mardi 4 août 2026

Proust (par Morand + James à Woolf)

Morand, témoignage sur sa première rencontre avec Proust (transcription d'un libre propos oral) :


A peine avais-je dit à ces amis avec lesquels je dinais que Proust, pour moi, ce serait quelque chose comme Flaubert, que ça a intrigué énormément Proust et que à une de mes permissions à Paris, il est venu sonner, à minuit et j’ai trouvé, devant la porte du petit rez-de-chaussée que j’habitais rue Galilée, c’était au mois d’août 1915, un homme dans une pelisse, avec une figure très pâle, une barbe qui repoussait comme de la moisissure de fromage très bleue autour du menton, des grands yeux très bistrés, des cheveux noirs épais, des dents magnifiques et une voix très douce, très insinuante avec en même temps beaucoup d’autorité. J’avais devant moi un personnage de 1905. Il avait un chapeau melon gris, je le vois encore, sa pelisse avait un vieux col de loutre tout usé, une cravate qui ne tenait pas à son col, le col tenait mal à la chemise, il avait la chemise empesée qu’on avait à ce moment-là, il se battait continuellement contre cette chemise qui bâillait sous sa cravate, la cravate remontait sur le col, les manchettes étaient tournées à l’envers, il avait une canne comme on en avait à ce moment-là, une canne de théâtre en bois d’amourette, des souliers avec des empeignes de daim gris, bref, exactement la mode de 1905, époque à laquelle il s’était couché pour ne plus se relever qu’une ou deux fois de temps en temps.

La phrase avec laquelle il entra, je me suis amusé à la reconstituer, je le dis, n’y voyez pas d’irrévérence, mais je suis l’un des derniers à avoir bien connu Proust, et je veux vous donner une idée de ce qu’était sa conversation bien que ses livres en donnent tout à fait une idée car sa phrase écrite ressemble étonnamment à sa phrase parlée.

[...] « Recouchez-vous vous allez attraper froid »  [j’étais en pyjama et toujours dans l’antichambre]. Vous trouverez sans doute malséant qu’on vous réveille à cette heure-ci mais je ne sors guère de chez moi, je me lève tard, et j’ai d’ailleurs tort de me lever car je paie cela le lendemain par des souffrances atroces et par un excès de soins ridicules et infinis qui sont pourtant une nécessité car il faut vivre avec sa maladie. On ne guérit jamais mais la maladie chronique est une vieille dame qui adore qu’on ait des égards pour elle, vous auriez le droit de vous plaindre, vous aussi, bien que vous soyez un jeune homme et non une vieille dame, que je manque d’égard avec vous en sonnant à votre porte à minuit, si j’ai pris cette liberté, c’est parce que j’avais le vif désir de connaître quelqu’un, il s’agit de vous, qui a émis sur moi, on me l’a rapporté, je ne vous connais pas encore assez pour qu’on me rapporte de vous autre chose que des propos qui me soient agréables, et même délicieux à entendre, qui a émis sur moi, ou plus exactement sur mon livre, des jugements, je n’aurai pas là l’audace de dire les plus pertinents dans le style de notre ami du Bos, mais les plus délicats.


Je ne résiste pas au plaisir de mettre en parallèle ces primiers propos avec ceux de Hanry James à la toute jeune Virginia Woolf (encore Stephen), que j'ai cités il y a quelques années : 


Woolf V., Pléiade 1 p. 1340 : 

"[Henry James] a fixé sur moi un regard vide de toute expression [...] et a déclaré : 'Ma chère Virginia, on me dit - on me dit - on me dit - que vous - et d'ailleurs étant la fille de votre père, que dis-je, la petite-fille de votre grand-père - la descendante, si je puis dire, d'un siècle - d'un siècle - de plumes d'oie et d'encr- d'encr- d'encriers, oui oui oui, on me dit - humumum - que vous, en bref, que vous écrivez." 


James fixed me with his staring blank eye—it is like a childs marble—and said : ‘My dear Virginia, they tell me—they tell me—they tell me—that you—as indeed being your fathers daughter nay your grandfathers grandchild—the descendant I may say of a century—of a century—of quill pens and ink—ink—ink pots, yes, yes, yes, they tell me—ahm m m—that you, that you, that you write in short.’