mercredi 25 février 2026

Tocqueville (vanité)

Tocqueville, Souvenirs III, IV :

"J'aurais bien voulu pouvoir me débarrasser de même des chefs de la majorité, mais ne le pouvant, j'entrepris de vivre en bonne intelligence avec eux, et je ne désespérai même pas de leur plaire, tout en restant indépendant de leur influence ; entreprise difficile, dans laquelle je réussis pourtant, car je fus, de tout le cabinet, le- ministre qui contrariait le plus leur politique, et le seul qui restait néanmoins dans leurs bonnes grâces. Mon secret, puisqu'il faut que je le dise, consista à flatter leur amour-propre, en même temps que je négligeais leurs avis.

J'avais fait, dans les petites affaires, une remarque que je jugeais très applicable aux grandes : j'avais trouvé que c'est avec la vanité des hommes qu'on peut entretenir le négoce le plus avantageux, car on obtient souvent d'elle des choses très substantielles, en donnant en retour fort peu de substance ; on fera toujours de moins bonnes affaires avec leur ambition ou leur cupidité ; mais il est vrai que pour traiter avantageusement avec la vanité des autres, il faut mettre entièrement de côté la sienne propre, et ne s'occuper que du succès de ses desseins ; c'est ce qui rendra toujours ce genre de commerce difficile. Je le pratiquai très heureusement dans cette circonstance et y fis de grands profits. 

Trois hommes, par le rang qu'ils avaient occupé jadis, se croyaient surtout en droit de diriger notre politique étrangère : c'étaient M. de Broglie, M. Molé et M. Thiers. Je les accablai tous les trois de déférence ; je les fis venir souvent chez moi, et me rendis quelquefois chez eux pour les consulter et leur demander, avec une sorte de modestie, des conseils dont je ne profitai presque jamais; ce qui n'empêcha pas que ces grands hommes ne se montrassent très satisfaits. Je leur agréais davantage en leur demandant leur avis sans le suivre, que si je l'avais suivi sans le leur demander."










mardi 24 février 2026

Tocqueville (réponse)

Tocqueville, Souvenirs III, 2 : 


[le député d'extrême-gauche V. Considerant, exilé, a demandé un petit service à T., en une lettre assez confuse à laquelle T. répond]


    La lettre de Considerant : « Mon cher Tocqueville (suivait la demande d'un service qu'il me priait de lui rendre, puis il ajoutait) : ... Comptez à l'occasion sur moi pour tout service personnel ; vous en avez encore pour deux ou trois mois peut-être, et les Blancs purs qui vous suivront, pour six mois dans la plus longue hypothèse. Vous aurez, c'est vrai, parfaitement gagné, les uns et les autres, ce qui vous arrivera infailliblement un peu plus tôt, un peu plus tard. Mais, ne parlons pas politique et respectons le très légal, très loyal et très Odilon Barotique état de siège. »


"Mon cher Considerant, ce que vous désirez est fait. Je ne veux pas me prévaloir d'un si petit service, mais je suis bien aise de constater, en passant, que ces odieux oppresseurs de la liberté qu'on nomme les ministres inspirent assez de confiance à leurs adversaires pour que ceux-ci, après les avoir mis hors la loi, n'hésitent pas à s'adresser à eux pour obtenir ce qui est juste. Cela prouve qu'il y a encore du bon en nous, quoi qu'on en dise. Êtes-vous bien sûr que, si les rôles étaient changés, je puisse me conduire de la même façon, je ne dis pas vis-à-vis de vous, mais vis-à-vis de tel ou tel de vos amis politiques que je pourrais nommer ? Je crois le contraire, et je vous déclare solennellement que, si jamais ils sont les maîtres et qu'ils me laissent seulement ma tête, je me tiendrai pour satisfait et prêt à déclarer que leur vertu a dépassé mon espérance."



lundi 23 février 2026

Erofeev (travail soviétique)

Erofeev (Venedikt), Moscou-Pétouchki traduction Sabatier et Pingaud p. 37 :

"Le processus de production se présentait de la façon suivante. Le matin, en arrivant, on s'asseyait et on jouait à la sika, à l'argent (vous connaissez, la sika ?). Bon. Puis on se levait, on déroulait le câble du tambour et on l'enterrait. Après, c'est bien naturel, on se rasseyait et chacun tuait le temps à sa façon car, après tout, on a chacun ses rêves et son tempérament : pour l'un c'était du vermouth, pour l'autre, peu exigeant, de l'eau de Cologne « Fraîcheur », pour un autre encore, qui avait des prétentions, c'était un cognac à l'aéroport international de Chérémétiévo. Puis, pour finir, tout le monde allait se coucher. Le lendemain, ça changeait : on commençait par s'asseoir et boire du vermouth. Puis on se levait, on déterrait le câble de la veille, qui était, bien entendu, tout détrempé, et on le jetait. Et ensuite ? Ensuite on faisait une partie de sika, à l'argent. Enfin, on allait se coucher, sans avoir terminé la partie. Dès l'aube on se réveillait les uns les autres : « Debout, l'Alexis ! Viens jouer à la sika ! », « Debout, Stassik, on finit la partie ! » Tout le monde se levait et le jeu reprenait. Puis, sans tarder, sans « Fraîcheur » ni vermouth, on s'emparait du tambour et on déroulait le câble de façon à ce que le lendemain il soit tout détrempé et inutilisable. Après cela seulement (qui ne possède un idéal ?), chacun vaquait à ses occupations. Et tout reprenait depuis le début."