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lundi 2 octobre 2023

Houellebecq (putes)

Houellebecq, Plateforme, 2001 :

"C’est vraiment rare, maintenant, les femmes qui éprouvent du plaisir, et qui ont envie d’en donner. Séduire une femme qu’on ne connaît pas, baiser avec elle, c’est surtout devenu une source de vexations et de problèmes. Quand on considère les conversations fastidieuses qu’il faut subir pour amener une nana dans son lit, et que la fille s’avérera dans la plupart des cas une amante décevante, qui vous fera chier avec ses problèmes, vous parlera de ses anciens mecs – en vous donnant, au passage, l’impression de ne pas être tout à fait à la hauteur – et qu’il faudra impérativement passer avec elle au moins le reste de la nuit, on conçoit que les hommes puissent préférer s’éviter beaucoup de soucis en payant une petite somme. Dès qu’ils ont un peu d’âge et d’expérience, ils préfèrent éviter l’amour ; ils trouvent plus simple d’aller voir les putes."


jeudi 3 août 2023

Houellebecq (vieillesse)

Houellebecq, Near death experience : 

"Obsolète. Voilà. J’ai 56 ans et je suis obsolète. Avant, on était vieux, un pépé. On attendait tranquillement la retraite. On ne vous demandait pas d’atteindre des objectifs. De les dépasser. On ne vous demandait pas d’être toujours séduisant. D’être habillé en jeune. D’être un homme viril, de baiser encore. De faire du sport. De manger équilibré. D’aimer sa femme comme au premier jour, d’être le meilleur copain de ses enfants… T’as eu de la chance, pépé. Moi, tu vois, en étant comme t’étais, je suis devenu un pauvre gars. Obsolète. Jeté. Comment on en est arrivé là, je ne sais pas. 

Ça s’est passé petit à petit. Dans la vie d’aujourd’hui, il n’y a pas plus de gens jeunes, forts et beaux que de ton temps, si tu comptes bien, il y en a même plutôt moins. Mais à la télé c’est devenu la normalité. Alors tout le monde est devenu malheureux. Malheureux d’être comme il est. C’était foutu. On en est là, Pépé."



dimanche 23 avril 2023

Houellebecq + Wikipedia (Lanzarote)

Houellebecq, Lanzarote, chap 6 :

"Le soleil se couchait lorsque nous abordâmes la Geria. C'est une étroite vallée qui fraie son chemin entre des pentes de cailloux et de graviers allant du violet sombre au noir. Au cours des siècles les habitants de l'île ont ramassé les cailloux, édifié des murets semi-circulaires, creusé dans le gravier des excavations protégées par les murets. À l'intérieur de chaque excavation, à l'abri du vent, ils ont planté un pied de vigne. Les graviers volcaniques sont un terrain excellent, et l'ensoleillement est bon ; le raisin qu'ils vendangent donne un muscat très parfumé. L'obstination qu'avaient demandée ces travaux était impressionnante."



(photo source Wilipédia)


Wikipedia § Lanzarote

D'Europe arrivèrent les ceps de vigne avec lesquels se fera le vin de malvasía (vin de Malvoisie), vin préféré du personnage de William Shakespeare, Falstaff ***. Cette viticulture a laissé son empreinte dans le paysage : les ceps sont protégés du vent  par plantation dans des creux et derrière des murets semi-circulaires en empilement de pierres crues, comme autant d'écailles, piquées chacune d'une tache verte, recouvrant le sol volcanique sombre. Les plants de vigne, nichés dans des cratères faits de poudre de lave, sont enfoncés à une profondeur suffisante pour que les racines atteignent le sol arable. La rosée nocturne restitue l'humidité aux ceps. Il existe aussi quelques cabanes de vigne, du nom de taro, construites en blocs irréguliers de pierre volcanique.

*** ce vin de malvoisie joue aussi un grand rôle dans le conte d'Edger Poe La Barrique d'Amontillado... 


Wikipedia § La Geria

Les zocos

Le sol où poussent les vignobles de La Geria est recouvert d'une couche de lave séchée provenant de l'éruption du Timanfaya en 1730. Des milliers de petits murets d'une seule rangée semi-circulaire ont été patiemment érigés par les viticulteurs. Ils sont formés de roches volcaniques et entourent chaque cep de vigne planté en leur centre. Ils protègent aussi la vigne du vent sec et chaud de la région. Ces murets s'appellent des zocos ou goros.

Vus du ciel, ils forment un dessin régulier faisant penser à des alvéoles. Cependant, à certains endroits, on trouve aussi des murets qui sont non pas semi-circulaires mais droits.

Chaque pied de vigne est planté à une profondeur suffisante pour que les racines atteignent le sol arable qui recouvrait la région avant l'éruption de 1730. Une légère pente conduisant au pied du ceps et la rosée procurent le peu d'humidité nécessaire à la croissance de la vigne.


jeudi 24 février 2022

Houellebecq (nu)

     Houellebecq, Soumission p. 68 :
   "Le Bouguereau au-dessus de la cheminée représentait cinq femmes dans un jardin - les unes vêtues de tuniques blanches, les autres à peu près nues - entourant un enfant nu, aux cheveux bouclés. L’une des femmes nues cachait ses seins de ses mains ; l'autre ne pouvait pas, elle tenait un bouquet de fleurs des champs. Elle avait de jolis seins, et l'artiste réussissait parfaitement ses drapés. Ça datait d'un peu plus d'un siècle et ça me paraissait si loin, la première réaction était de rester interdit devant cet objet incompréhensible. Lentement, progressivement, on pouvait essayer de se mettre dans la peau d'un de ces bourgeois du XIXe siècle, d'un de ces notables en redingote pour lesquels avait été peint ce tableau ; on pouvait, comme eux, éprouver les prémices d'un émoi érotique devant ces nudités grecques ; mais c'était une remontée dans le temps laborieuse, difficile. Maupassant, Zola, même Huysmans étaient d'un accès beaucoup plus immédiat."
 

rappel :
https://lelectionnaire.blogspot.com/2020/09/zola-ayme-nu.html

dimanche 16 janvier 2022

Houellebecq (décadence)

    Houellebecq, anéantir, 7, chap. 2 :
   "Depuis un siècle à peu près, d’autres hommes étaient apparus, en nombre croissant ; ils étaient rigolards et visqueux, ils n’avaient même pas la relative innocence du singe, ils étaient portés par la mission infernale de ronger et de corroder tout lien, d’anéantir toute chose nécessaire et humaine. Ils avaient malheureusement fini par atteindre le grand public, le public populaire. Le public cultivé était depuis longtemps acquis au principe de la décadence, sous l’effet de penseurs qu’il serait fastidieux d’énumérer, mais cela n’avait pas beaucoup d’importance, le grand public était l’essentiel, il était maintenant, depuis les Beatles et peut-être depuis Elvis Presley, la norme de toute validation, rôle que la classe cultivée, ayant failli sur le plan éthique comme sur le plan esthétique, s’étant par ailleurs gravement compromise sur le plan intellectuel, n’était plus en mesure de tenir. Le grand public ayant ainsi acquis un statut d’instance de validation universelle, son avilissement programmé était une bien mauvaise action,[...] et ne pouvait conduire qu’à une fin violente et triste."


samedi 4 décembre 2021

Houellebecq + Foucault (homme)

    Foucault, Les Mots et les choses, fin :
   "L'homme est une invention dont l'archéologie de notre pensée montre aisément la date récente. Et peut-être la fin prochaine.
   Si ces dispositions venaient à disparaître comme elles sont apparues, si par quelque événement dont nous pouvons tout au plus pressentir la possibilité, mais dont nous ne connaissons pour l'instant encore ni la forme ni la promesse, elles basculaient, comme le fit au tournant du XVIIIe siècle le sol de la pensée classique, – alors on peut bien parier que l'homme s'effacerait, comme à la limite de la mer un visage de sable."

   Houellebecq, Les Particules élémentaires, fin :
   "Cette espèce aussi qui, pour la première fois de l’histoire du monde, sut envisager la possibilité de son propre dépassement ; et qui, quelques années plus tard, sut mettre ce dépassement en pratique. Au moment où ses derniers représentants vont s’éteindre, nous estimons légitime de rendre à l’humanité ce dernier hommage, hommage qui, lui aussi, finira par s’effacer et se perdre dans les sables du temps ; il est cependant nécessaire que cet hommage, au moins une fois, ait été accompli. Ce livre est dédié à l’homme."

   Buvik (Per) article :  Inauthenticité et ironie : À propos des Particules élémentaires :
   "... Les Particules élémentaires, où l’on trouve également un dialogue subtil avec Foucault à propos de « la fin de l’homme », dialogue qui n’abolit pas, pour autant, toute ambiguïté quant à savoir si la vision finale du roman est à considérer comme utopique ou dystopique.
   À la fin de La Possibilité d’une Île, - la mort de l’homme et sa disparition dans la mer -, Michel Houellebecq semble aussi s’être inspiré de Michel Foucault : « L’homme est une invention dont l’archéologie de notre pensée montre aisément la date récente. Et peut-être la fin prochaine […] on peut bien parier que l’homme s’effacerait, comme à la limite de la mer un visage de sable »



mercredi 6 octobre 2021

Céline + Houellebecq (changements)

Céline, Mort à crédit Pléiade t. 1 p. 527 : 

"Destinée ou pas, on en prend marre de vieillir, de voir changer les maisons, les numéros, les tramways et les gens de coiffure, autour de son existence. Robe courte ou bonnet fendu, pain rassis, navire à roulettes, tout à l’aviation, c’est du même ! On vous gaspille la sympathie. Je veux plus changer. J’aurais bien des choses à me plaindre mais je suis marié avec elles, je suis navrant et je m’adore autant que la Seine est pourrie. Celui qui changera le réverbère crochu au coin du numéro 12 il me fera bien du chagrin. On est temporaire, c’est un fait, mais on a déjà temporé assez pour son grade."


Houellebecq, La Carte et le territoire, IV : 

"Il se mit à pleurer, lentement, à grosses gouttes, se resservit un verre de vin. « C'est brutal, vous savez, c'est terriblement brutal. Alors que les espèces animales les plus insignifiantes mettent des milliers, parfois des millions d'années à disparaître, les produits manufacturés sont rayés de la surface du globe en quelques jours, il ne leur est jamais accordé de seconde chance, ils ne peuvent que subir, impuissants, le diktat irresponsable et fasciste des responsables des lignes de produit qui savent naturellement mieux que tout autre ce que veut le consommateur, qui prétendent capter une attente de nouveauté chez le consommateur, qui ne font en réalité que transformer sa vie en une quête épuisante et désespérée, une errance sans fin entre des linéaires éternellement modifiés »."


dimanche 19 septembre 2021

Céline + Houellebecq (recherche en biologie)

Céline, Voyage au bout de la nuit : 

"Les savants franchirent à leur tour la grille, plus traînards encore, plus réticents que leurs modestes subalternes, par petits groupes mal rasés et chuchoteurs. Ils allaient se disperser au long des couloirs en lissant les peintures. Rentrée de vieux écoliers grisonnants, à parapluie, stupéfiés par la routine méticuleuse, les manipulations désespérément dégoûtantes, soudés pour des salaires de disette et à longueur de maturité dans ces petites cuisines à microbes, à réchauffer cet interminable mijotage de raclures de légumes, de cobayes asphyxiques et d’autres certaines pourritures. Ils n’étaient plus en fin de compte eux-mêmes que de vieux rongeurs domestiques, monstrueux, en pardessus." 


Houellebecq, Les Particules élémentaires 1, 2 :

"L’ambiance au sein de l’unité de recherches qu’il dirigeait était, ni plus ni moins, une ambiance de bureau. Loin d’être les Rimbaud du microscope qu’un public sentimental aime à se représenter, les chercheurs en biologie moléculaire sont le plus souvent d’honnêtes techniciens, sans génie, qui lisent Le Nouvel Observateur et rêvent de partir en vacances au Groenland. La recherche en biologie moléculaire ne nécessite aucune créativité, aucune invention ; c’est en réalité une activité à peu près complètement routinière, qui ne demande que de raisonnables aptitudes intellectuelles de second rang. Les gens font des doctorats, soutiennent des thèses, alors qu’un Bac+2 suffirait largement pour manœuvrer les appareils."


mercredi 15 septembre 2021

Nabokov + Houellebecq (biographie)

Nabokov, Rire dans la nuit, incipit, Pléiade t. 1 p. 793 :

"Il était une fois à Berlin, en Allemagne, un homme qui s'appelait Albinus. Il était riche, respectable et heureux ; un jour il abandonna sa femme pour une jeune maîtresse ; il aima ; ne fut pas aimé ; et sa vie s'acheva tragiquement.

Voilà toute l'histoire, et nous aurions pu la laisser là, n'eussent été l'intérêt et le plaisir de la raconter ; et même si la surface d'une pierre tombale suffit à contenir, liserée de mousse, la version abrégée de la vie d'un homme, les détails sont toujours les bienvenus."


Houellebecq, Les Particules élémentaires 1, 4 p. 34 :

"La narration d’une vie humaine peut être aussi longue ou aussi brève qu’on le voudra. L’option métaphysique ou tragique, se limitant en dernière analyse aux dates de naissance et de mort classiquement inscrites sur une pierre tombale, se recommande naturellement par son extrême brièveté."

lundi 19 juillet 2021

Houellebecq (amertume)

 

Houellebecq, Extension du domaine de la lutte, III, 5 : 

"Nous sommes tous soumis au vieillissement et à la mort. Cette notion de vieillissement et de mort est insupportable à l'individu humain ; dans nos civilisations, souveraine et inconditionnée elle se développe, elle emplit progressivement le champ de la conscience, elle ne laisse rien subsister d'autre. Ainsi, peu à peu, s'établit la certitude de la limitation du monde. Le désir lui-même disparaît ; il ne reste que l'amertume, la jalousie et la peur. Surtout, il reste l'amertume ; une immense, une inconcevable amertume. Aucune civilisation, aucune époque n'ont été capables de développer chez leurs sujets une telle quantité d'amertume. De ce point de vue-là, nous vivons des moments sans précédent. S'il fallait résumer l'état mental contemporain par un mot, c'est sans aucun doute celui que je choisirais : l'amertume. "


dimanche 13 juin 2021

Houellebecq (fugacité)

 

Houellebecq, La Carte et le territoire 

1, I

"La beauté des fleurs est triste parce que les fleurs sont fragiles, et destinées à la mort, comme toute chose sur terre bien sûr mais elles tout particulièrement, et comme les animaux leur cadavre n'est qu'une grotesque parodie de leur être vital, et leur cadavre, comme celui des animaux, pue – tout cela, on le comprend dès qu'on a vécu une fois le passage des saisons, et le pourrissement des fleurs, Jed l'avait pour sa part compris dès l'âge de cinq ans et peut-être avant [...]."


1, XI

"En consacrant ses deux premières toiles, « Ferdinand Desroches, boucher chevalin », puis « Claude Vorilhon, gérant de bar-tabac », à des professions en perte de vitesse, Martin pourrait donner l'impression d'une nostalgie, pourrait sembler regretter un état antérieur, réel ou fantasmé, de la France. Rien, et c'est la conclusion qui a fini par se dégager de tous les travaux, n'était plus étranger à ses préoccupations réelles ; et si Martin se pencha en premier lieu sur deux professions sinistrées, ce n'était nullement qu'il voulût inciter à se lamenter sur leur disparition probable : c'était simplement qu'elles allaient, en effet, bientôt disparaître, et qu'il importait de fixer leur image sur la toile pendant qu'il en était encore temps."



mercredi 9 juin 2021

Houellebecq (Noël)

 

Houellebecq, La Carte et le territoire p. 21-22 :

"[...] Jed, fébrile (il n'aurait pas dû prendre de Gewurztraminer avec les huîtres, il l'avait compris dès l'instant où il avait passé la commande, le vin blanc lui brouillait toujours les idées), cherchait frénétiquement quelque chose qui puisse s'apparenter à un sujet de conversation. S'il avait été marié, s'il avait eu au moins une amie, enfin une femme quelconque, les choses se seraient passées bien différemment – les femmes s'y prennent quand même mieux que les hommes dans ces histoires de famille, c'est un peu leur spécialité de départ, même en l'absence d'enfants effectifs ils sont là, à titre potentiel, à l'horizon de la conversation, et les vieillards s'intéressent à leurs petits-enfants, c'est connu, ils relient ça aux cycles de la nature ou à quelque chose, enfin il y a une sorte d'émotion qui parvient à naître dans leur vieille tête, le fils est la mort du père c'est certain mais pour le grand-père le petit-fils est une sorte de renaissance ou de revanche, et ça peut largement suffire, l'espace d'un repas de Noël tout du moins."


vendredi 20 novembre 2020

Houellebecq (Prévert)

Houellebecq, Jacques Prévert est un con : 

"Jacques Prévert est quelqu’un dont on apprend des poèmes à l’école. Il en ressort qu’il aimait les fleurs, les oiseaux, les quartiers du vieux Paris, etc. L’amour lui paraissait s’épanouir dans une ambiance de liberté ; plus généralement, il était plutôt pour la liberté. Il portait une casquette et fumait des Gauloises ; on le confond parfois avec Jean Gabin ; d’ailleurs c’est lui qui a écrit le scénario de Quai des brumes, des Portes de la nuit, etc. Il a aussi écrit le scénario des Enfants du paradis, considéré comme son chefd’œuvre. Tout cela fait beaucoup de bonnes raisons pour détester Jacques Prévert.

[…] Pourquoi la poésie de Jacques Prévert est-elle si médiocre, à tel point qu’on éprouve parfois une sorte de honte à la lire ? […] [Parce que] ce qu’il a à dire est d’une stupidité sans bornes ; on en a parfois la nausée. Il y a de jolies filles nues, des bourgeois qui saignent comme des cochons quand on les égorge. Les enfants sont d’une immoralité sympathique, les voyous sont séduisants et virils, les jolies filles nues donnent leur corps aux voyous ; les bourgeois sont vieux, obèses, impuissants, décorés de la Légion d’honneur et leurs femmes sont frigides ; les curés sont de répugnantes vieilles chenilles qui ont inventé le péché pour nous empêcher de vivre."


vendredi 2 octobre 2020

Houellebecq (hôpital)

 Houellebecq, Extension du domaine de la lutte :

"On s'habitue vite à l'hôpital. Pendant toute une semaine j'ai été assez sérieusement atteint, je n'avais aucune envie de bouger ni de parler ; mais je voyais les gens autour de moi qui bavardaient, qui se racontaient leurs maladies avec cet intérêt fébrile, cette délectation qui paraît toujours un peu indécente à ceux qui sont en bonne santé ; je voyais aussi leurs familles, en visite. Eh bien dans l'ensemble personne ne se plaignait ; tous avaient l'air très satisfaits de leur sort, malgré le mode de vie peu naturel qui leur était imposé, malgré, aussi, le danger qui pesait sur eux ; car dans un service de cardiologie la plupart des patients risquent leur peau, au bout du compte.

Je me souviens de cet ouvrier de cinquante-cinq ans, il en était à son sixième séjour : il saluait tout le monde, le médecin, les infirmières... Visiblement, il était ravi d'être là. Pourtant voilà un homme qui dans le privé avait une vie très active : il bricolait, faisait son jardin, etc. J'ai vu sa femme, elle avait l'air très gentille ; ils en étaient même touchants, de s'aimer comme ça, à cinquante ans passés. Mais dès qu'il arrivait à l'hôpital il abdiquait toute volonté ; il déposait son corps, ravi, entre les mains de la science. Du moment que tout était organisé. Un jour ou l'autre il allait y rester dans cet hôpital, c'était évident ; mais cela aussi était organisé. Je le revois s'adressant au médecin avec une espèce d'impatience gourmande, employant au passage des abréviations familières que je n'ai pas comprises : "Alors, on va me faire ma pneumo et ma cata veineuse ?" Ça, il y tenait, à sa cata veineuse ; il en parlait tous les jours."



vendredi 27 septembre 2019

Houellebecq (études littéraires)


Houellebecq, Soumission : 
« Les études universitaires dans le domaine des lettres ne conduisent comme on le sait à peu près à rien, sinon pour les étudiants les plus doués à une carrière d'enseignement universitaire dans le domaine des lettres - on a en somme la situation plutôt cocasse d'un système n'ayant d'autre objectif que sa propre reproduction, assorti d'un taux de déchet supérieur à 95%. Elles ne sont cependant pas nuisibles, et peuvent même présenter une utilité marginale. Une jeune fille postulant à un emploi de vendeuse chez Céline ou chez Hermès devra naturellement, et en tout premier lieu, soigner sa présentation ; mais une licence ou un mastère de lettres modernes pourra constituer un atout secondaire garantissant à l'employeur, à défaut de compétences utilisables, une certaine agilité intellectuelle laissant présager la possibilité d'une évolution de carrière - la littérature, en outre, étant depuis toujours assortie d'une connotation positive dans le domaine de l'industrie du luxe. »