Affichage des articles dont le libellé est Jünger. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Jünger. Afficher tous les articles

vendredi 30 juin 2023

Jünger (café)

Jünger, Le Problème d'Aladin p. 10-11 

"Lorsque, prenant le petit déjeuner, je tourne le café dans ma tasse et suis le tournoiement des marcs, je vois s'exprimer la loi selon laquelle se meut l'univers – la giration des spirales nébuleuses, le tourbillon des voies lactées. On peut en tirer des conclusions pour l'esprit, et pour la pratique également. Le spectacle me rappelle la pomme de Newton, ou la vapeur que Watt enfant regardait s'échapper de la théière, longtemps avant d'inventer sa machine. 'Cela donne à penser', disons-nous. Manifestement, l'accord avec la matière précède la réflexion, suivi de la rêverie qui enfante la pensée et d'où elle surgit. Mais que nous importe ? L'univers peut bien tourner en rond ou se dissoudre, le problème qui s'y cache demeure."


samedi 3 juin 2023

Jünger (contestation)

Jünger, Le Travailleur, 1932 : 

"La société [bourgeoise] se renouvelle par des attaques simulées contre elle-même ; son caractère imprécis ou plutôt son absence de caractère lui permet d'absorber même la plus violente négation d'elle-même. Ses moyens sont de deux sortes : ou bien elle renvoie la négation à son pôle anarchiste individuel et l'incorpore à son propre fond en la subordonnant à son concept de liberté ; ou bien elle l'inclut dans le pôle apparemment opposé de la masse et l'y transforme en acte démocratique par la statistique, par le vote, par la négociation ou la discussion.

Partout où elle rencontre une revendication qui s'affirme résolument, sa tactique la plus subtile consiste à la dénaturer : elle l'explique comme une manifestation de son concept de liberté et la légitime sous cette forme sur le forum de sa loi fondamentale : c'est-à-dire qu'elle la rend inoffensive.

Ce procédé a conféré au mot 'radical' son insupportable arrière-goût bourgeois, et a fait du radicalisme en soi cela dit en passant – une affaire fructueuse dont des générations de politiciens, des générations d'artistes ont successivement tiré leur unique aliment. Le dernier recours de la sottise, de l'effronterie et de l'incompétence consiste à faire la chasse aux dupes en s'ornant des plumes de paon d'une mentalité purement radicale.

De même le jeune bohême, avec ses revues et ses cafés, avec ses pensées et ses sentiments 'artistes', est devenu une figure provinciale ; il est frappé d'une maladie de langueur comme la société bourgeoise dont l'existence lui est absolument nécessaire, quelle que soit la position négative qu'il puisse adopter à son égard."



jeudi 3 novembre 2022

Jünger (inachèvement)

Jünger, Le Cœur aventureux (1929) p. 22 : 

"Les rêves les plus puissants sont rêvés dans des lieux profonds et perdus, d'où l'œuvre apparaît comme un accident, où n'est guère enclose qu'une faible part de nécessité. C'est Michel-Ange, qui vers la fin de sa vie, ne fait plus qu'indiquer dans le marbre les contours des figures et laisse sommeiller dans leur antre les blocs bruts comme des chrysalides dont la vie repliée sur soi est par lui confiée à l'éternité. C'est la prose de La Volonté de puissance, champ de bataille non-déblayé de la pensée, vestige d'une terrible et solitaire responsabilité, ateliers pleins de clés abandonnées par celui qui n'avait plus de temps pour ouvrir les portes. Même un artiste épanoui comme le chevalier Bernin parle de l'aversion qu'on éprouve envers l'œuvre terminée [...]."


samedi 24 septembre 2022

Jünger (inessence)

 Jünger, Journaux, Pléiade t. 2 p. 278-279 : 

"À propos de la catastrophe dans la vie d'un homme : la lourde roue qui nous broie, le coup de feu du meurtrier ou de l'étourdi, qui nous atteint. La matière inflammable s'accumulait depuis longtemps en nous, on y met la mèche à cet instant, de l'extérieur. C'est de l'intérieur de nous que part l'explosion. 

Ainsi mes nombreuses blessures au cours de la Première Guerre mondiale. Elles correspondaient à l'esprit ardent qui m'animait et qui s'ouvrait ainsi des issues, parce qu'il était trop puissant pour mon corps. De même les sauvages disputes, querelles de jeu ou d'amour, qui entraînent des dégâts dans tout l'être et souvent le suicide. La vie, en quelque sorte, se jette sur le canon du pistolet." 

cf. p. 216 :

"C'est nous qui dirigeons l'expérience vécue ; le monde nous donne les instruments appropriés. Nous sommes chargés d'un genre d'énergie déterminé ; les objets adéquats bondissent alors à sa rencontre. Sommes-nous virils, les femmes surviennent. Ou enfantins, les cadeaux affluent. Et si nous sommes pieux - - -  » 

et p. 212 : 

"C'est nous qui engendrons les connaissances que nous faisons ; un nouvel être humain est comme un germe qui se développe au plus profond de nous."


NB : "inessence" : principe métaphysique (cf. Leibniz) selon lequel tout ce qui semble arriver du dehors à une substance provient en réalité de son propre fonds, du développement de sa nature ; les prétendus "accidents" sont en réalité des propriétés intimes qui se manifestent.



dimanche 11 septembre 2022

Jünger (phrase)

Jünger, Journal Pléiade t. 2 p. 522 : 

"À propos de style. La règle de Schopenhauer, exigeant que les propositions relatives ne soient pas intercalées dans les principales et conseillant de laisser chaque phrase suivre son propre cours, est tout à fait juste, surtout en ce qui touche à l'ordonnance claire et logique des pensées et à leur succession. Au contraire, l'exposition des images et l'intérêt qu'y prend le lecteur peuvent être renforcés par l'inclusion de la relative. La tension augmente alors et rebondit une fois l'interruption achevée, comme si le courant de la phrase était rétabli."


mardi 23 août 2022

Jünger (pays)

Jünger, La guerre comme expérience intérieure, éd. Bourgois, p. 135 : 

"Voilà qu’ils en viennent au pays. C’est leur grand thème de conversation numéro deux. Comme d’autres divisent l’univers entre la vie et l’écriture, la clarté et la ténèbre, le bien et le mal, le beau et le laid, ils divisent leur univers entre la guerre et le pays. Quand ils disent « à la maison » ou « chez nous », ce n’est pas qu’ils pensent à une quelconque tache de couleur sur la carte. Le pays, c’est le coin où ils jouaient étant enfants, le gâteau du dimanche que la mère a mis au four, la petite chambre sur le derrière, les gravures au-dessus du divan, un rayon de soleil par la fenêtre, le jeu de quilles chaque jeudi que Dieu fait, la mort dans son lit avec nécrologie dans les journaux, cortège funèbre et hauts-de-forme dodelinant derrière. Le pays n’est pas un slogan : ce n’est qu’un petit mot modeste, mais c’est aussi la poignée de terre où leur âme s’enracine. L’Etat, la nation sont des concepts flous, mais ils savent ce que pays veut dire. Le pays, c’est le sentiment que la plante est capable d’éprouver."


mercredi 20 octobre 2021

Jünger (vision)

Jünger, Journal 29 sept 1939, traduction Betz / Plard / Hervier, Pléiade t. 2 p. 62 : 

"Dans les vallées du Harz, pour reconnaître l’itinéraire des unités motorisées qui vont revenir de Pologne. Dans un de ces fonds, sur le chemin de Hohegeiss à Rothehütte, une buse s’éleva du ruisseau, portant une couleuvre dans ses serres. Les détails de cette image éphémère, dans ce paisible vallon boisé, brillèrent à mes yeux avec une telle netteté – comme une miniature dans un monde immobile – que je vis scintiller le bord argenté des écailles sur le ventre d’airain sombre du serpent. En de telles images, l’eau, l’air et la terre vivent avec une fraîcheur exempte de douleur, comme aux anciens temps héroïques ; l’aède les percevait directement, sans que le concept les brouillât."



dimanche 28 mars 2021

Jünger (retour)

 Jünger, Graffiti, trad. H. Plard, 10 x 18 p. 40-41 : 

"Le retour [...] atteste dans le temps la présence de l'intemporel, et d'une immobilité dans le mouvement. [...] Le retour suscite la confiance, confirme une alliance avec le monde, en profondeur. Ce n'est pas seulement dans les fêtes que cela se fait connaître. Si nous entrons deux ou trois fois dans une boutique, dans un restaurant, nous nous apercevrons que le commerçant, que le patron nous salue d'un sourire. Il y a plus, dans ce sourire, que la joie du bénéfice dont il nous est redevable. Si nous lui gardons notre clientèle, des années durant, l'aspect économique ne disparaîtra pas pour autant de nos rapports, mais s'inscrira dans le cadre d'une sympathie plus générale. Nous devenons ses conviés, et lui notre hôte. Les manquements à ces règles nous sont particulièrement douloureux ; ils blessent des couches plus profondes que notre avantage et notre droit. Un petit fonctionnaire fait ses achats, pendant des années et des décennies, chez son même boulanger, qu'il paye à la fin du mois. Voici qu'il est nommé dans un pays lointain et qu'il néglige de régler sa dernière facture, qu'il disparaît sans prendre congé. Ce n'est pas cette légère perte qui désole le boulanger. Il a vu mettre en question ce qu'il croyait impliqué par le retour, et derrière lui."



samedi 6 mars 2021

Jünger (contemplation)

 Jünger, Graffiti trad. H. Plard 10x18 p. 51-52 : 

« Quand la contemplation dépasse une certaine borne extrême, la conscience se retourne et se généralise [...] Ce n'est pas seulement l'artiste, mais aussi le philosophe et l'historien, et d'ailleurs tout homme dont l'effort intellectuel dépasse le mesurable et l'assimilable pour atteindre aux conceptions générales, qui est amené à cette dépossession de soi [...] Nous appelons cet acte "entrer dans l'objet". Mais en même temps, c'est l'objet qui entre dans le contemplateur. Les facultés masculines et féminines commencent à coïncider, sous la forme de l'intuition et de la conception ; elles se recouvrent. Ainsi se modifient, et la vue des choses et aussi leur expression. Un bon exemple s'en trouve dans le récit que donne Goethe sur sa visite au musée de Dresde. Si la contemplation des tableaux nous épuise et nous affecte, c'est qu'elle exige de nous un sacrifice : de la substance magique. Seul, ce sacrifice nous préserve du danger de la reproduction, qui serait de ne répondre qu'en écho. 

Quand cet intérêt supérieur mène au fond des choses, la perte s'inverse en gain. "Voilà ce que tu es" : ces mots ne reviennent pas à nous comme un écho, mais comme un acquittement. Nous n'avons plus besoin de l'œil - le dépouillement de soi devient alors souvenir. »


lundi 31 août 2020

Jünger (égalisation)


Jünger, Traité du sablier p. 179-180 : 
« [Le] cliché […] n’est pas seulement convertible à volonté, mais se tire à des millions d’exemplaires. Tel est le monde dont nous sommes aujourd’hui environnés. Il n’a rien à voir avec celui de la nature, car, bien qu’un arbre puisse porter des millions de feuilles, qui se ressemblent à s’y méprendre, aucune d’elles n’est reproduite, en ce sens du terme. Les cultures ignorent également cette sorte de reproduction, car en elles, les œuvres sont produits de l’esprit et de la main, et chez nous, produits, de l’intellect et de la forme morte, qui enclôt aussi le temps mort. D’où la différence entre deux édifices, l’un ancien, l’autre moderne, lors même que l’on cherche à reconstituer l’ancien dans les moindres détails de ses proportions. Mais il faut noter que les unités d’autrefois étaient calculées ad hoc, tandis que le mètre est né d’une abstraction. L’homme se sent et se meut plus à l’aise dans un espace auquel le pied, l’empan et la coudée donnaient ses mesures. » 

Das Sanduhrbuch
Das Klischee endlich ist nicht nur beliebig vertausdibar, sondern auch beliebig reproduzierbar, millionenfach. Das ist die Welt, von der wir heute umgeben sind. Sie hat nichts mit der natürlichen zu schaffen, denn obwohl ein Baum Millionen Blätter tragen kann, die alle sich zum Verwechseln ähneln, ist keines in diesem Sinne reproduziert. Auch die Kulturen kennen nidit diese Art von Reproduktion, denn in ihnen werden die Gebilde durch den Geist und die Hand geschaffen, bei uns durdi den Verstand und die tote Form, zu der audi die tote Zeit gehört. Darauf beruht der Unterschied zwischen einem alten Bauwerk und einem neuen, auch wenn man dieses neue unter genauer Innehaltung der alten Maße wiederherzustellen versucht. Dabei ist anzumerken, daß die alten Maße ad hoc gestimmt waren, während der Meter ausgeklügelt ist. Der Mensdi fühlt und bewegt sidi besser in einem Räume, dem Fuß, Hand und Elle das Maß gaben.