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dimanche 29 décembre 2024

Berl (souvenir 2)

Berl, Sylvia, chap. 1 :

"J'avais été à Gavarnie avec maman et très attentif à bien regarder, car je devais faire une description du cirque, par écrit, pour mon professeur qui me l'avait commandé. Je me rappelle bien que nous avons pris une voiture à Saint-Sauveur, et déjeuné à l'entrée du cirque, dans l'auberge d'où on partait, à dos d'âne, vers le glacier. Je me rappelle parfaitement la voiture avec des coussins d'une moleskine très usée d'où sortaient les crins. Je me rappelle un peu moins bien l'auberge, sauf les truites pochées qui avaient l'air de grandes fleurs mauves, épanouies parmi les pommes de terre. Je revois les iris que les âniers cueillaient sur le chemin pour maman qui les serrait dans sa pèlerine écossaise. Mais je ne revois pas le cirque. On dirait que les souvenirs qui devraient me le faire retrouver me le cachent. J'essaie de les refouler. Le cirque alors surgit tout blanc dans un ciel tout bleu. Au fond, à gauche, la cascade écume ; à droite, les champs d'iris présentent une masse violette.

Mais cette image, si claire, n'a rien à voir avec mon excursion. Je la reconnais. C'est une affiche du Paris-Orléans. Elle décorait les gares d'Orthez […]."


rappel : 

https://lelectionnaire.blogspot.com/2022/09/berl-souvenir.html



jeudi 29 septembre 2022

Berl (souvenir 1)

Berl, Sylvia I : 

"L'univers de chacun est infiniment plus restreint qu'il ne se le figure. La plupart des sensations ne sont que des images, la plupart des images qu'un douteux agencement de mots ; chaque peintre révèle d'abord l'étonnante pauvreté de son univers ; Memling, Vermeer ne peignent, n'ont vu, sans doute, qu'une seule femme. Cézanne a vu des pommes, des oignons, la montagne Sainte-Victoire. Monet une cathédrale, une falaise, une gare, un étang de nymphéas. Du moins ont-ils vu quelque chose. N'ai-je rien vu, jamais ? Ne suis-je qu'une collection de faussetés ? On m'a dit que, si on retirait de mon corps toute l'eau qu'il contient, il ne resterait qu'une masse infime d'une matière serrée, pas même une tête de momie de l'Amazone, un Netzké japonais comme celui qui est sur ma table, plus petit que le fourneau de ma pipe. Ce serait encore pis, sans doute, si l'on retirait de mon passé toute la fausseté qu'il contient.

Quand même ! Il faut bien qu'il reste quelque chose. Si je n'étais que mensonge, comment saurais-je que je mens ?"



mercredi 28 septembre 2022

Berl (prière)

Berl, Sylvia, 1 : 

"J'avais pris mon parti de ma propre multiplicité, je la préférais à l'unité fallacieuse que les compromis du langage et du comportement rendent facile aux mythomanes. Mais j'ai fini par me rappeler que la prière peut rassembler vraiment ce que la vie morcelle. L'unité que l'imposture affecte, la prière, l'art peut-être l'effectuent. Malheureusement, si je crois volontiers aux prières des autres, je crois peu aux miennes. [...]

Ma prière la moins futile, il me semble, consiste en un certain tri que j'opère grâce à elle dans la masse des rêvasseries, envies, résolutions que je lui soumets. Elle les rend au mensonge d'où elles émanaient. Elle me fait comprendre que je ne pensais pas ce que je me figurais penser, ne désirais pas ce que je me figurais désirer. À cet égard, elle me rend service. Mais à tout ce qu'elle élimine, elle ne substitue rien. Elle m'ôte ce que je croyais avoir et elle ne le remplace pas."