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mardi 31 mars 2026

Montherlant + Descartes (engagements)

Montherlant, Sur les Femmes, Le ménage de Tolstoï, p. 32-33 : "Si nous appelons homme supérieur celui qui cherche la vérité, qui ne sait d’où elle viendra, ni ce qu’elle sera, ni en conséquence ce qu’elle exigera de lui, ni s’il ne devra pas, plus tard, la reviser au profit d’une autre vérité et passer ici-bas en perpétuel ennemi de soi-même et de tout ce qui l’aura captivé tour à tour, le premier devoir d’un tel homme est de se garder libre pour son bouleversement. 

Lié par une femme légitime, des enfants dito, il leur devra son amour, sa fidélité, sa respectabilité, l’aisancematérielle, des «relations» pour assurer leur avenir. Et si la vérité qui viendra lui demande de tout quitter pour la suivre ? — de se déconsidérer selon le monde ? — de ne pas gagner d’argent ? — de rompre tous liens avec la société ?— d’avoir la vie sexuelle la plus propice à sa liberté d’esprit ? — d’être un scandale, enfin ?"


Decartes, Discours III : 

"Je mettais entre les excès toutes les promesses par lesquelles on retranche quelque chose de sa liberté ; non que je désapprouvasse les lois, qui, pour remédier à l'inconstance des esprits faibles, permettent, lorsqu'on a quelque bon dessein, ou même, pour la sûreté du commerce, quelque dessein qui n'est qu'indifférent, qu'on fasse des voeux ou des contrats qui obligent à y persévérer : mais à cause que je ne voyais au monde aucune chose qui demeurât toujours en même état, et que, pour mon particulier, je me promettais de perfectionner de plus en plus mes jugements, et non point de les rendre pires, j'eusse pensé commettre une grande faute contre le bon sens, si, pour ce que j'approuvais alors quelque chose, je me fusse obligé de la prendre pour bonne encore après, lorsqu'elle aurait peut-être cessé de l'être, ou que j'aurais cessé de l'estimer telle."


samedi 2 novembre 2024

Wittgenstein + Descartes (évidence)

Wittgenstein, 1931, cité par Monk p. 318 : 

"S’il existait des thèses en philosophie, elles devraient être telles qu’elles ne donneraient pas lieu à des disputes, car elles devraient être formulées de telle manière que chacun dirait : Oh oui, bien sûr, c’est évident ! Dès lors que la possibilité existe d’avoir des avis différents et d’en débattre à propos d’une question, cela indique que les choses n’ont pas été dites assez clairement. Une fois qu’une formulation parfaite (la clarté ultime) a été atteinte, il ne peut plus y avoir de regret ou de réticence, car ces derniers sont toujours dus au sentiment que quelque chose vient d’être affirmé et que je ne sais pas encore si je dois l’accepter ou pas. Si par contre vous rendez la grammaire claire pour vous-même et si vous procédez par toutes petites étapes, de sorte que chaque étape est parfaitement évidente et naturelle, aucun désaccord d’aucun type ne peut surgir. La controverse naît toujours de ce qu’on a oublié ou pas formulé clairement certaines étapes, ce qui donne l’impression qu’une affirmation a été faite qui pourrait être discutée."


Descartes, Règles pour la direction de l'esprit, [1627 ou 1628] Règle II (trad. Cousin) : 

"Toutes les fois que deux hommes portent sur la même chose un jugement contraire, il est certain que l’un des deux se trompe. Il y a plus, aucun d’eux ne possède la vérité ; car s’il en avait une vue claire et nette, il pourrait l’exposer à son adversaire, de telle sorte qu’elle finirait par forcer sa conviction."


dimanche 22 septembre 2024

Levison + Descartes (lois)

Levison, Les Stripteaseuses ont toujours besoin de conseils juridiques (trad. Aronson) chap. 5 : 

"[…] Mes clients perdent souvent patience avec les lois. Lorsqu’ils ont affaire pour la première fois au système judiciaire ils imaginent que les lois sont rationnelles, qu’elles sont fondées sur des valeurs éthiques universelles, des notions élémentaires de bien et de mal. Mais plus ils avancent dans le système, plus ils se rendent compte qu’il s’agit tout simplement d’une folle liste de règles que des hommes durant des générations ont promulguées afin de gérer leurs problèmes immédiats. Il y a un peu plus de deux cents ans, Thomas Jefferson et James Madison s’efforçaient de faire face à la difficulté la plus pressante de l’époque, à savoir créer une nation, mais aucun État ne voulait en être à moins de pouvoir décider de ses propres lois. Voilà pourquoi chaque État a pu bénéficier de son propre système judiciaire, donnant ainsi naissance aux États-Unis d’Amérique. Désormais nous avons cinquante systèmes judiciaires, sans parler de celui du gouvernement fédéral."


Descartes, Discours de la méthode, II : 

"Je m'avisai de considérer que souvent il n'y a pas tant de perfection dans les ouvrages composés de plusieurs pièces, et faits de la main de divers maîtres, qu'en ceux auxquels un seul a travaillé. Ainsi voit-on que les bâtiments qu'un seul architecte a entrepris et achevés ont coutume d'être plus beaux et mieux ordonnés que ceux que plusieurs ont tâché de raccommoder, en faisant servir de vieilles murailles qui avaient été bâties à d'autres fins. Ainsi ces anciennes cités, qui, n'ayant été au commencement que des bourgades, sont devenues, par succession de temps, de grandes villes, sont ordinairement si mal compassées, au prix de ces places régulières qu'un ingénieur trace à sa fantaisie dans une plaine, qu'encore que, considérant leurs édifices chacun à part, on y trouve souvent autant et plus d'art qu'en ceux des autres ; toutefois, à voir comme ils sont arrangés, ici un grand, là un petit, et comme ils rendent les rues courbées et inégales, on dirait que c'est plutôt la fortune, que la volonté de quelques hommes usant de raison, qui les a ainsi disposés. […] Ainsi je m'imaginai que les peuples qui, ayant été autrefois demi-sauvages, et ne s'étant civilisés que peu à peu, n'ont fait leurs lois qu'à mesure que l'incommodité des crimes et des querelles les y a contraints, ne sauraient être si bien policés que ceux qui, dès le commencement qu'ils se sont assemblés, ont observé les constitutions de quelque prudent législateur." 


dimanche 12 mai 2024

Merleau-Ponty (Descartes, peinture)

Merleau-Ponty, L'Œil et l'esprit III p. 43-44 :

"Il va de soi pour [Descartes] que la couleur est ornement, coloriage, que toute la puissance de la peinture repose sur celle du dessin, et celle du dessin sur le rapport réglé qui existe entre lui et l'espace en soi tel que l'enseigne la projection perspective. Le fameux mot de Pascal sur la frivolité de la peinture qui nous attache à des images dont l'original ne nous toucherait pas, c'est un mot cartésien. C'est pour Descartes une évidence qu'on ne peut peindre que des choses existantes, que leur existence est d'être étendues, et que le dessin rend possible la peinture en rendant possible la représentation de l'étendue. La peinture n'est alors qu'un artifice qui présente à nos yeux une projection semblable à celle que les choses y inscriraient et y inscrivent dans la perception commune, nous fait voir en l'absence de l'objet vrai comme on voit l'objet vrai dans la vie et notamment nous fait voir de l'espace là où il n'y en a pas."


mercredi 1 novembre 2023

Descartes (béatitude)

Descartes, Lettre à Elisabeth du 4 août 1645 :

"Mais il est besoin de savoir ce que c'est que "vivere beate" ; je dirais en français "vivre heureusement", sinon qu'il y a de la différence entre l'heur et la béatitude, en ce que l'heur ne dépend que des choses qui sont hors de nous, d'où vient que ceux-là sont estimés plus heureux que sages auxquels il est arrivé quelque bien qu'ils ne se sont point procuré, au lieu que la béatitude consiste, ce me semble, en un parfait contentement d'esprit et une satisfaction intérieure, que n'ont pas ordinairement ceux qui sont le plus favorisés de la fortune, et que les sages acquièrent sans elle. Ainsi "vivere beate", vivre en béatitude, ce n'est autre chose qu'avoir l'esprit parfaitement content et satisfait."



samedi 22 juillet 2023

Descartes + Drillon (amour)

Je mets à nouveau en ligne ce texte de Descartes (naguère proposé en regard de Flaubert), pour le plaisir de faire lire, en regard, une page de Drillon.


 Descartes, Lettre à Chanut du 6 juin 1647, FA III pp. 741-742 : 

"Je passe maintenant à votre question, touchant les causes qui nous incitent souvent à aimer une personne plutôt qu'une autre, avant que nous en connaissions le mérite ; et j'en remarque deux, qui sont, l'une dans l'esprit, et l'autre dans le corps. Mais pour celle qui n'est que dans l'esprit, elle présuppose tant de choses touchant la nature de nos âmes, que je n'oserais entreprendre de les déduire dans une lettre. Je parlerai seulement de celle du corps. Elle consiste dans la disposition des parties de notre cerveau, soit que cette disposition ait été mise en lui par les objets des sens, soit par quelque autre cause. Car les objets qui touchent nos sens meuvent par l'entremise des nerfs quelques parties de notre cerveau, et y font comme certains plis, qui se défont lorsque l'objet cesse d'agir ; mais la partie où ils ont été faits demeure par après disposée à être pliée derechef en la même façon par un autre objet qui ressemble en quelque chose au précédent, encore qu'il ne lui ressemble pas en tout. Par exemple, lorsque j'étais enfant, j'aimais une fille de mon âge, qui était un peu louche ; au moyen de quoi, l'impression qui se faisait en la vue par mon cerveau, quand je regardais ses yeux égarés, se joignait tellement à celle qui s'y faisait aussi pour émouvoir en moi la passion de l'amour, que longtemps après, en voyant des personnes louches, je me sentais plus enclin à les aimer qu'à en aimer d'autres, pour cela seul qu'elles avaient ce défaut ; et je ne savais pas néanmoins que ce fût pour cela. Au contraire, depuis que j'y ai fait réflexion, et que j'ai reconnu que c'était un défaut, je n'en ai plus été ému. Ainsi, lorsque nous sommes portés à aimer quelqu'un, sans que nous en sachions la cause, nous pouvons croire que cela vient de ce qu'il y a quelque chose en lui de semblable à ce qui a été dans un autre objet que nous avons aimé auparavant, encore que nous ne sachions pas ce que c'est."


Drillon, Cadence : 

"Je fais une cour effrénée à une femme, dont le front bas, les pommettes hautes et la bouche très particulière, petite, presque ronde, charnue, me rappellent quelqu’un. Cette ressemblance me trouble, éveille mon désir. Je la poursuis, je l’emmène au concert, je lui offre des livres, des dîners fins. Elle résiste. Je crois que je lui fais peur. Mais pourquoi ? J’insiste, je veux embrasser cette bouche-là, et toujours lorsque je suis avec elle je cherche à me rappeler à qui elle ressemble. Un soir, à la fin du dîner, parce que je viens de dire une ineptie insolente, elle me dit en riant : « Vous êtes le diable ! » Alors je revois brutalement une de mes nièces qui m’avait dit un jour « Tu es le diable ! », et que je déteste. Le front bas, la petite bouche ronde : c’est elle !

Je paie le dîner, je m’en vais, et je ne la revois plus."



jeudi 11 mai 2023

Descartes (beau)

Descartes  Lettre à Mersenne, 18 mars 1630 : 

"Généralement, ni le beau ni l'agréable ne signifient rien qu'un rapport de votre jugement à l'objet ; et parce que les jugements des hommes sont si différents, on ne peut dire que le beau ni l'agréable aient aucune mesure déterminée. Et je ne le saurais mieux expliquer, que j'ai fait autrefois, en ma Musique ; je mettrai ici les mêmes mots, parce que j'ai le livre entre les mains : "Entre les objets d'un sens, le plus agréable à l'esprit n'est pas celui qui est perçu avec le plus de facilité, ni celui qui est perçu avec le plus de difficulté. C'est celui dont la perception n'est pas assez facile pour combler l'inclination naturelle par laquelle les sens se portent vers leurs objets, et n'est pas assez difficile pour fatiguer le sens." J'expliquais "ce qui est perçu facilement ou difficilement par le sens" comme, par exemple, les compartiments d'un parterre qui ne consisteront qu'en une ou deux sortes de figures, arrangées toujours de même façon, se comprendront bien plus aisément que s'il y en avait dix ou douze, et arrangés diversement; mais ce n'est pas à dire qu'on puisse nommer absolument l'un plus beau que l'autre mais, selon la fantaisie des uns, celui de trois sortes de figures sera le plus beau, selon celle des autres, celui de quatre, ou de cinq, etc. Mais ce qui plaira à plus de gens, pourra être nommé simplement le plus beau, ce qui ne saurait être déterminé."



dimanche 2 octobre 2022

Stravinsky + Descartes (autonomie)

Stravinski, Chroniques de ma vie p. 23 :

"J'ai toujours préféré, et je préfère jusqu'à présent, réaliser mes idées et résoudre les problèmes qui se présentent à moi au cours de mon travail, uniquement à l'aide de mes propres forces, sans avoir recours à des procédés établis qui facilitent, il est vrai, la besogne, mais qu'il faut d'abord étudier, et ensuite retenir. Etudier et retenir ces choses, si futiles fussent-elles, me paraissait donc fatigant et triste ; j'étais trop paresseux pour ce genre de travail, d'autant plus que je n'avais pas assez de confiance en ma mémoire. Si celle-ci avait été meilleure, j'y aurais certainement  trouvé plus d'intérêt, et même du plaisir. J'insiste sur le mot "plaisir", quoique d'aucuns pourraient le trouver trop léger pour l'ampleur et l'importance du sentiment dont je veux parler. Or, ce sentiment, je l'éprouvais dans le processus même du travail et dans la prévision des joies que me procurerait toute trouvaille ou découverte. Et je l'avoue, je n'ai aucun regret que cela soit ainsi, car la facilité aurait nécessairement diminué en moi l'appétit de l'effort, et la satisfaction d'avoir 'trouvé' n'aurait pas été complète."


Descartes, Règles pour la direction de l'esprit, X (trad. Cousin) : 

"J’avoue que je suis né avec un esprit tel, que le plus grand bonheur de l’étude consiste pour moi, non pas à entendre les raisons des autres, mais à les trouver moi-même. Cette disposition seule m’excita jeune encore à l’étude des sciences ; aussi, toutes les fois qu’un livre quelconque me promettait par son titre une découverte nouvelle, avant d’en pousser plus loin la lecture, j’essayois si ma sagacité naturelle pouvoit me conduire à quel­que chose de semblable, et je prenois grand soin qu’une lecture empressée ne m’enlevât pas cet innocent plaisir. Cela me réussit tant de fois que je m’aperçus enfin que j’arrivois à la vérité, non plus comme les autres hommes après des recher­ches aveugles et incertaines, par un coup de for­tune plutôt que par art, mais qu’une longue expérience m’avoit appris des règles fixes, qui m’aidoient merveilleusement, et dont je me suis servi dans la suite pour trouver plusieurs vérités. Aussi ai-je pratiqué avec soin cette méthode, per­suadé que dès le principe j’avois suivi la direction la plus utile."


vendredi 24 septembre 2021

Descartes + Stael (villes)

     Descartes, Discours de la Méthode II, AT VI pp. 11-13, FA I pp. 579-583 :
"[...] Souvent il n'y a pas tant de perfection dans les ouvrages composés de plusieurs pièces, et faits de la main de divers maîtres, qu'en ceux auxquels un seul a travaillé. Ainsi voit-on que les bâtiments qu'un seul architecte a entrepris et achevés ont coutume d'être plus beaux et mieux ordonnés que ceux que plusieurs ont tâché de raccommoder, en faisant servir de vieilles murailles qui avaient été bâties à d'autres fins. Ainsi ces anciennes cités, qui, n'ayant été au commencement que des bourgades, sont devenues, par succession de temps, de grandes villes, sont ordinairement si mal compassées, au prix de ces places régulières qu'un ingénieur trace à sa fantaisie dans une plaine, qu'encore que, considérant leurs édifices chacun à part, on y trouve souvent autant et plus d'art qu'en ceux des autres ; toutefois, à voir comme ils sont arrangés, ici un grand, là un petit, et comme ils rendent les rues courbées et inégales, on dirait que c'est plutôt la fortune, que la volonté de quelques hommes usant de raison, qui les a ainsi disposés. Et si l'on considère qu'il y a eu néanmoins de tout temps quelques officiers, qui ont eu charge de prendre garde aux bâtiments des particuliers, pour les faire servir à l'ornement du public, on connaîtra bien qu'il est malaisé, en ne travaillant que sur les ouvrages d'autrui, de faire des choses fort accomplies."

     Staël (G. de), De l'Allemagne [1810-1813] chap. XVII, GF t. 1 p. 133 :
"Berlin est une grande ville, dont les rues sont très-larges, parfaitement bien alignées, les maisons belles, et l'ensemble régulier : mais comme il n'y a pas longtemps qu'elle est rebâtie, on n'y voit rien qui retrace les temps antérieurs. Aucun monument gothique ne subsiste au milieu des habitations modernes ; et ce pays nouvellement formé n'est gêné par l'ancien en aucun genre. Que peut-il y avoir de mieux, dira-t-on, soit pour les édifices, soit pour les institutions, que de n'être pas embarrassé par des ruines ? Je sens que j'aimerais en Amérique les nouvelles villes et les nouvelles lois : la nature et la liberté y parlent assez à l'âme pour qu'on n'y ait pas besoin de souvenirs ; mais sur notre vieille terre il faut du passé. Berlin, cette ville toute moderne, quelque belle qu'elle soit, ne fait pas une impression assez sérieuse ; on n'y aperçoit point l'empreinte de l'histoire du pays, ni du caractère des habitants, et ces magnifiques demeures, nouvellement constantes, ne semblent destinées qu'aux rassemblements commodes des plaisirs et de l'industrie. Les plus beaux palais de Berlin sont bâtis en briques ; on trouverait à peine une pierre de taille dans les arcs de triomphe. La capitale de la Prusse ressemble à la Prusse elle-même; les édifices et les institutions y ont âge d'homme, et rien de plus, parce qu'un homme seul en est l'auteur."
 

vendredi 23 avril 2021

Descartes (méthode)

Descartes, Règle II AT X pp. 363-364, FA I pp. 81-82 : 

"Nous ne condamnons point pour autant, certes, cette manière de philosopher que les autres ont cultivée jusqu'à présent, ni ces machines de guerre, si bien adaptées aux joutes oratoires, que sont les syllogismes probables de la scolastique ; car elles exercent les jeunes esprits et les stimulent par l'appel qu'elles font à l'émulation ; et il vaut bien mieux former les esprits par des opinions de cette sorte, si manifestement incertaines soient-elles, puisqu'elles divisent les savants, plutôt que de les laisser libres et abandonnés à eux-mêmes. Peut-être en effet courraient-ils à des précipices s'ils n'avaient point de guide ; tant qu'ils mettront leurs pas dans les traces de leurs précepteurs, ils pourront parfois s'éloigner de la vérité, du moins suivront-ils un chemin plus sûr, à ce titre au moins qu'il aura déjà été exploré par de plus prudents qu'eux-mêmes. Moi-même je me félicite d'avoir été jadis éduqué de cette manière dans les écoles."


"Neque tamen idcirco damnamus illam, quam caeteri hactenus invenerunt, philosophandi rationem, et scholasticorum aptissima bellis probabilium syllogismorum tormenta, quippe exercent puerorum ingenia, et cum quadam aemulatione promovent, quae longe melius est ejusmodi opinionibus informari, | etiamsi illas incertas esse appareat, cum inter eruditos sint controversae, quam si libera sibi ipsis relinquerentur. Fortasse enim ad praecipitia pergerent sine duce; sed quamdiu praeceptorum vestigiis insistent, licet a vero nonnunquam deflectant, certe tamen iter capessent, saltem hoc nomine magis securum, quod jam a prudentioribus fuerit probatum. Atque ipsimet gaudemus, nos etiam olim ita in scholis fuisse institutos."


samedi 6 février 2021

Descartes (images)

 Descartes, Dioptrique IV : Des sens en général, éd. Ferdinand Alquié (Garnier) tome 1 p. 685 :

"Leur perfection [des images par rapport aux objets qu'elles représentent] dépend de ce qu'elles ne leur ressemblent pas tant qu'elles pourraient le faire. Comme vous voyez que les tailles-douces, n'étant faites que d'un peu d'encre posée ça et là sur du papier, nous représentent des forêts, des villes, des hommes, et même des batailles et des tempêtes, bien que, d'une infinité de diverses qualités qu'elles nous font concevoir en ces objets, il n'y en ait aucune que la figure seule dont elles aient proprement la ressemblance ; et encore est-ce une ressemblance fort imparfaite, vu que, sur une superficie toute plate, elles nous représentent des corps diversement relevés et enfoncés, et que même, suivant les règles de la perspective, souvent elles représentent mieux des cercles par des ovales que par d'autres cercles ; et des carrés par des losanges que par d'autres carrés ; et ainsi de toutes les autres figures : en sorte que souvent, pour être plus parfaites en qualité d'images, et représenter mieux un objet, elles doivent ne lui pas ressembler."


mardi 22 septembre 2020

Berkeley + Descartes (unité - absolu)

 Berkeley, Nouvelle Théorie de la vision § 109 : 

"Nous disons qu'une fenêtre est une, qu'une cheminée est une, et pourtant, une maison dans laquelle il y a plusieurs fenêtres et plusieurs cheminées a autant le droit de se dire une, et plusieurs maisons en viennent à faire une ville. Dans ces exemples et dans d'autres semblables, il est évident que l'unité se rapporte constamment aux découpages que l'esprit fait de ses idées, découpages auxquels il appose des noms, et dans lesquels il englobe plus ou moins d'idées, selon que cela convient le mieux à ses propres buts et à ses propres desseins. Est donc une unité tout ce que l'esprit considère comme un. Chaque combinaison d'idées est considérée comme une chose par l'esprit et pour en témoigner, est désignée par un nom. Or, cette opération de nommer et de combiner ensemble des idées est parfaitement arbitraire [… »]


CIX. 

We call a Window one, a Chimney one ; and yet a House in which there are many Windows, and many Chimneys, has an equal right to be called one. And many Houses go to the making of one City. In these and the like Instances, it’s evident the Unite constantly relates to the particular Draughts the Mind makes of its Ideas, to which it affixes Names, and wherein it includes more or less, as best suits it’s own Ends and Purposes. Whatever therefore the Mind considers as one, that is an Unite. Every Combination of Ideas is consider’d as one thing by the Mind, and in token thereof, is mark’d by one Name. Now, this Naming and Combining together of Ideas is perfectly Arbitrary […]. »


Descartes, Règles pour la direction de l’esprit, traduction J. Brunschwicg, Règle VI AT X p. 381, FA I pp. 101-102 : 

« […] Toutes les choses peuvent se disposer sous forme de séries, non point en tant qu'on les rapporte à quelque genre d'être, comme ont fait les philosophes qui les ont réparties en leurs catégories, mais en tant qu'elles peuvent se connaître les unes à partir des autres, en sorte que, chaque fois qu'il se présente une difficulté, nous puissions aussitôt nous rendre compte s'il sera utile d'en résoudre d'autres au préalable, lesquelles, et dans quel ordre. Mais, pour y parvenir correctement, il faut remarquer premièrement que de toutes les choses, sous l'aspect de leur utilité possible pour notre propos, c'est-à-dire lorsque nous ne considérons pas leur nature isolément, mais que nous les comparons entre elles pour les connaître les unes à partir des autres, on peut dire qu'elles sont, soit absolues, soit relatives."


lundi 2 mars 2020

Descartes (lettre à Elisabeth)


Descartes, Lettre à Elisabeth, 6 octobre 1645 : 
"Madame, je me suis quelquefois proposé un doute : savoir, s'il est mieux d'être gai et content, en imaginant les biens qu'on possède être plus grands et plus estimables qu'ils ne sont, et ignorant ou ne s'arrêtant pas à considérer ceux qui manquent, que d'avoir plus de considération et de savoir, pour connaître la juste valeur des uns et des autres, et qu'on devienne plus triste. Si je pensais que le souverain bien fût la joie, je ne douterais point qu'on ne dût tâcher de se rendre joyeux, à quelque prix que ce pût être, et j'approuverais la brutalité de ceux qui noient leurs déplaisirs dans le vin, ou les étourdissent avec du pétun. Mais je distingue entre le souverain bien, qui consiste en l'exercice de la vertu, ou, ce qui est le même, en la possession de tous les biens dont l'acquisition dépend de notre libre arbitre, et la satisfaction d'esprit qui suit de cette acquisition. C'est pourquoi, voyant que c'est une plus grande perfection de connaître la vérité, encore même qu'elle soit à notre désavantage, que l'ignorer, j'avoue qu'il vaut mieux être moins gai et avoir plus de connaissance. Ainsi je n'approuve point qu'on tâche à se tromper, en se repaissant de fausses imaginations ; car tout le plaisir qui en revient, ne peut toucher que la superficie de l'âme, laquelle sent cependant une amertume intérieure, en s'apercevant qu'ils sont faux."

samedi 14 décembre 2019

Descartes + Flaubert (amour)


Descartes, Lettre à Chanut du 6 juin 1647, FA III pp. 741-742 : 
"Je passe maintenant à votre question, touchant les causes qui nous incitent souvent à aimer une personne plutôt qu'une autre, avant que nous en connaissions le mérite ; et j'en remarque deux, qui sont, l'une dans l'esprit, et l'autre dans le corps. Mais pour celle qui n'est que dans l'esprit, elle présuppose tant de choses touchant la nature de nos âmes, que je n'oserais entreprendre de les déduire dans une lettre. Je parlerai seulement de celle du corps. Elle consiste dans la disposition des parties de notre cerveau, soit que cette disposition ait été mise en lui par les objets des sens, soit par quelque autre cause. Car les objets qui touchent nos sens meuvent par l'entremise des nerfs quelques parties de notre cerveau, et y font comme certains plis, qui se défont lorsque l'objet cesse d'agir ; mais la partie où ils ont été faits demeure par après disposée à être pliée derechef en la même façon par un autre objet qui ressemble en quelque chose au précédent, encore qu'il ne lui ressemble pas en tout. Par exemple, lorsque j'étais enfant, j'aimais une fille de mon âge, qui était un peu louche ; au moyen de quoi, l'impression qui se faisait en la vue par mon cerveau, quand je regardais ses yeux égarés, se joignait tellement à celle qui s'y faisait aussi pour émouvoir en moi la passion de l'amour, que longtemps après, en voyant des personnes louches, je me sentais plus enclin à les aimer qu'à en aimer d'autres, pour cela seul qu'elles avaient ce défaut ; et je ne savais pas néanmoins que ce fût pour cela. Au contraire, depuis que j'y ai fait réflexion, et que j'ai reconnu que c'était un défaut, je n'en ai plus été ému. Ainsi, lorsque nous sommes portés à aimer quelqu'un, sans que nous en sachions la cause, nous pouvons croire que cela vient de ce qu'il y a quelque chose en lui de semblable à ce qui a été dans un autre objet que nous avons aimé auparavant, encore que nous ne sachions pas ce que c'est."

Flaubert, Novembre [1842] p. 472 : 
"Le type dont presque tous les hommes sont en quête n'est peut-être que le souvenir d'un amour conçu dans le ciel ou dès les premiers jours de la vie ; nous sommes en quête de tout ce qui s'y rapporte, la seconde femme qui vous plaît ressemble presque toujours à la première, il faut un grand degré de corruption ou un coeur bien vaste pour tout aimer. Voyez aussi comme ce sont éternellement les mêmes [sic] dont vous parlent les gens qui écrivent, et qu'ils décrivent cent fois sans jamais s'en lasser. J'ai connu un ami qui avait adoré, à 15 ans, une jeune mère qu'il avait vue nourrissant son enfant ; de longtemps il n'estima que les tailles de poissarde, la beauté des femmes sveltes lui était odieuse."



vendredi 1 novembre 2019

Descartes - Cordemoy (langage)


Descartes : Lettre à Newcastle (1646) : "Il n'y a aucune de nos actions extérieures, qui puisse assurer ceux qui les examinent, que notre corps n'est pas seulement une machine qui se remue de soi-même, mais qu'il y a aussi en lui une âme qui a des pensées, excepté les paroles, ou autres signes faits à propos des sujets qui se présentent, sans se rapporter à aucune passion. Je dis les paroles, ou autres signes, parce que les muets se servent de signes en même façon que nous de la voix ; et que ces signes soient à propos, pour exclure le parler des perroquets, sans exclure celui des fous, qui ne laisse pas d'être à propos des sujets qui se présentent, bien qu'il ne suive pas la raison ; et j'ajoute que ces paroles ou signes ne se doivent rapporter à aucune passion, pour exclure non seulement les cris de joie ou de tristesse, et semblables, mais aussi tout ce qui peut être enseigné par artifice aux animaux ; car si on apprend à une pie à dire bonjour à sa maîtresse, lorsqu'elle la voit arriver, ce ne  peut être qu'en faisant que la prolation de cette parole devienne le mouvement de quelqu'une de ses passions ; à savoir, ce sera un mouvement de l'espérance qu'elle a de manger, si l'on a toujours accoutumé de lui donner quelque friandise, lorsqu'elle l'a dit ; et ainsi toutes les choses qu'on fait faire aux chiens, aux chevaux et aux singes ne sont que des mouvements de leur crainte, de leur espérance, ou de leur joie, en sorte qu'ils les peuvent faire sans aucune pensée."

Cordemoy, Discours physique de la Parole (1668) pp. 8-9 : 
"Ainsi, ce n'est pas assez que les corps rendent des sons, forment des voix, ou même articulent des paroles semblables à celles par lesquelles je dis ce que je pense, pour me persuader qu'ils pensent tout ce qu'ils semblent dire. Par exemple, je ne dois pas légèrement croire qu'un perroquet ait aucune pensée, quand il prononce quelques mots. Car, outre que je remarque qu'après lui avoir répété une prodigieuse quantité de fois des paroles dans un certain ordre, il ne rend jamais que les mêmes, et dans la même suite ; il me semble que, ne faisant point ces redites à propos, il imite moins les hommes, que les échos, qui ne répondent jamais que ce qu'on leur a dit […]. Comme je ne puis dire que les rochers parlent, quand ils renvoient des paroles, je n'ose aussi assurer que les perroquets parlent, quand ils les répètent. Car il me semble que parler n'est pas répéter les mêmes paroles, dont on a eu l'oreille frappée, mais que c'est en proférer d'autres à propos de celles-là. "