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jeudi 13 février 2025

Faulkner (crise)

Faulkner, Le Bruit et la fureur, 7 avril 1928 trad. Coindreau : 

"Elles sont arrivées. J’ai ouvert la grille et elles se sont arrêtées, la tête tournée. J’essayais de leur dire, et je l’ai saisie, j’essayais de dire, et elle a hurlé, et j’essayais de dire, j’essayais, et les formes lumineuses ont commencé à s’arrêter, et j’ai essayé de sortir. J’essayais d’en débarrasser mon visage, mais les formes lumineuses étaient reparties. Elles grimpaient la colline où tout a disparu, et j’ai essayé de crier. Mais, après avoir aspiré, je n’ai plus pu expirer pour crier et j’ai essayé de m’empêcher de tomber du haut de la colline, et je suis tombé du haut de la colline parmi les formes lumineuses et tourbillonnantes."


They came on. I opened the gate and they stopped, turning. I was trying to say, and I caught her, trying to say, and she screamed and I was trying to say and trying arid the bright shapes began to stop and I tried to get out. I tried to get it off of my face, but the bright shapes were going again. They were going up the hill to where it fell away and I tried to cry. But when I breathed in, I couldn't breathe out again to cry, and I tried to keep from falling off the hill and I fell off the hill into the bright, whirling shapes.



mercredi 11 décembre 2024

Faulkner (prédicateur)

Faulkner, Le Bruit et la fureur, 4° partie (Pléiade 1-608) 8 avril 1928 [trad. Coindreau] : 

« — Mes bien chers frères, mes bien chères sœurs », redit la voix. Le prédicateur enleva son bras [du lutrin] et se mit à marcher devant le lutrin, les mains derrière le dos, silhouette maigre, voûtée, comme celle de quelqu’un qui, depuis longtemps, a engagé la lutte avec la terre implacable. « J’ai recueilli le sang de l’Agneau ! » Voûté, les mains derrière le dos, sans arrêt, il faisait les cent pas sous les guirlandes de papier et sous la cloche de Noël. On eût dit un petit rocher couvert par les vagues successives de sa voix. Avec son corps il paraissait alimenter sa voix qui, à la manière des succubes, y avait incrusté ses dents. Et la congrégation, de tous ses yeux, semblait le surveiller, le regarder consumé peu à peu par sa voix, jusqu’au moment où il ne fut plus rien, où ils ne furent plus rien, où il n’y eut plus même une voix mais, à la place, leurs cœurs se parlant l’un à l’autre, en psalmodies rythmées sans besoin de paroles ; et, lorsqu’il revint s’accouder au lutrin, levant son visage simiesque, et dans une attitude torturée et sereine de crucifix qui dépassait son insignifiance minable et la rendait inexistante, un long soupir plaintif sortit de la congrégation, et une seule voix de femme, une voix de soprano : «Oui, Jésus ! »


« Brethren and sisteren," it said again. The preacher removed his arm and he began to walk back and forth before the desk, his hands clasped behind him, a meagre figure, hunched over upon itself like that of one long immured in striving with the implacable earth, "I got the recollection and the blood of the Lamb!" He tramped steadily back and forth beneath the twisted paper and the Christmas bell, hunched, his hands clasped behind him. He was like a worn small rock whelmed by the successive waves of his voice. With his body he seemed to feed the voice that, succubus like, had fleshed its teeth in him. And the congregation seemed to watch with its own eyes while the voice consumed him, until he was nothing and they were nothing and there was not even a voice but instead their hearts were speaking to one another in chanting measures beyond the need for words, so that when he came to rest against the reading desk, his monkey face lifted and his whole attitude that of a serene, tortured crucifix that transcended its shabbiness and insignificance and made it of no moment, a long moaning expulsion of breath rose from them, and a woman's single soprano: "Yes, Jesus!" 


mardi 24 novembre 2020

Faulkner (Sanctuaire)

 Faulkner, Sanctuaire (incipit), traduction Raimbault et Delgove : 

"À travers l’écran des broussailles qui entouraient la source, Popeye regardait l’homme boire. Un vague sentier venant de la route aboutissait là. L’homme, un grand sec, sans chapeau, en pantalon de flanelle grise fatigué, sa veste de tweed sur le bras, avait débouché du sentier et s’était agenouillé pour boire. Popeye le regardait.

La source jaillissait au pied d’un hêtre et s’écoulait en sinuant sur un fond de sable onduleux. Tout autour s’était développée une épaisse végétation de cannes, de bruyères, de cyprès, d’eucalyptus, à travers lesquels les rayons du soleil ne parvenaient que divisés et diffus. Quelque part, caché, mystérieux, et pourtant tout proche, un oiseau lançait trois notes, puis se taisait.

L’homme buvait, son visage affleurant le reflet brisé et multiplié de son geste. Lorsqu’il se releva, il découvrit au milieu de son propre reflet, sans avoir pour cela entendu aucun bruit, l’image déformée du canotier de Popeye.

En face de lui, de l’autre côté de la source, il aperçut une espèce de gringalet, les mains dans les poches de son veston, une cigarette pendante à la lèvre inférieure. Son complet était noir : veston cintré à taille haute, pantalon au repli encroûté de boue tombant sur des chaussures crottées. Son visage au teint indéfinissable, exsangue, semblait vu à la lumière électrique. Sur ce fond de silence et de soleil, avec son chapeau de paille sur le coin de l’œil et l’angle obtus de ses deux bras, il revêtait l’inquiétante minceur d’une silhouette de fer blanc.

Derrière lui, l’oiseau chanta de nouveau, trois notes, toujours les mêmes ; un chant à la fois inexpressif et profond, succédant à l’oppressant silence dans lequel le lieu semblait s’isoler, et d’où surgit, l’instant d’après, le bruit d’une automobile qui passa sur la route et mourut dans le lointain.

Ayant bu, l’homme restait à genoux près de l’eau. « C’est un revolver que vous avez dans cette poche ? » fit l’autre.

De l’autre côté de la source, les yeux de Popeye fixaient l’homme, semblables à deux boutons de caoutchouc noir et souple. « J’vous d’mande, vous entendez, reprit Popeye, qu’est-ce que c’est que vous avez dans votre poche ? »

L’homme avait toujours son veston sur le bras. Il allongea la main vers le veston. D’une poche dépassait un chapeau de feutre bouchonné, et de l’autre un livre. « Laquelle ? » dit-il.

- Inutile de me faire voir, fit Popeye, suffit de le dire.

La main s’arrêta dans son geste. « C’est un livre. »

- Quel livre ? demanda Popeye.

- Un livre ordinaire. Un livre comme tout le monde en lit. Il y a des gens qui lisent.

- Vous lisez des livres ? dit Popeye.

La main de l’homme s’était figée au-dessus du veston. Leurs regards se croisaient par-dessus la source. La mince volute de la cigarette se tordait devant la figure de Popeye que la fumée faisait grimacer d’un côté, comme un masque où le sculpteur eût représenté deux expressions simultanées."


autre traduction : 

"Caché derrière l'écran de broussailles qui entouraient la source, Popeye regardait l'homme  boire. Un vague sentier venant de la route aboutissait à la source. Popeye avait vu l'homme, un grand sec, tête nue, en pantalon de flanelle grise fatigué, sa veste de tweed sur le bras, déboucher du sentier et s'agenouiller pour boire à la source. 

La source jaillissait à la racine  d'un hêtre et s'écoulait sur un fond de sable tout ridé par l'empreinte des remous. Tout autour s'était développée une épaisse végétation de roseaux et de ronces, de cyprès et de gommiers, à travers lesquels les rayons d'un soleil invisible ne parvenaient que divisés et diffus. Quelque part, caché, mystérieux, et pourtant, tout proche, un oiseau lança trois notes, puis se tut. 

À la source l'homme buvait, son visage affleurant le reflet brisé et multiplié de son geste. Lorsqu'il se releva, il découvrit au milieu de son propre reflet, sans avoir pour cela entendu aucun bruit, l'image déformée du canotier de Popeye. 

En face de lui, de l'autre côté de la source, il aperçut une espèce de gringalet, les mains dans les poches de son veston, une cigarette pendant sur son menton. Son complet était noir : veston cintré à taille haute, pantalon au repli encroûté de boue tombant sur des chaussures crottées. Son visage au teint étrange, exsangue, semblait vu à la lumière électrique. Sur ce fond de silence et de soleil, avec son canotier sur le coin de l'œil et ses mains sur les hanches, il avait la méchante minceur de l'étain embouti.                      

Derrière lui, l'oiseau chanta de nouveau, trois mesures monotones, constamment répétées : un chant à la fois dépourvu de sens et profond, qui s'éleva du silence plein de soupirs et de paix dans lequel le lieu semblait s'isoler et d'où surgit, l'instant d'après, le bruit d'une automobile qui passa sur la route et mourut dans le lointain. 

Ayant bu, l'homme restait à genoux près de la source, les yeux de Popeye fixaient l'homme, semblables à deux boutons de caoutchouc noir et souple. « Je te parle, tu entends, reprit Popeye. Qu'est-ce que tu as dans ta poche?  » 

L'homme avait toujours son veston sur le bras. Il allongea une main vers le veston. D'une poche dépassait un chapeau de feutre bouchonné, et de l'autre un livre. « Laquelle ? dit-il. 

- Inutile de me faire voir, fit Popeye, suffit de me le dire. »

La main s'arrêta dans son geste. « C'est un livre. 

- Quel livre ? demanda Popeye. 

- Un livre, simplement. Un livre comme tout le monde en lit. Il y a des gens qui lisent. 

- Tu lis des livres ? » dit Popeye. 

La main de l'homme s'était figée au-dessus du veston. Leurs regards se croisaient de part et d'autre de la source. La mince volute de la cigarette se tordait devant la figure de Popeye que la fumée faisait grimacer d'un côté, comme un masque où le sculpteur eût représenté deux expressions simultanées.   



From beyond the screen of bushes which surrounded the spring, Popeye watched the man drinking. A faint path led from the road to the spring. Popeye watched the man, a tall, thin man, hatless, in worn gray flannel trousers and carrying a tweed coat over his arm-- emerge from the path and kneel to drink from the spring.

The spring welled up at the root of a beech tree and flowed away upon a bottom of whorled and waved sand. It was surrounded by a thick growth of cane and brier, of cypress and gum in which broken sunlight lay sourceless. Somewhere, hidden and secret yet nearby, a bird sang three notes and ceased.

In the spring the drinking man leaned his face to the broken and myriad reflection of his own drinking. When he rose up he saw among them the scattered reflection of Popeye's straw hat, though he had heard no sound.

He saw, facing him across the spring, a man of under size, his hands in his coat pockets, a cigarette slanted from his chin. His suit was black, with a tight, high-waisted coat. His trousers were rolled once and caked with mud above mud-caked shoes. His face had a queer, bloodless color, as though seen by electric light; against the sunny silence, in his slanted straw hat and his slightly akimbo arms, he had that vicious depthless quality of stamped tin.

Behind him the bird sang again, three bars in monotonous repetition: a sound meaningless and profound out of a suspirant and peaceful following silence which seemed to isolate the spot, and out of which a moment later tame the sound of an automobile passing along a road and dying away.

The drinking man knelt beside the spring. "You've got a pistol in that pocket, I suppose," he said.

Across the spring Popeye appeared to contemplate him with two knobs of soft black rubber. "I'm asking you," Popeye said. "What's that in your pocket?"

The other man's coat was still across his arm. He lifted his other hand toward the coat, out of one pocket of which protruded a crushed felt hat, from the other a book. "Which pocket?" he said.

"Dont show me," Popeye said. "Tell me."

The other man stopped his hand. "It's a book." "What book?" Popeye said.

"Just a book. The kind that people read. Some people do."

"Do you read books?" Popeye said.

The other man's hand was frozen above the coat. Across the spring they looked at

one another. The cigarette wreathed its faint plume across Popeye's face, one side of his face squinted against the smoke like a mask carved into two simultaneous expressions.