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lundi 1 janvier 2024

Biély (particulier et général)

BiélyPetersbourg [1916-1922], trad. Nivat-Catteau, chap. 1 :

"Nous avons déjà parcouru cette immense demeure, en nous laissant guider par l’emblème commun que le sénateur avait l’habitude d’attribuer à toute chose.

C’est ainsi que jadis, en des temps anciens, plongé dans le giron fleuri de la nature, Apollon Apollonovitch avait entrevu… le giron fleuri de la nature. Pour nous, ce giron s’ordonnait immédiatement en emblèmes distincts : violettes, pensées, œillets ; le sénateur, lui, ramenait les particularités à l’unité. Nous, bien sûr, nous dirions :

— Voici une pensée !

— Voici un myosotis !

Mais Apollon Apollonovitch disait simplement et d’un mot :

— Une fleur !…

Entre nous soit dit, Dieu sait pourquoi, Apollon Apollonovitch prenait toutes les fleurs, sans distinction, pour des campanules…

Avec la même concision lapidaire, il aurait défini jusqu’à sa propre maison, qui pour lui ne se composait que de murs (formant carrés et cubes), de fenêtres percées, de parquets, de tables ; le reste n’était que détail…

Mais que cela ne nous fasse pas oublier que tout ce qui défilait devant ses yeux, tableaux, piano, miroirs, nacre, marqueterie des guéridons, tout n’était qu’excitation de la membrane cérébrale, à moins que ce ne fût déficience du cervelet."


mardi 12 décembre 2023

Biély (soleil)

Biély, Petersbourg [1916-1922], traduction Nivat-Catteau, chap. 5 :

"Le soleil glissa un œil et lança mille petites torches en forme de glaives ; l’antique titan aux mille bras d’or illuminait les clochers, les flèches, les toits, et aussi ce front aux veines sclérosées qui s’appuyait contre la vitre ; là-bas le titan aux mille bras se lamentait muettement sur sa solitude : « Venez, accourez vers l’antique soleil. »

Mais le soleil sembla à Nicolas Apollonovitch une gigantesque tarentule aux mille pattes, se ruant sur la terre dans une frénésie folle…

Il plissa les yeux, car tout venait de s’enflammer : l’abat-jour répandit mille améthystes ; et mille étincelles coururent sur l’aile d’un petit Amour doré ; s’enflamma la surface des miroirs : l’un d’eux était fendu."


samedi 21 mai 2022

Céline + Biély (sardines)

Céline, Voyage au bout de la nuit : 

"Il est difficile de regarder en conscience les gens et les choses des Tropiques à cause des couleurs qui en émanent. Elles sont en ébullition les couleurs et les choses. Une petite boîte de sardines ouverte en plein midi sur la chaussée projette tant de reflets divers qu’elle prend pour les yeux l’importance d’un accident. Faut faire attention. Il n’y a pas là-bas que les hommes d’hystériques, les choses aussi s’y mettent."


Biély, Saint-Petersbourg, trad. Nivat et Catteau, chap VI :

"— Et les objets, c’est la même chose… Le diable sait ce qu’ils sont en vérité ; eux aussi sont ambigus. Tenez, la boîte à sardines est comme toutes les boîtes à sardines : et pourtant non ! Ce n’est pas une boîte à sardines, mais…
  — Chut !
  — Une boîte à sardines au contenu terrifiant !"



lundi 7 février 2022

Biély (3 passages)

 
    Biély, lettre à Blok citée par Nivat (postface de Petersbourg) [A. Blok et A. Biély, Correspondance. Moscou, 1940] :  
   "Dans deux semaines j’irai hurler toutes les injures devant les portes de la riche racaille bourgeoise : 'faites l’aumône, au nom du Christ, à Andréi Biély. Je hurlerai avec orgueil, car je suis écrivain de par la grâce de Dieu et la société me doit au moins du pain et un vêtement'."

    Biély, Petersbourg, trad. Nivat-Catteau chap. IV :
   "Derrière la poupe brillait un sillage vert qui, en heurtant le quai, prenait des reflets d’ambre. Il repartait de la rive, et mourait sur le sillage suivant, qui courait à sa rencontre. Et cet entrecroisement de vert et d’ambre semblait foisonner de serpents annelés. Une barque pénétra dans ce foisonnement. Les serpents se disloquèrent en filets de diamants. Ces filets entrelacés à une cannetille* d’argent dansèrent sur la surface des eaux en dessinant des étoiles. L’agitation des eaux s’apaisa ; les étoiles s’éteignirent. Sur la rive se leva un bâtiment vert aux colonnes blanches, comme un fragment vivant de la Renaissance."

     * TLFi : Fil de métal très fin et tortillé, utilisé en broderie, pour la composition de fleurs artificielles

    Biély, Petersbourg, trad. Nivat-Catteau chap. VI :
  "La rue roulait à leur rencontre des masses noires d’hommes : des milliers de chapeaux melons déferlaient ; déferlaient aussi les hauts-de-forme luisants ; ici et là moutonnait la tache blanche d’une plume  d’autruche.
   De partout surgissaient des nez.
   Nez en bec d’aigle, nez querelleurs de coq, nez camards de canard, nez en trompette de poulette, etc., etc. Nez verdâtres, nez verts, nez rouges. Déferlement absurde, hâtif, énorme."


mercredi 19 janvier 2022

Biély (progéniture)

     Biély, Petersbourg, trad. Nivat-Catteau, chap. VII :
    "Cet instant tragique lui-même n’avait été que la conséquence de sa concupiscence ; il vivait les sentiments les plus passionnés d’une façon pas tout à fait normale ; il s’enflammait d’étrange façon, jamais  comme il fallait, toujours froidement.
    Tout venait peut-être de cette froideur…  
   Le froid était entré en lui dès l’enfance, quand on l’appelait, lui, le « p’tit Nicolas », « la progéniture de son père ». Par la suite le sens du mot « progéniture » lui avait été dévoilé par l’observation des mœurs honteuses chez les animaux domestiques. Et le « p’tit Nicolas » avait pleuré. Il faisait retomber le déshonneur de son engendrement sur son père.
   Et il avait compris que tout ce qui existait était « progéniture ». Il n’y avait point d’hommes, il n’y avait que des « engeances ». Apollon Apollonovitch lui-même était une « engeance » : une addition désagréable de sang, de peau et de chair : la peau, ça sue, et la chair, ça se gâte à la chaleur.
    L’âme, ça n’existait pas.
    Il haïssait sa propre chair ; il la convoitait pourtant chez les autres."
 

jeudi 16 avril 2020

Biély (urbanisme)


Biély, Petersbourg [1916-1922], traduction Nivat-Catteau, chap. 1 § 'Carrés, parallélépipèdes, cubes' : 
« Apollon Apollonovitch ne voulait pas penser plus loin ; les Îles, les écraser ! Se les assujettir par le métal d’un énorme pont, les transpercer des traits de profondes perspectives !
Le regard rêveur perdu dans cette immensité brumeuse, l’homme d’Etat brusquement déborda du cube noir de son coupé, s’enfla et plana au-dessus de lui ; et il eut envie que le coupé s’envolât en avant, que les avenues volassent à sa rencontre, l’une après l’autre, que la surface sphérique de la planète entière fût enserrée comme dans des anneaux serpentins par les cubes noirâtres des maisons, que la terre tout entière, prise dans l’étau des avenues, dans une course rectiligne et cosmique allât imposer à l’infini sa loi géométrique, que les réseaux d’avenues parallèles, se coupant et se recoupant, multipliant surfaces et cubes s’élargissent en mondes innombrables ; un carré par habitant pour pouvoir…
Hormis la ligne, le carré plus que toutes les autres figures de symétrie savait l’apaiser.
Il lui arrivait de s’adonner longuement à des contemplations d’où la pensée était absente : pyramides, triangles, parallélépipèdes, cubes, trapèzes.
Apollon Apollonovitch jouissait longuement de la quadrangularité des parois, installé au centre de ce cube noir, tendu de satin, parfait : Apollon Apollonovitch était né pour la solitude du reclus ; seul son amour pour la planimétrie étatique le drapait dans cet habit protéiforme qu’impose le fauteuil ministériel.
L’avenue humide et glissante coupa une autre avenue humide à angle droit ; au point d’intersection se dressa un sergent de ville…
Et de nouveau les mêmes maisons, le même flot gris de la foule, le même brouillard jaunâtre.
Mais parallèlement à cette avenue qui fuyait, fuyait une autre avenue avec la même rangée de boîtes, avec les mêmes numéros, avec les mêmes nuages.
Il est une infinité d’avenues fuyantes que coupe une infinité de mirages fuyants. Tout Pétersbourg n’est qu’une avenue infinie élevée à la puissance n.
Au-delà de Pétersbourg, il n’est rien. »


comparer : 

mardi 11 février 2020

Proust + Biély (mémoire)


Proust, Du Côté de chez Swann, première éd. p. 55
"Il y a bien des années de cela. La muraille de l’escalier où je vis monter le reflet de sa bougie n’existe plus depuis longtemps. En moi aussi bien des choses ont été détruites que je croyais devoir durer toujours, et de nouvelles se sont édifiées, donnant naissance à des peines et à des joies nouvelles que je n’aurais pu prévoir alors, de même que les anciennes me sont devenues difficiles à comprendre. Il y a bien longtemps aussi que mon père a cessé de pouvoir dire à maman : 'Va avec le petit.'
La possibilité de telles heures ne renaîtra jamais pour moi. Mais depuis peu de temps, je recommence à très bien percevoir, si je prête l’oreille, les sanglots que j’eus la force de contenir devant mon père et qui n’éclatèrent que quand je me retrouvai seul avec maman. En réalité ils n’ont jamais cessé ; et c’est seulement parce que la vie se tait maintenant davantage autour de moi que je les entends de nouveau, comme ces cloches de couvents que couvrent si bien les bruits de la ville pendant le jour qu’on les croirait arrêtées mais qui se remettent à sonner dans le silence du soir."

Biély, Petersbourg, [1913-1922] trad. Catteau et Nivat, chap. 7 :
« Nicolas Apollonovitch eut la nostalgie d’une patrie lointaine : il eut envie de se retrouver dans sa chambre d’enfant. Il voulut tout rejeter et tout réapprendre comme quand on est petit. Il réentendit la voix de son enfance. Dans le fracas de la ville, les citadins n’entendent pas le cri des grues qui passent haut dans le ciel. Et pourtant elles passent aussi au-dessus des villes. Ainsi, quelque part sur la perspective Nevski, dans le grondement des fiacres et le vacarme des crieurs de journaux, rumeur où s’élève parfois la note aiguë d’une trompe d’automobile, on voit soudain, sur le trottoir, s’arrêter comme pétrifié un paysan de passage ; il incline sa tête barbue :
— Chut !
— Qu’est-ce que c’est ?
— Ecoutez !
— Qu’y a-t-il ?
— Là-haut, les grues poussent leur cri…
Et tout d’abord, vous n’entendrez rien. Puis, vous entendrez la voix chère et oubliée, si étrange…
Les grues trompettent !
Les têtes se lèvent, deux têtes, puis cinq, puis dix…
Dans le bleu du ciel, on finit par distinguer quelque chose de familier : là-haut, vers le nord, volent les grues…
Cercle de curieux. Le trottoir est barré. Un agent de police se fraye un chemin ; la curiosité l’aiguillonne. Il s’arrête et renverse la tête :
— Voici les grues qui reviennent !
De temps à autre, au-dessus des toits de Pétersbourg, éclate le cri des grues ! Ainsi la voix de l’enfance… »

dimanche 3 novembre 2019

Biély (foule)


Biély, Pétersbourg, [trad. Nivat et Catteau] chap. 6, § La perspective Nevski : 
« Les épaules formaient une masse visqueuse qui s’écoulait lentement ; l’épaule d’Alexandre Ivanovitch se colla à la masse et, pour ainsi dire, s’y englua. Il suivit son épaule capricieuse, se conformant ainsi aux lois de l’indivisibilité du corps. Et il se retrouva projeté sur la perspective Nevski, grain de caviar perdu dans la masse noire qui s’écoulait lentement.
Caviar…
Les corps happés par la perspective Nevski se fondent en un grand corps ; chacun devient un grain dans la masse du caviar tartiné sur les trottoirs. La pensée individuelle de Doudkine s’englua dans l’activité cérébrale de l’énorme mille-pattes qui parcourait la perspective.
Ils descendirent du trottoir et se perdirent dans la contemplation silencieuse du myriapode ; la masse visqueuse rampait : elle progressait en rampant et en se traînant sur ses petites pattes agiles ; la masse était formée d’anneaux articulés et chaque anneau était un tronc humain.
Point d’hommes sur la perspective Nevski ! Mais un myriapode rampant et hurlant.
L’espace humide déversait une cacophonie de voix, une cacophonie de mots ; et tous ces mots, après s’être emmêlés, s’assemblaient en une phrase.
Cette phrase paraissait absurde ; elle s’élevait au-dessus de la perspective Nevski et stagnait, nuage noir d’ineptie.
Courroucée par ces inepties de temps à autre, la Néva s’enflait, hurlait et se débattait entre ses quais de granit massif.
Le myriapode rampant est terrifiant ! Des siècles durant, il devra parcourir la perspective Nevski. Plus haut, au-dessus de la perspective, défilent les saisons ; leur cycle est perpétuel changement, mais en bas rien ne change. Chaque saison a son terme fixé. Mais il n’est point de terme au myriapode humain ; ses anneaux se renouvellent, mais lui ne change pas ; sa tête reste cachée derrière la gare ; sa queue se perd dans la Morskaïa, mais les anneaux articulés, eux, sans répit, s’étirent au long de la perspective.
C’est un vrai scolopendre ! »