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vendredi 19 juillet 2024

Kundera (autrui)

Kundera, L’insoutenable Légèreté de l’être V, 9 : 

"Que cherchait-il chez toutes ces femmes ? Qu'est-ce qui l'attirait vers elles ? L'amour physique n'est-il pas l'éternelle répétition du même ?

Nullement. Il reste toujours un petit pourcentage d'inimaginable. Quand il voyait une femme tout habillée, il pouvait évidemment s'imaginer plus ou moins comment elle serait une fois nue (ici son expérience de médecin complétait l'expérience de l'amant), mais entre l'approximation de l'idée et la précision de la réalité il subsistait un petit intervalle d'inimaginable, et c'était cette lacune qui ne le laissait pas en repos. Et puis, la poursuite de l'inimaginable ne s'achève pas avec la découverte de la nudité, elle va plus loin : quelles mines ferait-elle en se déshabillant ? que dirait-elle quand il lui ferait l'amour ? sur quelles notes seraient ses soupirs ? quel rictus viendrait se graver sur son visage dans l'instant de la volupté ?

Ce que le moi a d'unique se cache justement dans ce que l'être humain a d'inimaginable. On ne peut imaginer que ce qui est identique chez tous les êtres, que ce qui leur est commun. 

Le « moi » individuel, c'est ce qui se distingue du général, donc ce qui ne se laisse ni deviner ni calculer d'avance, ce qu'il faut d'abord dévoiler, découvrir, conqué­rir chez l'autre."


mardi 28 mai 2024

Kundera (non-conformismes)

Kundera, La vie est ailleurs, [en tchèque, 1969], trad. Kerel 1973, chap. 16 :

"Le vieux savant observait les jeunes gens tapageurs et il comprit soudain qu’il était le seul dans cette salle à posséder le privilège de la liberté, parce qu’il était âgé ; c’est seulement quand il est âgé que l’homme peut ignorer l’opinion du troupeau, l’opinion du public et de l’avenir. Il est seul avec sa mort prochaine et la mort n’a ni yeux ni oreilles, il n’a pas besoin de lui plaire ; il peut faire et dire ce qui lui plaît à lui-même de faire et de dire. »


Kundera, Entretien sur Janacek, France-Musique 1976 entretien rediffusé le 27 mai 2024 13h, "Trésors de France-Musique"] : 

"Janacek est un cas absolument unique. Comme jeune homme, il était plutôt conservateur […] mais comme vieillard, il était un enfant terrible, un non-conformiste. C'est absolument contraire au cas habituel. Il y a une grande différence entre le non-conformisme des jeunes et le non-conformisme d'un vieillard. La liberté de la jeunesse, c'est toujours la liberté en groupe. Leur contestation est toujours en quête d'une nouvelle convention, non moins dogmatique et non moins agressive. Le non-conformisme de la jeunesse, c'est toujours le flirt avec l'avenir, avec le public futur. Tandis que le vieillard est seul. Il est sans avenir. Il est seul en face de sa prochaine mort […]. En plus, il est pressé, il n'a pas le temps de faire le flirt, il est pressé de dire l'essentiel. J'aime beaucup plus la liberté d'un vieillard que la liberté du non-conformisme organisé des jeunes."


vendredi 16 février 2024

Kundera (blondes et brunes)

Kundera, La Valse aux adieux, 2° journée :

"Elle voulait faire durer mon supplice le plus longtemps possible.

— Typique comportement de blonde, dit le docteur Skreta sans surprise.

— Pensez-vous qu’il y ait une différence entre les blondes et les brunes ? dit Bertlef, visiblement sceptique sur l’expérience féminine du docteur Skreta.

— Je vous crois ! dit le docteur Skreta. Les cheveux blonds et les cheveux noirs, ce sont les deux pôles de la nature humaine. Les cheveux noirs signifient la virilité, le courage, la franchise, l’action, tandis que les cheveux blonds symbolisent la féminité, la tendresse, la faiblesse et la passivité. Donc une blonde est en réalité doublement femme. Une princesse ne peut être que blonde. C’est aussi pour cette raison que les femmes, pour être aussi féminines que possible, se teignent en jaune et jamais en noir.

— Je serais très curieux de savoir comment les pigments exercent leur influence sur l’âme humaine, dit Bertlef d’un ton dubitatif.

— Il ne s’agit pas des pigments. Une blonde s’adapte inconsciemment à ses cheveux. Surtout si cette blonde est une brune qui se fait teindre en jaune. Elle veut être fidèle à sa couleur et se comporte comme un être fragile, une poupée frivole, elle exige de la tendresse et des services, de la galanterie et une pension alimentaire, elle est incapable de rien faire par elle-même, toute délicatesse au-dehors et au-dedans toute grossièreté. Si les cheveux noirs devenaient une mode universelle, on vivrait nettement mieux en ce monde. Ce serait la réforme sociale la plus utile que l’on ait jamais accomplie."


samedi 10 février 2024

Kundera (procréation 2)

Kundera, La Valse aux adieux III, 2 : 

"Je dois […] me demander dans quel monde j’enverrais mon enfant. L’école ne tarderait pas à me l’enlever pour lui bourrer le crâne de contrevérités que j’ai moi-même vainement combattues pendant toute ma vie. Faudrait-il que je voie mon fils devenir sous mes yeux un crétin conformiste ? Ou bien, devrais-je lui inculquer mes propres idées et le voir souffrir parce qu’il serait entraîné dans les mêmes conflits que moi ?"


jeudi 14 septembre 2023

Kundera (procréation)

Kundera, L'identité § 42 : 

"Pourquoi vivons nous ? Pour procurer à Dieu de la chair humaine. Car la Bible ne nous demande pas, ma chère dame, de chercher le sens de la vie. Elle nous demande de procréer. Aimez-vous et procréez. Comprenez bien : le sens de ce "aimez-vous" ne signifie donc aucunement amour caritatif, compatissant, spirituel ou passionnel, mais veut dire très simplement : "faites l'amour !" "copulez !" ...(il fait sa voix plus douce et se penche vers elle) ..."baisez !" (Tel un disciple dévoué, docilement, la dame le regarde dans les yeux.) C'est en cela et en cela seulement que consiste le sens de la vie humaine. Tout le reste, c'est de la foutaise."


jeudi 6 juillet 2023

Kundera (roman)

Kundera, L'Art du roman (1986) :

"Le romancier n'est le porte-parole de personne et je vais pousser cette affirmation jusqu'à dire qu'il n'est même pas le porte-parole de ses propres idées. Quand Tolstoï a esquissé la première variante d'Anna Karénine, Anna était une femme très antipathique et sa fin tragique n'était que justifiée et méritée. La version définitive du roman est bien différente, mais je ne crois pas que Tolstoï ait changé entre-temps ses idées morales, je dirais plutôt que, pendant l'écriture, il écoutait une autre voix que celle de sa conviction morale personnelle. Il écoutait ce que j'aimerais appeler la sagesse du roman. Tous les vrais romanciers sont à l'écoute de cette sagesse suprapersonnelle, ce qui explique que les grands romans sont toujours un peu plus intelligents que leurs auteurs. Les romanciers qui sont plus intelligents que leurs œuvres devraient changer de métier."


Cf. H. James sur Maupassant : 

« Les   artistes  de premier plan, à quelque domaine qu'ils touchent, ne sont indubitablement pas ceux qui émettent le plus souvent des idées générales sur leur art, qui sont féconds en préceptes, en justifications, en formules, ni ceux qui peuvent le mieux nous exposer les raisons et la philosophie des choses. Nous reconnaissons généralement les meilleurs à l'énergie de leur pratique, à la constance avec laquelle ils appliquent leurs principes et à la sérénité avec laquelle ils nous laissent rechercher leur secret dans l'illustration, l'exemple concret. […] La doctrine est bien moins portée à être inspirée que l'œuvre, l'œuvre est souvent tellement plus intelligente que la doctrine. »

et

Leys, Antipodes p. 71 : 

"Le seul sens, la seule fonction de la critique littéraire (comme Chesterton l'a dit admirablement) repose sur cette réalité : si l'œuvre est réussie, elle contient bien plus de choses (et des choses différentes) que ce que l'auteur a cru y mettre."


samedi 29 avril 2023

Kundera (roman)

Kundera, L'art du roman (1986) : 

"1857 : la plus grande année du siècle. Les Fleurs du mal : la poésie lyrique découvre son terrain propre, son essence. Madame Bovary : pour la première fois, un roman est prêt à assumer les plus hautes exigences de la poésie (l’intention de « chercher par-dessus tout la beauté », l’importance de chaque mot particulier ; l’intense mélodie du texte ; l’impératif de l’originalité s’appliquant à chaque détail). À partir de 1857, l’histoire du roman sera celle du « roman devenu poésie ». Mais assumer les exigences de la poésie est tout autre chose que lyriser le roman (renoncer à son essentielle ironie, se détourner du monde extérieur, transformer le roman en confession personnelle, le surcharger d’ornements). Les plus grands parmi les « romanciers devenus poètes » sont violemment antilyriques : Flaubert, Joyce, Kafka, Gombrowicz. Roman = poésie antilyrique."



samedi 29 octobre 2022

Kundera (merde)

Kundera, L’insoutenable légèreté de l’être, VI, 3

 "Quand j’étais gosse et que je feuilletais l’Ancien Testament raconté aux enfants et illustré de gravures de Gustave Doré, j’y voyais le Bon Dieu sur un nuage. C’était un vieux monsieur, il avait des yeux, un nez, une longue barbe et je me disais qu’ayant une bouche il devait aussi manger. Et s’il mangeait, il fallait aussi qu’il eût des intestins. Mais cette idée m’effrayait aussitôt, car j’avais beau être d’une famille plutôt athée, je sentais ce que l’idée des intestins du Bon Dieu avait de blasphématoire.

Sans la moindre préparation théologique, spontanément, l’enfant que j’étais alors comprenait donc déjà qu’il y a incompatibilité entre la merde et Dieu et, par conséquent, la fragilité de la thèse fondamentale de l’anthropologie chrétienne selon laquelle l’homme a été créé à l’image de Dieu. De deux choses l’une : ou bien l’homme a été créé à l’image de Dieu et alors Dieu a des intestins, ou bien Dieu n’a pas d’intestins et l’homme ne lui ressemble pas.

Les anciens gnostiques le sentaient aussi clairement que moi dans ma cinquième année. Pour trancher ce problème maudit, Valentin, Grand Maître de la Gnose du II° siècle, affirmait que Jésus "mangeait, buvait, mais ne déféquait point“.

La merde est un problème théologique plus ardu que le mal. Dieu a donné la liberté à l’homme et on peut admettre qu’il n’est pas responsable des crimes de l’humanité. Mais la responsabilité de la merde incombe entièrement à celui qui a créé l’homme, et à lui seul."


mercredi 15 juin 2022

Kundera (rythme)

Kundera, L’Art du ooman VI, pp. 182-3 :

"Rythme. J’ai horreur d’entendre le battement de mon cœur qui me rappelle sans cesse que le temps de ma vie est compté. C’est pourquoi j’ai toujours vu dans les barres de mesure qui jalonnent les partitions quelque chose de macabre. Mais les plus grands maîtres du rythme ont su faire taire cette régularité monotone et prévisible et transformer leur musique en un petit enclos de “temps hors du temps”. Les grands polyphonistes : la pensée contrapunctique, horizontale, affaiblit l’importance de la mesure. Beethoven : dans sa dernière période, on distingue à peine les mesures, tellement, surtout dans les mouvements lents, le rythme est compliqué. Mon admiration pour Olivier Messiaen : grâce à sa technique de petites valeurs rythmiques ajoutées ou retirées, il invente une structure temporelle imprévisible et incalculable. Idée reçue : le génie du rythme se manifeste par la régularité bruyamment soulignée. Erreur. L’assommant primitivisme rythmique du rock : le battement du cœur est amplifié pour que l’homme n’oublie pas une seconde sa marche vers la mort."



jeudi 21 avril 2022

Kundera (musique)

Kundera,  L'ignorance :

"La radio fut le petit ruisseau par lequel tout commença. Vinrent ensuite d’autres moyens techniques pour recopier, multiplier, augmenter le son, et le ruisseau devint un immense fleuve. Si, jadis, on écoutait de la musique par amour de la musique, aujourd’hui elle hurle partout et toujours, “sans se demander si on a envie de l’écouter”, elle hurle dans les haut-parleurs, dans les voitures, dans les restaurants, dans les ascenseurs, dans les rues, dans les salles d’attente, dans les salles de gymnastique, dans les oreilles bouchées des walkmen, musique réécrite, réinstrumentée, raccourcie, écartelée, des fragments de rock, de jazz, d’opéra, flot où tout s’entremêle sans qu’on sache qui est le compositeur (la musique devenue bruit est anonyme), sans qu’on distingue le début ou la fin (la musique devenue bruit ne connaît pas de forme) : l’eau sale de la musique où la musique se meurt."


samedi 16 avril 2022

Kundera (papas)

Kundera, L'Identité p.19-20 : 

"Fatiguée après une mauvaise nuit, Chantal sortit de l'hôtel. En route vers le bord de mer, elle croisa des touristes de week-end. Leurs groupes reproduisaient tous le même schéma : l'homme poussait une poussette avec un bébé, la femme marchait à côté de lui ; le visage de l'homme était bonasse, attentif, souriant, un peu embarrassé et toujours prêt à s'incliner vers l'enfant, à le moucher, à calmer ses cris ; le visage de la femme était blasé, distant, suffisant, parfois même méchant. Ce schéma, Chantal le vit se reproduire en diverses variantes : l'homme à côté d'une femme poussait la poussette et portait en même temps, dans un sac spécial, un bébé sur le dos ; l'homme à côté d'une femme poussait la poussette, portait un bébé sur les épaules et un autre dans un sac sur le ventre ; l'homme à côté d'une femme, sans poussette, tenait un enfant par la main et en portait trois autres sur le dos, sur le ventre, et sur les épaules. Enfin, sans homme, une femme poussait la poussette ; elle le faisait avec une vigueur inconnue des hommes, si bien que Chantal qui marchait sur le même trottoir dut au dernier moment faire un saut de côté.

Chantal se dit : les hommes se sont papaïsés. Ils ne sont pas pères mais juste papas, ce qui signifie : pères sans autorité de père. Elle s'imagine flirter avec un papa qui pousse la poussette avec un bébé et en porte encore deux autres, sur le dos et sur le ventre ; profitant d'un moment où l'épouse se serait arrêtée devant une vitrine, elle chuchoterait un rendez-vous au mari. Que ferait-il ? L'homme transformé en arbre d'enfants pourrait-il encore se retourner sur une inconnue ? Les bébés suspendus sur son dos et sur son ventre ne se mettraient-ils pas à hurler contre le mouvement dérangeant de leur porteur ? Cette idée lui paraît drôle et la met de bonne humeur. Elle se dit : je vis dans un monde où les hommes ne se retourneront plus jamais sur moi."

samedi 17 juillet 2021

Kundera (retour)

Kundera, L’Ignorance : 

"Le gigantesque balai insensible qui transforme, défigure, efface des paysages est au travail depuis des millénaires, mais ses mouvements, jadis lents, à peine perceptibles, se sont tellement accélérés que je me demande : L’Odyssée, aujourd’hui, serait-elle concevable ? L’épopée du retour appartient-elle encore à notre époque ? Le matin, quand il se réveille sur la rive d’Ithaque, Ulysse aurait-il pu entendre en extase la musique du Grand Retour si le vieil olivier avait été abattu et s’il n’avait rien pu reconnaître autour de lui ?"



vendredi 3 avril 2020

Kundera (animaux)


Kundera, L'insoutenable légèreté de l'être, VII :
 « Tereza caresse la tête de Karénine qui repose paisiblement sur ses genoux. Elle se tient à peu près ce raisonnement : Il n’y a aucun mérite à bien se conduire avec ses semblables. Tereza est forcée d’être correcte avec les autres habitants du village, sinon elle ne pourrait pas y vivre, et même avec Tomas, elle est obligée de se conduire en femme aimante car elle a besoin de Tomas. On ne pourra jamais déterminer avec certitude dans quelle mesure nos relations avec autrui sont le résultat de nos sentiments, de notre amour, de notre non-amour, de notre bienveillance ou de notre haine, et dans quelle mesure elles sont d’avance conditionnées par les rapports de force entre individus.
La vraie bonté de l’homme ne peut se manifester en toute pureté et en toute liberté qu’à l’égard de ceux qui ne représentent aucune force. Le véritable test moral de l’humanité (le plus radical, qui se situe à un niveau si profond qu’il échappe à notre regard), ce sont ses relations avec ceux qui sont à sa merci : les animaux. Et c’est ici que s’est produite la plus grande faillite de l’homme, débâcle fondamentale dont toutes les autres découlent. »

mercredi 29 janvier 2020

Kundera (inspiration - élection)


Kundera, La vie est ailleurs, traduction Kérel revue par l’auteur, Folio p. 151 : 
« Bien sûr, lui dit le peintre, un jour qu'ils avaient abordé ce thème. Tu crois peut-être qu'une image fantastique que tu as mise dans ton poème est le résultat d'un raisonnement ? Pas du tout : elle t'est tombée dessus ; d'un seul coup ; sans que tu t'y attendes ; l'auteur de cette image, ce n'est pas toi, mais plutôt quelqu'un en toi, quelqu'un qui écrit ton poème en toi. Et ce quelqu'un qui écrit ton poème, c'est le flux tout-puissant de l'inconscient qui passe par chacun de nous ; ce n'est pas ton mérite si ce courant dans lequel nous sommes tous égaux a choisi de faire de toi son violon. »
Dans l'esprit du peintre, ces paroles étaient une leçon de modestie, mais Jaromil y trouva aussitôt une étincelle pour son orgueil ; soit, ce n'était pas lui qui avait créé les images de son poème ; mais c'était quelque chose de mystérieux qui avait justement choisi sa main de scripteur ; il pouvait donc s'enorgueillir de quelque chose de plus grand que le mérite ; il pouvait s'enorgueillir de sa qualité d'élu. »