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vendredi 18 octobre 2024

Ramuz (Noé)

Ramuz,Vendanges  IV, éd. Séquences, Rezé, 2002, p. 64 :

"On était là où l'homme reste toujours le même, et la grande odeur est restée la même, et ses effets sur le cœur de l'homme sont les mêmes, – rien n'est changé ici depuis le temps de Noé, parce que nous sommes tous sortis de lui. Je l'ai vu couché sur le pavé avec sa barbe, sa grande barbe blanche, et ses deux chiens courants rôdaient avec inquiétude autour de lui. Les femmes étaient allées dormir, tandis qu'on entendait le grand bruit du pressoir, qui, lui, ne cesse pas, qui ne cesse jamais ; et Cham était sorti le premier du pressoir où ses frères étaient restés. Il a été les chercher au pressoir et, se tenant debout sur la porte du pressoir, il les appelle. Noé n'entend rien ; Noé, quand ils viennent, ne les voit pas venir. Et depuis lors une malédiction est sur Chanaan, fils de Cham, et sur les enfants de Chanaan. C'est ce qu'on nous enseignait dans nos leçons d'histoire biblique, mais je n'aurais pas eu besoin de ces leçons. L'histoire de Noé, je l'ai vue, j'ai vu Noé ivre de vin nouveau."


mercredi 16 octobre 2024

Ramuz (unanimisme)

Ramuz, Présence de la mort, fin chap. 15, Pléiade pp. 44-45 : 

"Là-bas, c'était du côté de la ville où on voyait monter une grosse fumée ; ils dirent : "On y va". Ayant achevé de faire tomber tout ce qui pouvait tomber, ayant entassé à la hâte dans un coin les chaises et les tables, les ayant arrosées de pétrole... L'air est lourd. On ne va pas droit, cela ne fait rien, on fera cortège. On se donnera le bras. Ils avaient pris une couverture de lit rouge, qu'ils attachèrent à une perche. On mettra ça devant ; ça marchera devant nous. Ils prirent dans la direction de la ville, pendant que l'intérieur du café était en train de brûler. Soudain, une flamme sortit par la fenêtre, comme ils virent, s'étant retournés ; - alors ils se mirent à chanter, chacun chantant un chant à soi, mais ça faisait quand même un chant à tous, c'est ça qui est beau ; s'étant donc mis à chanter, se soutenant les uns les autres, s'aidant les uns les autres, se poussant en avant les uns les autres ; étant nombreux, n'étant qu'un seul, – c'est ça qui est beau ; – étant plusieurs, n'étant qu'une seule personne."


samedi 14 septembre 2024

Ramuz (fanfares)

Ramuz, Les Circonstances de la vie, chap. V :

"On les vit ainsi toutes défiler ; elles ne comptaient pas ordinairement plus de vingt musiciens ; c’était selon les catégories, mais la plupart avaient des uniformes. Des uniformes très brillants, bien cousus, en beau drap ; on aurait dit des uniformes d’officiers à cause des galons ; les uns ressemblaient aux uniformes militaires du pays, les autres se distinguaient par plus de fantaisie ; quelques musiques avaient des képis avec des pompons ; quelques-unes des casquettes avec des plumets ; presque toutes des épaulettes ; et le porte-drapeau (car il y en a toujours un) avait un large baudrier de cuir verni. Les couleurs habituelles étaient le rouge et le bleu foncé ; plus rarement le gris : la Sentinelle de la Broie portait même des tuniques vertes, mais la plus belle de toutes était la fanfare italienne ; un grand panache de plumes de coq blanches couvrait jusqu’à la visière la casquette de drap ; les franges dorées des épaulettes étaient longues en proportion ; ils avaient au pantalon des bandes rouges, larges comme trois doigts ; enfin sur la poitrine tout un écheveau d’aiguillettes également en or. D’un côté, elles étaient rattachées à l’épaule par une sorte de cocarde ; de l’autre, elles pendaient plus bas que la ceinture ; à chaque mouvement elles cliquetaient sur le cuir. Le commandant, lui, avait une épée et des gants blancs."


vendredi 13 septembre 2024

Ramuz (peintre)

Ramuz, Aimé Pache, peintre vaudois, XII :

"J’ai passé ma journée à revoir tout ce que j’ai fait depuis quatre ou cinq ans. J’ai eu la surprise de trouver dans mes premiers essais, parmi beaucoup de maladresse et de prétention, une fraîcheur d’impression et une vivacité d’expression auxquelles je ne m’attendais pas. Il y avait un petit cœur facile ; il y avait un petit œil amusé ; il y avait de la vérité dans le détail, il y avait du plaisir dans le métier. J’ai dépouillé depuis cette fraîcheur ; on ne gagne rien à une extrémité de son être sans se déperdre à l’autre ; j’ai voulu davantage, y suis-je parvenu ? J’ai tout examiné bien attentivement, environ trente toiles, autant d’esquisses et d’études et deux cents dessins environ. Et je distingue bien là-dedans, d’année en année, une évolution, et où elle tend, mais elle n’a point abouti. Cela n’agit pas."



dimanche 8 septembre 2024

Ramuz (musique)

Ramuz, Les Circonstances de la vie, chap. V :

"D’ordinaire, dans ces morceaux, le plus grand bruit est au commencement et à la fin ; un accord de tous les instruments à la fois, en fortissimo, qui fait sursauter sur les bancs ; suit un solo, une succession agréable de nuances, où tous les mouvements du cœur sont peints ou figurés. La colère ou la grande passion de l’amour ont de l’impétuosité ; la tristesse est repliée dans les notes basses qui traînent ; c’est la mélancolie qu’on confie à la clarinette ; la tendresse s’exprime pianissimo ; la gaieté, par un pas redoublé, la joie par un air de danse ; le mouvement d’une part, de l’autre le son, la rapidité, tout sert à se faire comprendre, c’est une traduction. Quelquefois aussi on représente le monde extérieur ; on entend le vent dans les arbres, son long bruit et son sifflement ; ou l’orage annoncé par la grosse caisse qui est le tonnerre au lointain ; il se rapproche, la grosse caisse bat plus fort ; un roulement ; l’ouragan mugit, la grêle tombe : les cymbales éclatent comme des éclairs ; et il semble qu’on voit tout parce que l’oreille fait travailler l’œil en imagination."


vendredi 30 août 2024

Ramuz (vitesse)

Ramuz, Les Circonstances de la vie II, 1 : 

"Comme on marchait rapidement, tout sautait en l’air au bord de la voie, les barrières des pâturages, les prés, les gros blocs semés là ; un troupeau parut et fut emporté ; et les carrés d’herbe eux-mêmes semblaient soulevés, ensuite jetés de côté, comme les mottes quand on laboure. Seulement, si on levait les yeux plus haut, vers les sommets, eux ils allaient d’une allure très lente, se déplaçant l’un devant l’autre, tantôt pointus, tantôt carrés, se découvrant ou bien se cachant tour à tour ; pendant que des nuages venus là en visite, comme les papillons qui viennent chez les fleurs, tantôt se posaient, tantôt s’envolaient."


mardi 27 août 2024

Ramuz (chemin 2)

Ramuz, Les Circonstances de la vie, 1° partie, chap. 1 : 

"La rue des Lignières se termine brusquement à côté de la maison, car le ravin s’ouvre là ; on n’a pour y descendre qu’un petit escalier ; les marches sont taillées dans la pente même et simplement pavées, avec un bord de pierre. De chaque côté, deux hauts murs portent des jardins et, par-dessus ces murs, pendent les citronnelles. Plus bas il se trouve une route. C’est une route de première classe qui va vers le nord où sont quatre ou cinq grands villages. Elle prend le coteau de flanc et le suit, descendant toujours, jusqu’à ce qu’elle arrive au pont, et alors passe la rivière, et sur l’autre bord s’en revient vers vous, et remonte sans se presser.

On va donc, on a d’abord au-dessus de soi le vieux château de la ville qui sort en l’air avec sa drôle de tour ronde, près de l’église qu’on voit. Et il n’est pas romantique, pointu, crénelé, au contraire ; il est à la ressemblance du pays, où le doux langage roman est parlé, c’est-à-dire tranquille de lignes ; il est blanc, ou plutôt gris, étant un petit peu sali ; et tout près les bois commencent, car ce premier versant est couvert de grandes forêts.

L’autre, plus abrupt, est tout creusé par les pluies ; des longues coulures jaunes se voient auprès d’autres, plus blanches, rangées tout le long verticalement ; et entre elles il y a des bandes d’herbe folle, des buissons de ronces ou d’épine blanche, ou encore des petites charmilles avec des dos ronds qui se suivent comme des troupeaux de moutons."


vendredi 23 août 2024

Ramuz (troupeau)

Ramuz, Le Village dans la montagne, chap. V : 

"Si on va de haut en bas de l’échelle, on trouve d’abord le maître qui est le plus âgé de tous. C’est lui qui fait le fromage ; tout le monde lui obéit. Vient ensuite le vîli qui s’occupe du troupeau. Troisièmement vient le pâtre, qui aide au maître et fabrique le sérac. Quatrièmement le doleîna qui est l’aide du vîli. Cinquièmement le mièze, chargé de l’arrosage, c’est-à-dire de l’irrigation. Puis le berger des moutons et enfin le mâïo, qui est ordinairement un petit garçon de dix ou douze ans, qui garde les cochons, qui est bon à tout faire. […] 

Quant à ceux qui envoient leurs vaches à la montagne, ils forment une société, et ce n’est pas la terre même qui est partagée entre eux ; ils ont comme ils disent, des droits de vaches ; l’un en a deux, l’autre trois ou quatre, ou bien un autre n’en a qu’un ; c’est-à-dire qu’ils ont le droit d’envoyer au chalet chacun une, deux, trois, quatre vaches ; quelques-uns même ont droit à trois pieds, à deux pieds, seulement ; et ceux qui n’en ont point, de droit, ceux-là peuvent en louer pour l’année."


jeudi 18 juillet 2024

Ramuz (soleils)

Ramuz, Si le soleil ne revenait pas, chap. III :

"Ici, on n'a point de soleil de tout l'hiver, là-bas ils en ont deux tout le long de l'année. Vous comprenez, ça fait une différence.

On lui disait :

- Deux ?

- Oui, il y a celui qui est dans le ciel et puis celui qui est dans l'eau.

- Celui qui est dans l'eau ?

- Oui, c'est qu'il y a le lac. Oh ! c'est raide là-bas, c'est encore plus raide qu'ici. C'est une côte au bord de l'eau, c'est comme un côté de baignoire, ça a deux cents mètres de haut. Et la terre n'y tiendrait pas toute seule, mais ils ont fait partout des murs qu'ils ont mis les uns au dessus des autres, qui la soutiennent ; et où ils cultivent la vigne avec des fossoirs, remontant chaque hiver dans des hottes la terre qui est descendue. Ils sont là, voyez-vous, comme sur des marches d'escalier, et ils sont dans l'air, voyez-vous, parce qu'il y a de l'air partout. Il y a au-dessus d'eux l'air qui est bleu, en face d'eux la montagne qui est bleue, au-dessous d'eux le lac qui est bleu. Le soleil vous tape sur la tête, mais il y en a un autre, celui d'en bas, qui vous tape dans le dos. ça en fait deux : celui d'en haut, qui est en un point, tout rassemblé ; celui d'en bas qui est tout cassé en morceaux et éparpillé, parce qu'il y a de l'eau qui le balance et en bombarde la côte ; ça en fait deux qui chauffent ensemble : c'est pourquoi ils ont du bon vin."


rappel : 

https://lelectionnaire.blogspot.com/2023/03/ramuz-vigne.html


mercredi 17 juillet 2024

Ramuz (silence)

Ramuz, Derborence I, 1 :

"[…] Il s'était tu. Et, à ce moment-là, Séraphin s'étant tu également, on avait senti grandir autour de soi une chose tout à fait inhumaine et à la longue insupportable : le silence. Le silence de la haute montagne, le silence de ces déserts d'hommes, où l'homme n'apparaît que temporairement : alors, pour peu que par hasard il soit silencieux lui-même, on a beau prêter l'oreille, on entend seulement qu'on n'entend rien. C'était comme si aucune chose n'existait plus nulle part, de nous à l'autre bout du monde, de nous jusqu'au fond du ciel. Rien, le néant, le vide, la perfection du vide ; une cessation totale de l'être, comme si le monde n'était pas créé encore, ou ne l'était plus, comme si on était avant le commencement du monde ou bien après la fin du monde. Et l'angoisse se loge dans votre poitrine où il y a comme une main qui se referme autour du cœur.

Heureusement que le feu recommence à pétiller ou c'est une goutte d'eau qui tombe, ou c'est un peu de vent qui traîne sur le toit. Et le moindre petit bruit est comme un immense bruit. La goutte tombe en retentissant. La branche mordue par la flamme claque comme un coup de fusil ; le frottement du vent remplit à lui seul la capacité de l'espace. Toute espèce de petits bruits qui sont grands, et ils reviennent ; on redevient vivant soi-même parce qu'eux-mêmes sont vivants."


vendredi 28 juin 2024

Ramuz (nature et homme)

Ramuz, Remarques p. 106 [référence non-vérifiée] : 

"Le point de départ, c'est l'homme et l'homme est aussi le point de retour. Le beau, c'est la rencontre en lui de l'objet extérieur et d'un certain ordre de sentiments qui s'en empare et qui le fait entrer dans telle ou telle de ses combinaisons. Car la nature sans l'homme est dans un éternel exil : de sorte qu'il faut bien dire qu'elle soupire partout après la venue de l'homme ; comme si elle  avait quelque  chose  à  dire et ne pouvait pas le dire ; comme si elle avait besoin d'éclore et que, livrée à ses seules forces, elle ne le pouvait pas."


mercredi 5 avril 2023

Ramuz + Starobinski (chute)

Ramuz vu par Starobinski : Le Contre (article de 1945 revu en 2000)


Ce que j’aime chez Ramuz, c’est que, parmi tous les écrivains de la terre, il n’ait pas cherché à en donner une perception euphorisante. Il n y cherche aucun bercement, aucune ivresse rassurante. Il prête attention, plutôt, aux moments où se rompt le pacte entre les hommes et leur milieu. “La nature est partout violente, écrit Ramuz dans Besoin de grandeur, elle est même ici à son comble de violence, on veut dire à son comble d’instabilité, étant en même temps tout échafaudée et sans cesse tirée vers en bas”. L’aigle et le glacier n’obéissent qu’à leurs propres lois, et au-dessus de ces lois particulières, il y a une “loi des lois”

"[…] qui est qu’on doive aller de plus de vie vers toujours moins de vie, qui est qu’on doive voir tomber toutes choses et nous y compris, qui est qu’on tende vers en bas sans cesse et que la montagne tende vers en bas ; comme il apparaît bien d’ailleurs, car les eaux qui en descendent l’entraînent incessamment avec elles ; et maintenant, écoute : que signifient ces rires, ces ricanements continuels, ces chuchotements, ces grondements (quand une petite pierre cède à son poids contre la pente, quand l’avalanche se met à glisser quittant un point plus élevé pour un point moins élevé, quand le glacier se fend par le milieu, ou bien c’est un sérac qui longtemps chancelle et balance comme un arbre, avant de s’écrouler les racines en l’air), ces bruits de la montagne qui prédisent sa fin ?"


cf. 

Ramuz, Présence de la mort chap. 23 Pléiade t. 2 p.67 : 

"On avait construit dans le temps ; on voit que c'est le propre écroulement du temps qui fait que tout s'est écroulé"



mardi 14 mars 2023

Ramuz (vigne)

Ramuz,  Passage du poète VII :

"— C'est que tout est plié à nous, par ici.

Bovard de nouveau dans sa vigne ; et, ayant levé les yeux sur la côte :

— C'est de nous, c'est à nous...

Il dit :

— C'est tout habitué à l'obéissance par ici, depuis le temps que c'est en vignes. Et le bon Dieu lui-même a décidé que ce serait en vigne, ayant orienté le mont comme il convient, se disant : "Je vais faire une belle pente tout exprès, dans l'exposition qu'il faut, et je vais mettre encore dans le bas la nappe de l'eau pour qu'il y ait ainsi deux soleils sur elle, que le soleil qui vient ailleurs d'en haut seulement vienne ici d'en haut et d'en bas..." Je dis que c'est le bon Dieu qui a arrangé lui-même tout ça, puis il nous a dit : "À votre tour", alors quoi ? on est désignés. Soldats, caporaux, officiers, sous son Haut Commandement...

[…] Le bon Dieu a commencé, nous on est venu ensuite et on a fini... Le bon Dieu a fait la pente, mais nous on a fait qu'elle serve, on a fait qu'elle tienne, on a fait qu'elle dure : alors est-ce qu'on la reconnaîtrait seulement à présent, dit-il encore, sous son habillement de pierre ? et ailleurs l'homme se contente de semer, de planter, de retourner ; nous, on l'a d'abord mise en caisses, regardez voir si ce que je dis n'est pas vrai ; mise en caisses, je dis bien, mise tout entière dans des caisses et, ces caisses, il a fallu ensuite les mettre les unes sur les autres...

Il les montre avec sa main qui monte de plus en plus, par secousses, à cause de tous ces étages, à cause de tous ces carrés de murs comme des marches.

— Et ce n'est plus du naturel, c'est du fabriqué ; c'est nous, c'est fabriqué par nous, ça ne tient que grâce à nous ; ça n'est plus une pente, c'est une construction, c'est une tour, c'est un devant de forteresse…"



lundi 12 juillet 2021

Ramuz (chemin)

 

Ramuz, Posés les uns à côté des autres [1943], XIV, éd. Zoé p. 202-203 :

"Lorsqu'on quitte le village [...] on s'élève tout de suite contre l'avancement de la montagne par des lacets : c'est un chemin pour le bétail. Il n'est pas large. Il est large juste ce qu'il faut pour laisser passer un mulet avec sa charge, c'est-à-dire son bât et des choses dessus, qui débordent à droite et à gauche, ou une fille assise de côté : un mètre cinquante, guère davantage, étant là comme une corde qu'on aurait déroulée d'en haut brasse à brasse, et ses divers segments sont restés disposés en zig-zags les uns au-dessus des autres, de sorte qu'on tourne, on tourne tout le temps. On va dans une direction, puis dans la direction opposée ; il y a au-dessus de vous des choses contre le ciel qui se déplacent tout le temps de la même façon, et tantôt sont derrière vous, tantôt sont devant, un peu de neige, des rochers. Dans pas beaucoup d'arbres et maigres, des mélèzes, quelquefois un gros sapin, quelquefois, là où le roc est à nu, plus rien ; et le chemin a été taillé dans le roc, et il y a du côté du vide une barrière à cause des bêtes. Ainsi on s'élève rapidement, ainsi on voit tantôt à sa droite, tantôt à sa gauche, le village qui rapidement s'enfonce et s'aplatit, se resserre, se rapetisse jusqu'à n'être plus qu'une tache sombre et ronde comme une bouse de vache, au milieu des prés verts, avec une rivière qui les partage en deux et brille dans le soleil de toutes ses écailles, pareille à un orvet."

jeudi 8 juillet 2021

Ramuz (inachèvement)

 

Ramuz, Posés les uns à côté des autres, introduction de Rudolf Mahrer, éd. Zoé, 2020 p. 3-4 : 

"Plus qu'aucun autre auteur du panthéon moderne et contemporain (sinon peut-être Balzac), Ramuz n'a cessé de réécrire des oeuvres pourtant déjà diffusées. Chacun de ses romans publiés (à l'exclusion du dernier) a connu au moins trois versions. Ramuz nie tout simplement l'effet stabilisateur de la publication, censée marquer la fin du processus d'écriture ; il assume, ce faisant, que l'identité de l'oeuvre ne se situe pas dans la lettre — défiance envers l'écriture — mais dans l'esprit qui la porte ; refaisant ce qui a déjà fait oeuvre, il assume encore et à la fois le caractère à ses yeux perfectible de son art et sa permanente volonté de mieux faire. Pour lui, comme pour les écrivains d'avant l'imprimerie industrialisée (disons Montaigne), publier et republier, c'est encore écrire, c'est-à-dire transformer. Après leur publication donc, Ramuz n'abandonne pas ses oeuvres les plus importantes. Il vit avec elles et elles vivent avec lui."


dimanche 27 septembre 2020

Ramuz (séparation)

 Ramuz, La Beauté sur la terre p. 136-137 :

« Il se sont assis l'un à côté de l'autre sur le mur et à une certaine distance l'un de l'autre. Ils sont les trois là, sur le mur. On voit le lac entre leurs têtes. Il y a une grande place entre leurs têtes pour toutes les choses qui viennent, et c'est l'air ennuyeux avec une mouche dedans et un papillon jaune ou blanc, ou bien c'est encore une voile. Qu'est-ce qu'on cherche ? car ils sont là, mais ils mangent, parce qu'ils ont faim. Ils coupent avec leur couteau dans leur pain, ensuite dans leur fromage. Ils portent de la lame le morceau à la bouche et leur main redescend, pendant que leurs mâchoires bougent. Ils font aller de haut en bas leur mâchoire ; eux, ils ne bougent pas, ils ne disent rien. Ils ont la tête qui leur pend en avant, les bras qui leur pendent et les jambes. Ils sont comme s'ils n'étaient pas. Oh ! qu'est-ce qu'il y a ? qu'est-ce qu'il y a ? et qu'est-ce qu'il arrive donc qu'on ne trouve rien nulle part à quoi se prendre ? quand on voit de l'eau entre leurs épaules, et puis c'est tout ; on voit de l'eau autour de leurs têtes, et puis c'est tout. O séparation ! ils sont là, moi je suis ici, ils mangent leur pain et leur fromage. Elle voit l'eau : séparation ; elle voit de l'air, elle voit des arbres : séparation, séparation ! Et là-bas, alors, tout à coup dans le bout du large repli que fait sous la falaise et ses sapins la Bourdonette, un morceau de grève est paru ; et lui sûrement qu'il est là et il est là et je n'y suis pas ; Maurice est là-bas et je suis ici. O séparation ! et d'une autre espèce. Elle baisse la tête, elle ne peut plus regarder, elle n'en a plus la force ; eux, n'ont rien vu. Ils ne comprennent pas, eux qui sont mon père et mes frères, parce qu'on ne peut pas se comprendre, parce qu'on est seulement posés les uns à côté des autres, parce qu'on ne peut pas communiquer, parce qu'on est un, puis un, puis un ; parce qu'il y a eux, il y a lui, il y a moi. Et on a cru que lui et moi... J'avais tout parce que je l'avais... Tout s'en va, tandis qu'elle a retenu avec peine un sanglot, mais eux ils mangent toujours et boivent ; ils n'ont rien remarqué, ils n'ont rien vu, ni entendu. Ils se passent le verre, ils font claquer leurs lèvres. Ils prennent entre leurs lèvres leur moustache pour l'essuyer, ils se lèvent. Moi, où est-ce qu'il faut que j'aille ? »


mercredi 12 février 2020

Ramuz (temps)


Ramuz, Vendanges, IV :
« J’ai connu tout petit garçon qu'il n'y avait pas de temps, que le temps était une maladie et qu'on ne guérissait que quand on s'était défait de lui. Tout se ressemblait, il n'y avait plus qu'une seule espèce d'hommes. Et, sans doute, étaient-ce là des choses qu'on ne comprenait qu'à demi et sans mots précis pour les dire, si bien qu'on n'aurait pas su s'en expliquer, mais sûrement qu'on les sentait déjà et vivement, bien qu'elles n'eussent pas pénétré encore dans ces régions de l'esprit où les pensées prennent forme. On était alors tout frais dans la vie ; pourquoi ne l'aurait-on pas mieux perçue dans ce qu'elle a d'essentiel ?
On touchait encore à sa substance profonde, on n'avait pas été encore séparé de la vérité. O vendanges ! temps des vendanges ! je vous retrouve tout ensemble au fond de moi-même et au fond des siècles. Nous avions réussi enfin à nous introduire dans le pressoir, sans avoir été aperçus. Ici ne régnait jamais qu'un demi-jour à cause de l'éclairage insuffisant : est-ce au fond de mon souvenir que je retrouve ces images ou bien est-ce qu'elles n'ont jamais existé que dans une page de la Bible ? Tout se confond pour moi dans une confusion essentielle que l'unité des origines humaines seule permet, comme je veux le croire, comme je le croyais alors, comme je le crois toujours ; de sorte que, par-delà le temps et ces temps qui sont derrière nous, il n'y a plus de temps du tout. (Et, par-delà les temps qui sont en avant de nous, il n'y aura plus de temps non plus). »