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dimanche 17 octobre 2021

Tournier (pureté)

Tournier, Le Roi des Aulnes, 1970, p. 85 :

"L'une des inversions malignes les plus classiques et les plus meurtrières a donné naissance à l'idée de pureté. La pureté est l'inversion maligne de l'innocence. L'innocence est amour de l'être, acceptation souriante des nourritures célestes et terrestres, ignorance de l'alternative infernale pureté-impureté. De cette sainteté spontanée et comme native, Satan a fait une singerie qui lui ressemble et qui est tout l'inverse : la pureté. La pureté est horreur de la vie, haine de l'homme, passion morbide du néant. Un corps chimiquement pur a subi un traitement barbare pour parvenir à cet état absolument contre nature. L'homme chevauché par le démon de la pureté sème la ruine et la mort autour de lui. Purification religieuse, épuration politique, sauvegarde de la pureté de la race, nombreuses sont les variations sur ce thème atroce, mais toutes débouchent avec monotonie sur des crimes sans nombre dont l'instrument privilégié est le feu, symbole de pureté et symbole de l'enfer."



mercredi 8 juillet 2020

Tournier (Th. Mann)


Tournier, Préface à Th. Mann, Doktor Faustus  : 
« Rien de plus constant dans toute l’oeuvre de Thomas Mann que ce thème de l’initiation par la maladie ; il la parcourt comme un fil rouge tantôt à peine visible, tantôt éclatant. Mais il s’en faut que l’initiation morbide ait abouti d’emblée dans l’univers mannien à une création géniale et universelle. Bien au contraire, c’est sur l’échec, la dérision et l’horreur que la maladie débouche dans nombre d’oeuvres antérieures au chef-d’oeuvre des dernières années. Dans La Mort à Venise, par exemple, l’écrivain Aschenbach succombe à l’atmosphère pestilentielle de la Lagune pour avoir contemplé face à face la Beauté dans la personne du petit Tadziu. À l’origine, La Montagne magique est un grand roman qui marque un progrès décisif du thème initiatique. Certes la société cossue et cosmopolite est la même à Venise et à Davos, et la mort a rendez-vous avec Castorp comme avec Aschenbach. Mais est-ce l’influence des sommets alpins dont l’atmosphère pure et légère est l’exacte antithèse des miasmes de la Lagune ? Castorp trouve au terme de ses épreuves une sorte de santé supérieure, un enseignement humain et surhumain qui l’a fait comparer à Lancelot chevauchant la conquête du Saint-Graal. « Ce qu’il a appris, dira Thomas Mann dans la célèbre conférence qu’il prononça à Princeton en 1939, c’est que pour accéder à une santé supérieure, il faut avoir traversé l’expérience profonde de la maladie et de la mort, tout de même que la condition première de la rédemption est la connaissance du péché. » Et il fait dire à Castorp : « Deux voies mènent à la vie. La première est la voie directe, habituelle et honnête. L’autre est une voie mauvaise qui traverse la mort : c’est la voie du génie. »

jeudi 28 novembre 2019

Tournier (boulangerie)


Tournier, Vendredi ou les Limbes du Pacifique (chap. IV, Log-book) : 
« Je me souciais peu à l’époque d’expliciter la signification du prestige  dont brillait la boulange à mes yeux.  Chaque matin, en allant à l’école, je passais devant un certain soupirail dont l’haleine chaude, maternelle et comme charnelle m’avait frappé la première fois, et me retenait depuis, longuement accroché aux barreaux qui le fermaient. Dehors c’était la noirceur humide du petit jour, la rue boueuse, avec au bout l’école hostile et les maîtres brutaux. À l’intérieur de la caverne dorée qui m’aspirait, je voyais un mitron – le torse nu et le visage poudrés « à frimas » – pétrir à pleins bras la masse blonde de la pâte. J’ai toujours préféré les matières aux formes. Palper et humer sont pour moi des modes d’appréhension plus émouvants et plus pénétrants que voir et entendre. Je pense que ce trait ne parle pas en faveur de la qualité de mon âme, mais je le confesse bien humblement. Pour moi la couleur n’est qu’une promesse de dureté ou de douceur, la forme n’est que l’annonce d’une souplesse ou d’une raideur entre mes mains. Or je ne concevais rien de plus onctueux ni de plus accueillant que ce grand corps sans tête, tiède et lascif, qui s’abandonnait au fond du pétrin aux étreintes d’un homme à demi nu. Je le sais maintenant, j’imaginais d’étranges épousailles entre la miche et le mitron, et je rêvais même d’un levain d’un genre nouveau qui donnerait au pain une saveur musquée et comme un fumet de printemps. »