telle obéissance qu'on ne pouvait pas imaginer de désobéissance quelconque. Les plans écrits en devenaient risibles. Tout était vaincu, ordonné et créé sur-le-champ. Il ne faisait aucun effort. Il n'y avait aucune réflexion présidant à l'œuvre. Il était comme l'outil d'un dieu : tout se créait parce que tout devait se créer."



mercredi 22 mars 2023

Giono (Pan)

Giono, Prélude de Pan : 

"Ça virait, ça tournait.

On avait de la poussière jusqu'au ventre, et la sueur coulait de nous comme de la pluie, et c'était sur le parquet de bois un tonnerre de pieds, et on entendait les han, han, du gros Boniface, et les tables qui se cassaient, et les chaises qu'on écrasait, et le verre des verres et des bouteilles qu'on broyait sous les gros souliers avec le bruit que font les porcs en mangeant les pois chiches et il y avait une épaisse odeur d'absinthe et de sirop qui nous serrait la tête comme dans des tenailles.

À dire vrai, dans tout ça, l'Antoine n'était pas pour grand'chose. Au milieu de tout ce vacarme, on n'entendait plus sa musique. Elle était perdue, dans tout ça. On le voyait seulement, au hasard des virevoltes, qui brassait son instrument avec la rage qu'on mettait, nous autres, à danser. Ça n'était donc pas la musique qui nous ensorcelait, mais une chose terrible qui était entrée dans notre cœur en même temps que les regards tristes de l'homme. C'était plus fort que nous. On avait l'air de se souvenir d'anciens gestes, de vieux gestes qu'au bout de la chaîne des hommes, les premiers hommes avaient faits.

Ça avait ouvert dans notre poitrine comme une trappe de cave et il en était sorti toutes les forces noires de la création. Et alors, comme maintenant on était trop petit pour ça, ça agitait notre sac de peau comme des chats enfermés dans un sac de toile. […]

On dansait, comme ça, depuis, qui sait ? On ne sait pas.

Et, tout d'un coup, je sentis monter au fond de moi comme une fureur ; l'abomination des abominations."


mardi 7 mars 2023

Giono (unanimisme)

Giono, Que ma joie demeure, chap. 20 : 

"Ils s'étaient tous approchés. Les femmes, tout contre Barbe, presque sur elle à la gêner, et tous les regards allaient de droite à gauche, et inversement, en suivant la navette, et toutes les paupières s'abaissaient chaque fois que le peigne frappait la toile.

Subitement, ils ne furent plus qu'un grand corps commun. Il n'y avait plus ni Bobi ni Jacquou, ni madame Hélène, ni personne. Il n'y avait plus le poumon de l'un, le cœur de l'autre, la jambe, la cuisse, l'œil ou la bouche, mais tous les yeux ensemble suivaient la navette, et dans toutes les poitrines au même moment sonnait sourdement le coup de peigne frappant la toile. La cadence des baguettes de lisses obligeait les respirations à aller en mesure, puis, peu à peu ces mesures se rejoignaient et ça n'était plus qu'une seule mesure, et tous les poumons respiraient ensemble. Tous les regards étaient attachés à la navette : le regard bleu de Bobi, le regard vert de Joséphine, le regard marron de Marthe, le roux, le gris, un autre bleu, un beau violet profond qui était le regard de Jacquou, un aigu et froid qui était le regard du fils Carle. Et la navette les emportait tous ensemble, de droite, de gauche, de droite, de gauche, comme si elle tissait en même temps une toile avec tous ces regards, pour les réunir en une chose solide."



vendredi 3 mars 2023

Giono (repas 2)

Giono, Que ma joie demeure chap. VIII :

"Il y avait des herbes d'amour. Il y avait la chair noire du lièvre faite avec le meilleur des collines. Il y avait la force du feu. Il y avait le vin noir. A tout ça s'ajoutait l'air qu'on mâchait en même temps que la viande – un air parfumé aux narcisses, car le petit vent venait du champ ; le ciel, le printemps, le soleil qui chauffait les coins souples du corps avec insistance – on aurait dit qu'il savait ce qu'il faisait – il chauffait le tendre des aisselles, les ruisseaux de devant le ventre, ces deux raies entre le ventre et la cuisse et qui se rejoignent – juste là ! Il chauffait la nuque avec parfois comme une morsure comme font les gros chats pour donner envie d'amour aux chattes qui crient après mais s'énervent seules. Il y avait que tout avait soudain odeur et forme. Le plateau tout entier suait son odeur de plateau. On était comme installé sur la large peau d'un bélier."


rappel : Giono (repas 1) :

https://lelectionnaire.blogspot.com/2020/10/giono-repas.html

mercredi 25 janvier 2023

Giono (deuil)

Giono, Un Roi sans divertissement :

"Marie Chazottes ! Évidemment, on y pensait ; mais il y a tout. On y pensait parce qu’on ne l’avait pas trouvée. La vérité est que, si on l’avait trouvée, on l’aurait enterrée au cimetière, c’est-à-dire qu’on y aurait pensé tout un jour, un bon coup, comme il se doit, et après, vogue la galère, comme il se doit. Mais, Bergues avait eu beau vadrouiller, et inspecter, et même renifler dès qu’il commença à faire un peu chaud : rien. […]

Il fallait en faire son deuil. Deuil pour la mère Chazottes en tout cas qui ne savait plus quelle contenance prendre. Où aller porter des fleurs ? Quoi faire ? Quoi faire à quoi ? Où était-elle ? Admettez qu’elle soit en voyage, chez ses cousines, ailleurs, ou en condition à Grenoble, ce serait pareil ! C’est ce qu’elle avait l’air de dire avec son visage ébahi et ses bras ballants devant ce printemps qui ne rendait rien cette fois (comme il est d’usage pour ceux qui se perdent pendant l’hiver). Blague à part, rongée d’un gros chagrin sans précédent ; à qui on ne pouvait apporter aucune consolation."



samedi 24 décembre 2022

Giono (peuplement)

Giono, Ennemonde et autres caractères (incipit)

"Les routes font prudemment le tour du Haut Pays. Certaines fermes sont à dix ou vingt kilomètres de leur voisin le plus proche ; souvent, c'est un homme seul qui devrait faire ces kilomètres pour rencontrer un homme seul, il ne les fait pas de toute sa vie ; ou bien c'est une tribu d'adultes, d'enfants et de vieillards qui devrait aller vers une autre tribu d'adultes, d'enfants et de vieillards pour y voir quoi ? des femmes démantelées par les grossesses répétées, des hommes rouges et des vieillards faisandés (les enfants aussi d'ailleurs) et se faire regarder de haut ? on s'en fiche. Si on veut se faire voir, ça se fera aux foires. Trente ou quarante kilomètres séparent les villages qui restent soigneusement sur les pourtours où passe la route."


dimanche 21 août 2022

Giono (route)

Giono, Regain I, III : 

"La route monte accompagnée par les deux files de platanes. Les maisons ne vont pas plus loin que le détour. Là, elles disent « au revoir » et elles restent assises au bord des prés ; elles regardent la route qui part, vers le large des terres. Les platanes vont encore un peu jusqu'au milieu de la côte, mais, là, ils s'arrêtent aussi. Alors, la petite route s'en va toute seule. D'un beau coup de rein, elle saute le mamelon et, adieu, elle est partie."


mercredi 9 juin 2021

Giono (emballages)

 

Giono, Les Terrasses de l'île d'Elbe [article de mars 1963] :

"On a très exactement calculé, sur une boîte de carton qui a de vingt à trente centimètres de côté, combien de centimètres il est nécessaire de peindre en rouge, et combien en jaune. On ne peut pas intervertir la proportion des couleurs sans courir le risque de voir la vente baisser jusqu'à la faillite, mais du moment qu'on les respecte, et pour peu qu'on ait trouvé pour ce qu'on vend un nom facile à retenir, mais contenant une once de poésie ou de calembour, ou de fausse science, on peut vendre n'importe quoi. Bien entendu, ces conditionnements coûtent cent fois plus cher que le vent qu'ils contiennent. Ils exigent un important personnel technique, depuis le maquettiste, l'expert en couleurs, le dessinateur de lettres et le fabricant de galimatias, jusqu'aux machinistes les plus habiles des machines à reproduire les plus compliquées. Les boîtes ainsi confectionnées iront prendre place sur les étagères de toutes les boutiques du monde, et c'est sur leur visage que la ménagère les jugera et les achètera. Quel économiste dira jamais – s'il ne l'a déjà fait – combien on dépense d'argent en achat de cartons conditionnés purs et simples.

[...] On a fait passer habilement l'intérêt des petits esprits de l'essentiel à l'accessoire, pour rendre cet accessoire indispensable, et le vendre très cher à des gens qui n'en ont pas besoin et l'achètent pour le mettre à la poubelle. Que mon beurre soit proprement emballé, bravo ! Mais il ne faut pas en faire une affaire d'État. L'important est qu'il soit frais. Oui, mais qui achètera du beurre, même de première fraîcheur, emballé dans du papier noir ?"


lundi 8 février 2021

Giono (parc)

 Giono, Le Moulin de Pologne chapitre V :  

« Trois valets escortaient la compagnie avec des flambeaux de très grand apparat. [...] Sous cette lumière voletante le parc perdait ses frontières et paraissait occuper tout l’espace de la nuit noire. À chaque instant il découvrait des richesses inouïes qui, serties d’ombres, étincelaient d’un éclat incomparable. Des brasiers de roses pourpres à odeur de musc se mettaient à flamber sur notre passage. La fraîcheur du soir exaltait le parfum de pêche des rosiers blancs. À nos pieds, les tapis d’anémones, de renoncules, de pavots et d’iris élargissaient des dessins sinon tout à fait compréhensibles, en tout cas magiques, maintenant que la lumière rousse des flambeaux confondant les bleus et les rouges les faisait jouer en masses sombres au milieu des jaunes, des blancs et des verdures dont le luisant paraissait gris. J’ai ainsi vu moi-même des sortes d’animaux fantastiques : des léviathans de lilas d’Espagne, des mammouths de fuchsias et de pois de senteur, toutes les bêtes d’un blason inimaginable. Au-dessus de nos têtes, les sycomores balançaient des palmes, les acacias croulants de fleurs inclinaient vers nous les fontaines d’un parfum plus enivrant qu’un vin de miel. Un froissement étouffé mais plus fort que le craquement du gravier sous nos bottines et qui parcourait les buissons me faisait imaginer comme une escorte de grands chiens souples autour de nous.  »



dimanche 31 janvier 2021

Giono (couvent)

 Giono, Jean le Bleu, chap. 2 :

« L'école couventine était, comme il se doit, soutenue moralement, pécuniairement et bellement par tout ce qui se promenait en poult-de-soie* dans la ville. La notairesse, la pharmacienne, la commandante en retraite, l'huissière, la propriétaire foncière, la juge de paix, les greffières, les longues enfants de Marie, les joueuses de harpes, tout ce qui était demoiselles en sucre, Delphine, Clara, la troupe des yeux baissés et des mains en mitaines, tout ce qui se corsetait en baleines de parapluie, tout ce qui marchait à la héronnière était du parti du couvent, nourrissait, astiquait, lustrait le couvent comme une bonne bête fournisseuse de gloire et de lèche à langue pleine. »


TLFi : POU-DE-SOIE, POULT(-)DE(-)SOIE,(POULT DE SOIE, POULT-DE-SOIE), subst. masc.   :   Étoffe de soie épaisse, sans lustre et à côtes *


Wimsatt 1957 : « la “forme”, en fait, embrasse et pénètre le “message” de façon à constituer une signification [meaning] plus profonde et plus substantielle que ne le feraient, chacun de son côté, un message abstrait ou un ornement séparable" W. K. Wimsatt, C. Brooks, Literary Criticism : A Short History, New York, Knopf, 1957, p. 748


lundi 11 janvier 2021

Giono (cadre)

 Giono, Faust au village, 1 ('Monologue') :

« L’yeuse ne perd jamais ses feuilles qui sont noires et luisantes et, entre les feuillages, vous voyez tout d’un coup un coin de champ. Jamais vous ne verrez la couleur du champ comme quand vous le regarderez dans le cadre des yeuses. C’est un champ : on en voit mille. C’est, admettons parce que ça m’est arrivé, un endroit où on a ramassé des pommes de terre. Il y a quatre ou cinq sacs pleins et trois femmes penchées sur les sillons. Vous n’avez jamais vu un champ pareil. On dirait du velours. Cela vient de ce qu’on le voit à travers des feuillages noirs. Les cotillons des femmes, il y en a une qui les a d’un rouge vif et l’autre qui se tient droite est entièrement enveloppée dans un sarrau d’un bleu de charrette neuve. Puis, cette femme-là se baisse ; c’en est une autre qui se dresse et on n’a jamais vu de cheveux plus beaux que ces blonds-là mis en pleine lumière. Or, ce n’est jamais que la Catherine Picolet et, si on ne regardait pas ses cheveux d’entre le feuillage noir des yeuses, on n’y ferait même pas attention. Telles qu’elles sont là, dans ce champ de velours, ayant derrière elles un coin de verger, ce rouge, ce bleu, ce blond, c’est très agréable à regarder. »


samedi 19 décembre 2020

Milcent-Lawson (Giono)

 Milcent-Lawson (Sophie), Mises en scène syntaxiques et art de la surprise dans la phrase gionienne, in Bourkhis R. et Benjelloun M. (dir.), La Phrase littéraire, Louvain-la-Neuve, Academia Bruylant, coll. « Au cœur des textes », 2008, p. 195- 210. 

 « Et parfois, l'étrange grondement d'un pelage qui se frotte contre la maison. Le vent. »

Giono, « Revest-du-Bion », Provence, Paris, Gallimard, coll « Folio », 1995, p. 268.


"L’activité perceptive est rendue inventive par la saisie progressive et partielle d’un réel en mouvement qui se donne à élucider. Entre le sentir et le connaître, une brèche est ouverte, un espace de liberté laissé disponible pour l’imagination. Cette technique rend compte des hésitations de l’expérience immédiate et des erreurs du sujet percevant. L’énoncé scinde en deux moments distincts l’activité de perception : la sensation, avec ce qu’elle comporte d’approximatif, et l’interprétation raisonnée de la sensation. [...]

Le point commun à toutes ces séquences est qu’elles retardent l’identification exacte du thème : de quoi parle-t-on au juste ? [...] La stratégie syntaxico-logique consiste en une manipulation du parcours interprétatif. Le plaisir naît de cet art de la fausse piste, qui met en scène la surprise. 

[...] Le temps romanesque est un temps successif où doit régner l’imprévisible. On perçoit dès lors les vertus narratives de ces agencements sémantico-syntaxiques où le sens trébuche dans de fausses pistes qui engendrent, au coeur du texte romanesque, une temporalité narrative rythmée par une multitude de micro-suspenses. La syntaxe se met au service du narratif par une présentation de l'information qui la transforme à la fois en événement textuel et en surprise. La mise en scène syntaxique du rebond répond ainsi à la nécessité romanesque du rebondissement. Il s’agit bien, comme s’y exhorte Giono dans son journal, de surprendre le lecteur là où il ne l’attend pas. [...]"


jeudi 17 décembre 2020

Giono (crépuscule)

 Giono, Un Roi sans divertissement : 

"Les prairies à chamois bleuissent de colchiques. Quand, en retournant, vous arrivez au-dessus du col La Croix, c’est d’abord pour vous trouver en face du premier coucher de soleil de la saison : du bariolage barbare des murs ; puis vous voyez en bas cette conque d’herbe qui n’était que de foin lorsque vous êtes passé, il y a deux ou trois jours, devenue maintenant cratère de bronze autour duquel montent la garde les Indiens, les Aztèques, les pétrisseurs de sang, les batteurs d’or, les mineurs d’ocre, les papes, les cardinaux, les évêques, les chevaliers de la forêt ; entremêlant les tiares, les bonnets, les casques, les jupes, les chairs peintes, les pans brodés, les feuillages d’automne, des frênes, des hêtres, des érables, des amelanchiers, des ormes, des rouvres, des bouleaux, des trembles, des sycomores, des mélèzes et des sapins dont le vert-noir exalte toutes les autres couleurs."


autres crépuscules : 

https://lelectionnaire.blogspot.com/2020/11/celine-giono-tremblay-crepuscules.html



mercredi 9 décembre 2020

Giono (appétit)

Giono, Silence, in Faust au village : 

"Il y a aussi les bonnes tables. J’y ai pensé. Je ne suis pas encore dégoûtée de faisans ; ni de sauces noires, ni de plats mijotés, ni de consommés, ni de daubes, ni de civets, ni de confits, ni de crèmes, ni de tartes, ni de brioches, ni de broches, ni de jus, ni de lards. Ni de ragoûts, ni de poulardes, ni de pâtés, ni de foies gras, ni de tendrons, ni de gigots, ni de farcis, ni de râbles, ni de cuissots, ni de croquettes, ni de gelées, ni d’ortolans, ni de terrines, ni de soufflés, ni de gras-doubles, ni de truffes, ni de coulis, ni de suprêmes, ni de salmis, ni de gratins, ni d’aspics, ni de compotes, ni de fricandeaux, ni de fricassées, ni de timbales, ni de coquilles, ni de veloutés, ni de gaufres, ni de crêpes, ni de galettes, ni de beignets, ni de chaussons, ni de meringues, ni de croustades, ni de gratinées, ni de merveilles, ni de hachis de cervelles. J’ai encore très soif de vieux vins, d’anisette, de curaçao, de kummel, de prunelle, d’angélique, de guignolet, de marasquin, de révérendine ! Et j’adore particulièrement la frangipane. Ah ! comme on sent alors la terre de Dieu plus solide sous ses pieds."



jeudi 3 décembre 2020

Giono (cavernes)

 Giono, Un Roi sans divertissement, Folio p. 28 :

« ... le bon sens que donne aux choses humaines l’englobement des voûtes de cavernes. Ces cavernes qui ont été la première armure et dont on retrouve ce soir la magnifique protection. Oui, il faudrait beaucoup d’enfants, et des mâles, et de grands mâles, et il faudrait habiter ces étables voûtées, ces cavernes où l’on se sent parfaitement à l’abri ; non pas ces murs droits, ces angles comme là-haut qui font carton, qui font pas solide, qui font pas sérieux, qui font 1843, moderne ; pendant que, dehors, dans des temps qui ne sont pas modernes, mais éternels, rôdent les menaces éternelles. Ce qui est bon, c’est la voûte, c’est la chaleur des bêtes, c’est l’odeur des bêtes, c’est le bruit de la mâchoire qui mâche le foin ; c’est voir ces grands beaux ventres de bêtes paisibles. C’est ici, vraiment, que ça fait famille et humanité »



mercredi 2 décembre 2020

Giono (labyrinthe généalogique)


Giono, Un Roi sans divertissement (Folio pp. 17 et 46) : 

« La belle-mère de Raoul, tenez, c’est une Chazottes. C’est même la fille de la tante de cette Marie de 43 ; une tante qui était plus jeune que sa nièce ; ce qui arrive très souvent par ici. Eh bien, voilà, celle-là, et par conséquent la femme de Raoul, est une Chazottes. Le petit Marcel Pugnet, il en vient par sa mère qui était la sœur de la belle-mère de Raoul. Et les Dumont, ils en viennent aussi, par la fille du cousin germain de la belle-mère de Raoul. » [...] « Les Honorius sont de Corps, mais, la belle-sœur d’Honorius, enfin, je ne sais pas, des trucs de cousins germains, de, j’avoue que je ne sais pas très bien. D’habitude, ces choses-là, on doit les savoir ; là, c’est vague, je ne sais pas très bien. Ce qu’il y a de certain, c’est que la belle-sœur, la cousine, a hérité d’un Callas d’ici. Non. Je sais, attendez, voilà, ça m’a mis sur la voie. Ce n’est pas la belle-sœur ni la cousine, c’est la tante d’Honorius, la sœur de sa mère qui a hérité d’un Callas, qui était son beau-frère, le frère de son mari et le petit-fils du frère de Callas Delphin-Jules. Là, on y est. Je savais que je me souviendrais. »