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lundi 15 avril 2024

Clair (art)

Clair (Jean), De immundo, p.121-123

"La haine de l’autre, le fantasme de la maîtrise absolue qu’on prétend exercer sur cet autre, la satanocratie du mal […] se manifestent dans une société qui a vu advenir ce que Marcel Gauchet appelle l’«individu total» (1). C’est une civilisation de nature fécale, dans laquelle tout individu estime ne plus rien devoir à la société mais, d’elle, pouvoir exiger tout.

À l’État total que nous avons connu au siècle dernier succéderait aujourd’hui l’individu total. Et au culte du sang, qui a fondé la société totalitaire – avec ses valeurs singulières, verser le sang, être de même sang, protéger la pureté du sang -, succéderait un culte de l’excrémentiel, où s’affirme la puissance de l’individu total. L’individu total, l’artiste raté, le plasticien des derniers jours, celui qui impose aux autres sa merde, c’est l’enfant des premiers jours. Quand Charles Baudelaire avançait que « le génie n’est que l’enfance retrouvée à volonté », la chute « à volonté » cachait encore la dimension tragique de pareille régression.

Dans un monde où les élites ont disparu au nom de l’égalité, bien souvent décimées par la plèbe, mais dans lequel on attribue « à l’Art un pouvoir de connaissance spécifique et supérieur qui nous ramène hors des religions constituées, dans la sphère d’un religieux primordial et indifférencié » (2), l’Artiste, étrangement, garde seul l’étonnant privilège d’être considéré comme un être à part, au point d’apparaître comme le maître fantasmé du monde, son bouffon excrémentiel et tout-puissant."

(1) Marcel Gauchet, La Condition historique

(2) Marcel Gauchet, La Religion dans la démocratie


mercredi 3 mai 2023

Clair (non-fini et fini)

Clair, Courte histoire de l'art moderne p. 13 : 

"La notion d'inachèvement donne ainsi à la modernité l'un de ses traits directeurs : bon nombre d'œuvres modernes se présentent comme inachevées, à l'instar du projet de la modernité. Comme si le projet lui-même était considéré comme interminable, de Mallarmé à Blanchot, du "Livre" introuvable au livre "à venir". Ce projet perpétuellement relancé et toujours déçu constitue vraiment l'essence de la modernité."


Clair, Lait noir de l'aube p. 124 : 

"Dessiner, c'est marquer la frontière, c'est insister sur notre essence, c'est délimiter cette petite portion d'espace et de temps par laquelle nous existons aux yeux des autres. C'est défendre son intégrité, son unité biologique et spirituelle. "Je" est ici, parmi ces lignes, et je m'y tiens."



mercredi 8 décembre 2021

Clair (décadence)

    Clair (Jean), Journal atrabilaire :
   "[...] Comment rabouter les voix qu'on trouve aujourd'hui remplies de componction et d'emphase d'un Claudel, d'un Malraux, d'un De Gaulle, mais dont les périodes amples et tenues impressionnaient, et les voix faussées des freluquets qui paraissent sur les plateaux "culturels", avec leur syntaxe désarticulée et leur vocabulaire approximatif ? Où sont ces visages puissants, dessinés, comme autant de têtes inoubliables des gens qui firent le théâtre et le film des années 50 comparés au vague, à l'indécision, à la fadeur et à la mollesse infantile des traits des nouvelles vedettes ?
Moins de deux générations semblent avoir suffi à mettre à bas un édifice que l'on croyait solide, édifié qu'il était depuis des siècles. A notre tour nous campons dans nos ruines, et ne sommes plus là que pour accueillir le touriste, en ce lieu que Paris est déjà, divisé entre le parc d'attractions et la maison de retraite."