mercredi 20 août 2025

Donleavy (vendeur de voitures)

Donleavy, Les Béatitudes bestiales de Balthazar B., (trad. Mayoux) chap. 13 :

"Attendez un peu, vous allez voir ce que vous allez voir. Attendez un peu. Écartons ces housses. Ah, je vous demande de regarder ça tout à loisir. Qu’est-ce que vous en dites. On n’a jamais rien vu de plus splendide sur quatre roues à Dublin. Elle serait capable de traîner deux cents ânes protestants à reculons de Glasnevin à Rathgar, même si eux, ils pensaient qu’à aller à Belfast pour fuir le pape. Jetez donc un coup d’œil, si vous voulez bien, sous le capot. Regardez-moi ça un peu. Douze, que vous en avez, des cylindres. Tout prêts tout flambants. Gros chacun comme ma cuisse. Et les bougies du même acabit. Vous grimperez une pente raide comme le derrière de votre crâne, là, sans changer de vitesse. À l’aise.

— Elle est terriblement grande.

— C’est pas ça qui doit vous faire peur. Que ferait sur la grand-route un amateur de courses, un homme énergique comme vous, s’il n’avait pas un peu de place disponible, pour la dame, peut-être. Hein. Et puis, vous ne tenez sûrement pas à vous faire sortir de la route. Ils sont tout un tas maintenant sur nos routes le dimanche, commerçants et cabaretiers, des automobilistes qu’ils s’appellent s’il vous plaît. Croyez-moi, quand ils verront ça leur arriver dessus, ils vous causeront pas d’ennuis, c’est moi qui vous le dis."



mardi 19 août 2025

Schlanger (styles XVII° siècle)

Schlanger (J.), Dire trop ou trop peu § 31 p. 129 : 

"Au XVIIe siècle, quand règne la longue phrase aux articulations latines de Descartes ou de Bossuet, on apprécie aussi le style non lié, les phrases courtes et coupées de La Bruyère, l'énoncé détaché de la maxime et de l'aphorisme : tout cela repris d'une autre couche de la latinité, plus tardive, plus nerveuse, plus expressive, qui se plaît à un phrasé haché, tendu, agité ou parfois même forcé. 

Ou bien l'oeuvre pourra suivre la voie de la litote, de la sourdine et de l'atténuation, cette réticence dans la diction par laquelle Léo Spitzer, rappelons-le, définissait Racine et l'ensemble du style classique. En choisissant l'expression qui semble la plus neutre et la plus générale, l'écrivain classique, disait Spitzer, estompe la caractérisation et atténue la brutalité du trait. Il lisse les aspérités du particulier parce qu'il vise l'uni, le sobre, la puissance expressive du terme distancié. Racine se tient ainsi très loin des techniques d'accentuation, d'insistance ou de grossissement à fleur de nerfs, très loin des reliefs exagérés de l'expressivité baroque. Il préfère la discrétion de la retenue, qui ne rend pas la diction imprécise, vague ou floue, mais peut d'une note claire énoncer sobrement des choses cruelles."


dimanche 17 août 2025

Renard (poule)

 Renard (Jules), Histoires naturelles § La Poule : 

"Pattes jointes, elle saute du poulailler, dès qu’on lui ouvre la porte.

C’est une poule commune, modestement parée et qui ne pond jamais d’œufs d’or.

Éblouie de lumière, elle fait quelques pas, indécise, dans la cour.

Elle voit d’abord le tas de cendres où, chaque matin, elle a coutume de s’ébattre.

Elle s’y roule, s’y trempe et, d’une vive agitation d’ailes, les plumes gonflées, elle secoue ses puces de la nuit.

Puis elle va boire au plat creux que la dernière averse a rempli.

Elle ne boit que de l’eau.

Elle boit par petits coups et dresse le col, en équilibre sur le bord du plat.

Ensuite elle cherche sa nourriture éparse.

Les fines herbes sont à elle, et les insectes et les graines perdues.

Elle pique, elle pique, infatigable.

De temps en temps, elle s’arrête.

Droite sous son bonnet phrygien, l’œil vif, le jabot avantageux, elle écoute de l’une et de l’autre oreille.

Et, sûre qu’il n’y a rien de neuf, elle se remet en quête.

Elle lève haut ses pattes raides comme ceux qui ont la goutte. 

Elle écarte les doigts et les pose avec précaution, sans bruit.

On dirait qu’elle marche pieds nus."