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vendredi 14 avril 2023

Dutourd (ratures 2)

Dutourd, L'Âme sensible p. 51 sq :

"On comprend que les cuistres détestent les écrivains de premier jet. Le premier jet est décourageant. Il prouve que le talent existe, qu'à la rigueur il pourrait se suffire à lui-même, sans travail. Ils se vengent en proclamant des bêtises qui impressionnent le public. Par exemple que Balzac écrit mal, ou que Victor Hugo était bête, et ainsi de suite. Il n'y a pas plus de soixante ans que l'on fait à Stendhal l'honneur d'admirer sa manière.

Les grands écrivains écrivent comme ils parlent, ou parlent comme ils écrivent, je ne sais pas au juste. C'est qu'ils parlent bien. La lettre, comme le journal intime, est à mi-chemin entre l'écrit et le parlé, un peu plus négligé que l'un, un peu plus apprêté que l'autre, mais la musique est pareille. Même élégance, mêmes raccourcis, mêmes tics, mêmes trouvailles plaisantes ou profondes. Les lettres de Beyle sont charmantes, c'est sa conversation même ; je me permettrai d'ajouter ceci à Mérimée : ce sont ses livres mêmes. Il ne change pas de ton quand il s'adresse à la postérité ou au baron de Mareste. La Chartreuse, Le Rouge, Leuwen sont d'immenses lettres envoyées à l'avenir, et lues, relues avec passion par leurs millions de destinataires. Comme la Bovary, en revanche, souffre de la comparaison avec la Correspondance de Flaubert ! L'éclat, le mouvement, l'intelligence, l'amour que l'on relève dans celle-ci laissent imaginer ce qu'eût été Flaubert écrivain de premier jet. Mais Flaubert croyait qu'il faut gueuler pour que la postérité vous entende. Le gueuloir de Croisset assourdit encore les oreilles sensibles."



jeudi 13 avril 2023

Dutourd (ratures 1)

Dutourd, L'Âme sensible p. 51 sq :

[Mérimée, sur Stendhal]

Il écrivait beaucoup et travaillait longtemps ses ouvrages mais, au lieu d'en corriger l'exécution, il en refaisait le plan. S'il effaçait les fautes d'une première rédaction, c'était pour en faire d'autres, car je ne sache pas qu'il ait jamais essayé de corriger son style : quelque raturés que fussent ses manuscrits, on peut dire qu'ils étaient toujours écrits de premier jet.

Ses lettres sont charmantes, c'est sa conversation même.

Le premier jet a mauvaise presse. Les professeurs de littérature, les messieurs de la Sorbonne, les annotateurs et les critiques le discréditent depuis cent cinquante ans. Il leur faut des manuscrits pittoresques, pleins de ratures et de repentirs, des variantes, des premiers, seconds, troisièmes et quatrièmes « états »; ils veulent que l'art sente l'huile. S'il ne porte pas les stigmates du labeur, il est suspect.

Le spectacle d'un artiste « qui a travaillé » réconforte et soulage les cuistres. Ils se disent, j'imagine, quelque chose comme ceci : « Mon Dieu, comme il s'est donné de la peine ! Et comme il était modeste ! II ne se fiait pas à son talent, ce fameux talent dont tout le monde parle, et qui n'existe pas puisque je ne parviens pas à m'en faire une idée. Le talent, c'est tout simplement beaucoup de travail. Moi, par exemple, si je n'étais pas aussi paresseux, si je me mettais à travailler, eh bien ! j'écrirais Iphigénie. Question de temps. Ah ! que j'en ferais, de belles choses, si j'avais le temps. Du temps et de la puissance de travail : tout est là."


mercredi 1 mars 2023

Dutourd (novateurs)

Dutourd, Domaine public p. 257 (§ sur Restif) : 

"[…] les vrais novateurs [...] ne perdent pas leur temps en subtiles alchimies verbales mais, placés devant une réalité énorme, inexplorée avant eux, affolés à l'idée qu'ils sont les seuls à la voir et qu'ils n'auront pas trop de leur vie entière pour la décrire, se servent du vieil instrument du langage sans s'interroger sur lui. C'est à cette indifférence au style qu'on reconnaît les créateurs exceptionnels. Indifférence récompensée, car leur abondance, leur vitesse, la solidité que le travail incessant donne à leur pensée, leur habitude enracinée de se mettre coûte que coûte à l'ouvrage, "génie ou pas", la facilité qu'ils acquièrent dans ce labeur haletant leur apportent le plus beau des styles, c'est-à-dire celui qui tire sa puissance de son appropriation et de son utilité. À ce style-là, on pardonne tout : les négligences, les longueurs, les ellipses, les naïvetés, jusqu'aux balourdises, car il est constamment traversé d'éclairs et il est entraîné dans un formidable mouvement vital. A cet égard, oui, Restif ressemble à Balzac. Mais il ressemble de la même façon aux deux autres forcenés de notre littérature : Proust et Saint-Simon."



mardi 7 février 2023

Dutourd (formulation)

Dutourd, Le Séminaire de Bordeaux, chap V :

"D'avoir ainsi étiqueté son malheur, de l'avoir en quelque sorte classé dans un dossier l'avait réconforté  […] ; c'était une réaction d'homme de lettres ou d'artiste, qui trouve un allégement à ses peines quand il a tant fait que de leur donner une forme. M. Schwob n'était rien moins qu'homme de lettres, mais il est à présumer que toute personne intelligente l'est un peu, sans le savoir, dans la mesure où elle émousse la pointe des malheurs en se les décrivant à soi-même. L'expression « souffrir comme une bête » a quelque chose de pléonastique ; la souffrance n'existe vraiment que dans une conscience obscure, qui ne sait opposer aucune défense provenant de l'esprit, qui ne sait prendre ni position susceptible de l'atténuer ni recul sur elle."



mercredi 6 juillet 2022

Dutourd (métaphore)

Dutourd, Les Horreurs de l'amour t. 2 L.P. p. 128 : 

"Ce qui est obscur dans un certain domaine, devient transparent si tu le rapportes à un autre fait, à un autre événement, dans un autre domaine, qui t'apparaît sans mystère. Enfin, je crois que l'univers possède très peu de combinaisons, très peu de principes, mais une infinité d'exemples pour illustrer ces combinaisons et ces principes. Bref, mon goût de la métaphore procède, si j'ose le dire, d'une sorte d'esprit mathématique ou cartésien. Avec les métaphores, je réduis l'inconnu au connu. Comme quoi la poésie est un moyen aussi bon qu'un autre de résoudre les énigmes. La métaphore, c'est ma géométrie, c'est mon algèbre."


mercredi 13 avril 2022

Dutourd (Jehan Alain)

Dutourd, Les Taxis de la Marne (1956) chap. XVIII, Folio pp. 47-48 :

[pendant la débâcle de juin 40] "On voyait des fusils dans les fossés : il suffirait d'en ramasser un et, de mon créneau, tirer jusqu'à l'épuisement des cartouches (1). Mais une voix insidieuse montait de mon cœur ; elle murmurait que je devais rester en vie ; que j'avais une œuvre inestimable à accomplir ; que je connaissais une petite chanson que nul ne pourrait chanter à ma place. Je sais bien que cette attitude prête à sourire, que rien n'est suspect comme cette sollicitude envers soi-même, et ce grand prix attaché à sa propre conservation, mais tant pis, c'est ma vérité. [...] Ce sentiment n'avait rien d'une excuse à la poltronnerie : c'était une conviction profonde, je dirais organique."   

(1) Ce que je n'ai pas fait, un autre artiste l'a fait, pourtant : le musicien Jehan Alain qui, le 20 juin 1940, près de Saumur, se battit seul, avec son fusil mitrailleur, contre une compagnie allemande. Il a été tué après avoir abattu seize hommes. L'ennemi lui a rendu les honneurs militaires. cf. Bernard Gavoty : Jehan Alain, musicien français.


mercredi 26 janvier 2022

Dutourd (âge ingrat)

     Dutourd, Jeannot, mémoires d’un enfant :
   "On appelle l’adolescence « âge ingrat », ce qu’elle est, certes, mais pas au sens où on l’entend habituellement. Ingrat est, en l’espèce, plutôt synonyme d’oublieux que de déplaisant ou de désagréable. On perd de vue l’enfant qu’on a été, on le trahit au profit de l’adulte que l’on va être. Il n’est que d’observer les gens de vingt ans : rien ne leur reste de leurs jeunes années, ils ne gardent pas en eux de traces de l’être qu’ils ont été, comme s’ils étaient l’objet d’une métempsycose et que toute vie antérieure eût été effacée de leur mémoire. On dit encore de l’adolescence qu’elle est « l’âge bête » ; il ne peut pas en être autrement car l’adolescent rejette toute son expérience, sa patience, sa sagesse, sa philosophie d’enfant, il les méprise, il en rit, comme un barbare insulte la civilisation qu’il a détruite. Pour ne parler que de moi, j’étais beaucoup moins intelligent à quatorze ans qu’à six."


samedi 1 février 2020

Dutourd (écriture)


DutourdLe Demi-solde, Folio p. 174-175 : 
« La seule chose à quoi je n'avais pas songé, c'est que je n'étais pas un fabricant de littérature et que ce vain travail commencé raisonnablement — c'est-à-dire en dépit du bon sens artistique — me causerait un insurmontable ennui. Je voulais honorer mon contrat ; je l'honorais en suant sang et eau. Je façonnais mes cinq ou six pages quotidiennes en m'arrêtant à toutes les lignes pour vérifier si je ne m'éloignais point de mon absurde canevas. Cela m'assommait à peu près autant que si j'avais employé mon temps à résoudre des problèmes d'arithmétique. Je n'avais rien à mettre dans ces malheureuses pages. Mon esprit, qui avait été si vif et si jaillissant lorsque j'écrivais Le Complexe de César, était d'une aridité complète. Je me rendais compte que ce que j'extirpais de moi ne valait pas grand-chose, mais je ne l'admettais pas. Ma raison, ma volonté, mon honneur, mon serment me ligotaient. Je devais aller au bout de mon entreprise. Et qui sait ? Quand j'aurais écrit une cinquantaine de pages, peut-être un miracle se produirait-il ? Tout s'illuminerait d'un coup, ma plume libérée courrait la poste, je ressentirais de nouveau l'allégresse, la puissance, la lucidité de l'artiste heureux, qui ne perd jamais un instant de vue, dans quelque détail qu'il s'amuse à descendre, la figure générale de son œuvre. Chaque soir, quand Camille, fatiguée, rentrait de Reuter, j'estimais de mon devoir de lui montrer mon pensum du jour. Elle voyait comme moi que c'était mauvais, mais elle m'encourageait. Nous nous enfoncions ainsi tous les deux dans le malentendu, chacun se sacrifiant à l'autre pour rien.
J'ai bien dû pousser « Classe 40 » jusqu'à !a page 60 ou 70. Certains jours, avec l'approbation de mon mécène, je m'interrompais pour « réfléchir », c'est-à- dire pour tâcher d'embrasser dans sa totalité une œuvre qui m'échappait par tous les bouts et dans laquelle, en dépit de mes plans (ou plutôt à cause d'eux), j'avançais à tâtons. Je ne parvenais pas à comprendre comment, ayant tout éclairé et tout balisé à l'avance, je me mouvais dans les ténèbres. Rien de ce livre ne vivait en moi. Les personnages étaient plats comme des feuilles de papier ; les événements n'avaient pas de couleur ; les idées elles-mêmes, qui me paraissaient si originales du temps que je les notais en style télégraphique sur des cartes de visite, développées, devenaient des lieux communs. Je considérais le travail immense que j'avais accompli et j'en tirais un motif supplémentaire de m'acharner. Il n'était pas possible que tant d'efforts et tant d'heures fussent à jamais perdus. J'aurais sombré tout à fait dans le désespoir si je n'avais été obligé chaque matin d'aller faire les courses. C'était mon plaisir de la journée. Je restais aussi longtemps que je pouvais chez le fruitier, le boulanger, le charcutier, le boucher, blaguant avec eux et avec les bonniches du quartier qui admiraient qu'un beau monsieur comme moi fût si peu fier. Je m'ingéniais à trouver d'autres menues tâches domestiques, vers lesquelles je volais avec ivresse.
En fait, avec ces plans que je fignolais, ces esquisses, ces brouillons, ces barbouillages, au profit desquels j'interrompais ma rédaction, je tâchais de m'étourdir. C'était des prétextes pour retarder le moment de me remettre à l'œuvre. Autrement dit, je me réfugiais dans la rêverie, ce qui est la marque de la stérilité. Il n'y a qu'une manière de créer, c'est de se jeter avec impétuosité dans sa création, non pas tout à fait les yeux fermés, mais à peine ouverts. »