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vendredi 20 décembre 2024

Bourget (Leopardi)

Bourget, Sensations d’Italie, 'Toscane' p. 158 [Leopardi] :

"C’est là, parmi ces vieux volumes aux couvertures de parchemin, que le large fleuve de cette poésie nihiliste a pris sa source. C'est à lire ces livres que le jeune noble de Recanati est parvenu, dès sa vingt-cinquième année et avant d'avoir vécu, à la plus définitive condamnation de l'existence qui ait été formulée dans le siècle de Schopenhauer et de Byron. L'originalité profonde du pessimisme de Leopardi réside, en effet, dans ce caractère presque impersonnel, qui, par certains côtés et à travers d'innombrables différences, rappelle le phénoménisme de Lucrèce. L'un et l'autre, quoique poètes et grands poètes, ont été des philosophes dans la pleine vigueur de ce mot, capables d'idée autant que de sentiment, de doctrine autant que d'imagination. Ils ont commencé par des vues générales, et non point, comme Byron lui-même, comme Musset, comme Henri Heine, par une douleur tout individuelle."


vendredi 4 septembre 2020

Bourget (beuvisme)

 BourgetPages de critique I, p. 294 sq :

« M. de Spoelberch* était un des rares élèves d'un maître qui aurait dû, semble-t-il, en laisser beaucoup, tant sa méthode fut excellente : Sainte-Beuve. On compte ceux qui l'ont vraiment suivie. L'auteur des Lundis définissait la critique : une botanique morale. Il voulait qu'avant de juger une œuvre, l'analyste littéraire essayât de la comprendre, et d'abord de la situer, de noter dans leur détail les moindres circonstances où elle se produisit. Une telle étude comporte des recherches qui ne sauraient être trop minutieuses, sur la biographie de l'écrivain, ses hérédités, sa famille, ses amis, son temps, les étapes de son labeur, recherches appuyées sur des documents vérifiés. Il suffit d'avoir approché quelques hommes célèbres, pour savoir combien une telle enquête est difficile. Presque toutes les anecdotes sont controuvées, presque toutes les légendes défigurées, les ‘mots’ truqués, les témoins incompétents ou prévenus. Tous les Mémoires sont faussés involontairement, ceux d'un Chateaubriand ou d'une George Sand, aussi bien que ceux d'un Maxime du Camp ou d'un Edouard Grenier. Les lettres intimes, dont notre époque est si friande, sont la pire source d'erreur. Elles exigent une mise au point presque toujours impossible. Il faudrait y discerner - par quel procédé ? - l'humeur du moment, les réserves forcées, les exagérations suggérées, ici par l'attitude morale du correspondant, là par une causerie qui n'est pas rapportée, les illusions d'optique tantôt à demi sincères, d'autres fois systématiquement mensongères. Les journaux personnels, les ‘Cahiers rouges’ comme celui de Benjamin Constant, ou comme les Souvenirs d'égotisme de Beyle, deviennent inexacts, dans leur franchise la plus crue, par un manque de perspective. Ce qu'ils racontent n'a pas sa vraie valeur, à cause de ce qu'ils omettent. Une immense besogne de réduction est nécessaire pour que les renseignements en apparence les plus authentiques prennent leur place, se raccordent les uns aux autres. L'évidence de ces difficultés explique la quasi-solitude du seul historien littéraire qu'ait eu le dix-neuvième siècle. Elle fait comprendre pourquoi ses plus remarquables successeurs ont abandonné cette investigation, naturaliste et scientifique, qu'il a réussie, quarante ans durant, par un miracle inégalé de génie inductif. »


* Charles de Spoelberch de Lovenjoul s'est consacré, entre autres, à réunir et conserver la documentation balzacienne.

vendredi 26 juin 2020

Bourget (décadence)


Bourget, Essais de psychologie contemporaine [1883] t. 1, pp.19-20 :
 « Par le mot de décadence, on désigne volontiers l'état d'une société qui produit un trop petit nombre d'individus propres aux travaux de la vie commune. Une société doit être assimilée à un organisme. Comme un organisme, en effet, elle se résout en une fédération d'organismes moindres, qui se résolvent eux-mêmes en une fédération de cellules. L'individu est la cellule sociale. Pour que l'organisme total fonctionne avec énergie, il est nécessaire que les organismes moindres fonctionnent avec énergie, mais avec une énergie subordonnée, et, pour que ces organismes moindres fonctionnent eux-mêmes avec énergie, il est nécessaire que leurs cellules composantes fonctionnent avec énergie, mais avec une énergie subordonnée. Si l'énergie des cellules devient indépendante, les organismes qui composent l'organisme total cessent pareillement de subordonner leur énergie à l'énergie totale, et l'anarchie qui s'établit constitue la décadence de l'ensemble. 
L'organisme social n'échappe pas à cette loi. Il entre en décadence aussitôt que la vie individuelle s'est exagérée sous l'influence du bien-être acquis et de l'hérédité. Une même loi gouverne le développement et la décadence de cet autre organisme qui est le langage. Un style de décadence est celui où l'unité du livre se décompose pour laisser la place à l'indépendance de la page, où la page se décompose pour laisser la place à l'indépendance de la phrase, et la phrase pour laisser la place à l'indépendance du mot. »

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