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dimanche 16 mai 2021

Leiris (musique)

 Leiris, Journal :

"La musique me déplaît parce qu'elle ne rejoint jamais la réalité, ne met en jeu ni des idées ni des objets, et constitue par suite le type même de l'Art. L'usage de la musique n'est guère plus recommandable que celui du tabac et des stupéfiants.

La musique ne peut jamais être mystérieuse puisqu'elle reste complètement en dehors du monde de notre connaissance et n'a par conséquent aucune influence sur notre conception de l'univers et de notre destinée personnelle. 

[Ajouté : La musique ne peut jamais être mystérieuse puisqu'en elle il n'y a pas de jeu entre le plan spirituel ou interne et le plan naturel ou externe. Elle ne peut avoir aucune influence sur notre conception de l'univers et de notre destinée personnelle. Tout en elle est sur un seul plan, ce qui est caractéristique de sa divinité. C'est pourquoi nous n'en voulons pas, nous qui sommes athées.]

Les peintres qui pensaient devoir écarter de leur art tout élément représentatif abaissaient la peinture au rang de la musique."


vendredi 13 novembre 2020

Leiris (défaite)

 Leiris, Journal 6 juin 1941 :

"Certains s’étonnent, s’indignent – et j’ai été du nombre – de l’attitude des Français dans la défaite : abandon complet, soumission absolue au vainqueur, réaction policière, toutes les formes de la lâcheté. L’on a cette idée mystique qu’après la catastrophe militaire, après être descendu au plus bas, il doit, nécessairement, s’opérer un redressement. L’on va jusqu’à s’imaginer que la défaite pourrait être une salutaire leçon. L’on ne voit pas la vérité, qui est beaucoup plus simple : cette débâcle militaire – et là, tous sont d’accord – fut avant tout le signe d’une profonde décomposition ; il n’y a nulle raison pour que cette décomposition ne persiste pas, postérieurement, à la défaite ; pourquoi une telle défaite – qui n’a pas été un accident mais un signe, et, à proprement parler, une «sanction» – serait-elle le point de départ d’une recomposition ? Il est naturel que l’état de pourriture qui nous a menés là ne soit pas diminué, mais accru, du fait que maintenant nous en sommes là. Les Français n’ont rien fait quand ils avaient quelques armes ; ils feront moins encore maintenant qu’ils n’ont plus rien."


jeudi 9 juillet 2020

Leiris (jazz, dionysisme)


Leiris, L’âge d’homme VII :
« Il y a loin des cadences implacablement obsédantes de cette époque aux productions même les plus acérées qu’on entend aujourd’hui ; la qualité était plus médiocre sans doute, à coup sûr plus grossière, et il y avait beaucoup moins d’invention, mais je crois pouvoir affirmer, sans qu’on puisse imputer ce jugement à l’émoussement de mes sensations (c’est-à-dire, en dernière analyse, au fait que depuis lors j’ai vieilli de plus de quinze années), que le jazz se présentait alors avec une frénésie que nous font regretter – quel que soit l’indéniable perfectionnement qu’elles représentent – la plupart des auditions actuelles, si « artistiques » et si guindées sauf dans les cas très rares où s’y donne libre cours le baroque le plus délirant.
Dans la période de grande licence qui suivit les hostilités, le jazz fut un signe de ralliement, un étendard orgiaque, aux couleurs du moment. Il agissait magiquement et son mode d’influence peut être comparé à une possession. C’était le meilleur élément pour donner leur vrai sens à ces fêtes, un sens religieux, avec communion par la danse, l’érotisme latent ou manifesté, et la boisson, moyen le plus efficace de niveler le fossé qui sépare les individus les uns des autres dans toute espèce de réunion. Brassés dans les violentes bouffées d’air chaud issues des tropiques, il passait dans le jazz assez de relents de civilisation finie, d’humanité se soumettant aveuglément à la machine, pour exprimer aussi totalement qu’il est possible l’état d’esprit d’au moins quelques-uns d’entre nous : démoralisation plus ou moins consciente née de la guerre, ébahissement naïf devant le confort et les derniers cris du progrès, goût du décor contemporain dont nous devions cependant pressentir confusément l’inanité, abandon à la joie animale de devoir subir l’influence du rythme moderne, aspiration sous-jacente à une vie neuve où une place plus large serait faite à toutes les candeurs sauvages dont le désir, bien que tout à fait informe encore, nous ravageait. »