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jeudi 2 février 2023

Génie (Kingwell, Kant, Kuhn, Gould)

Kingwell, Mark, Glenn Gould   § 6 (trad. Alain Roy) :

"Dans sa Critique de la faculté de juger, Kant n’oppose pas le génie au talent – cela, après tout, n’est qu’une question oiseuse –, mais le définit comme une forme particulière de talent créatif. « Le génie est la disposition innée de l’esprit par laquelle la nature donne ses règles à l’art », écrit Kant, voulant dire par là que le génie est l’aptitude à instaurer de nouvelles normes dans le champ esthétique, l’aptitude à réécrire le livre des règles. Le génie doit être rare car les règles ne peuvent être des règles si elles sont brisées toutes les cinq minutes. La qualité particulière des génies, c’est qu’ils peuvent dessiner une trajectoire nouvelle en montrant pourquoi l’ancienne était insuffisante. En ce sens, le génie réalise ce que Thomas Kuhn appelle un changement de paradigme. À la faveur de ce dernier, les nouvelles règles ne font pas que résoudre certains problèmes ou expliquer des anomalies que les règles antérieures ne pouvaient résoudre ou expliquer ; elles montrent aussi pourquoi elles n’y parvenaient pas."



vendredi 16 décembre 2022

Kant + Hegel (rossignol)

Kant, Critique de la faculté de juger Livre II § 42 (1790) :

 “Quoi de plus apprécié par les poètes que le joli chant, si charmant, du rossignol dans un bosquet solitaire, durant un calme soir d’été, sous la douce lumière de la lune ? Pourtant, on connaît des exemples où comme on ne pouvait trouver un tel chanteur, quelque hôte jovial est parvenu à tromper, à leur très grande satisfaction, ses invités venus chez lui jouir de l’air de la campagne, en dissimulant dans un buisson un jeune garçon malicieux sachant imiter (avec à la bouche un roseau ou un jonc) ce chant de manière parfaitement conforme à la nature. Mais, dès que l’on prend conscience qu’il s’agit d’une tromperie, personne ne supporte longtemps d’entendre ce chant tenu auparavant pour si attrayant; et il en va de même pour tout autre oiseau chanteur. Il faut que la nature ou ce que nous tenons pour elle, soit en cause, pour que nous puissions prendre au beau comme tel un intérêt immédiat.“


Hegel, Esthétique, Introduction, Chap. I, Section II, § 1 trad. S. Jankélévitch (1829) :

”On peut dire d'une façon générale qu'en voulant rivaliser avec la nature par l'imitation, l'art restera toujours au-dessous de la nature et pourra être comparé à un ver faisant des efforts pour égaler un éléphant. Il y a des hommes qui savent imiter les trilles du rossignol, et Kant a dit à ce propos que, dès que nous nous apercevons que c'est un homme qui chante ainsi, et non un rossignol, nous trouvons ce chant insipide. Nous y voyons un simple artifice, non une libre production de la nature ou une œuvre d'art. Le chant du rossignol nous réjouit naturellement, parce que nous entendons un animal, dans son inconscience naturelle, émettre des sons qui ressemblent à l'expression de sentiments humains. Ce qui nous réjouit donc ici, c'est l'imitation de l'humain par la nature.”


 

samedi 28 septembre 2019

Kant (nostalgie)


Kant, Anthropologie, De l'intelligence § 31 (De l'illusion) [trad. Tissot] : 

« La nostalgie des Suisses (et comme je l’ai appris de la bouche d’un général expérimenté, celle des Westphaliens et des Poméraniens de quelques contrées), qui les prend quand ils sont transportés dans d’autres pays, est l’effet d’une passion pour les lieux où ils ont goûté les joies les plus simples de la vie, passion qui est excitée par le souvenir de l’insouciance et de la société du voisinage dans leurs jeunes années. Mais quand plus tard ils revoient ces lieux chéris, ils se sentent trompés dans leur attente et sont par là même guéris. Ils sont persuadés, il est vrai, que tout a chan­gé, quand en réalité, c’est leur jeunesse seule qu’ils n’y ont pas retrouvée. Il n’est cependant pas étonnant que cette maladie atteigne plutôt les campagnards d’un pays pauvre d’argent, mais par la même plus liés par l’amitié et les travaux communs des champs, que ceux qui courent après la fortune, et qui ont pris pour devise le patria ubi bene. » [la patrie est là où l'on est bien]


Das Heimweh der Schweizer (und wie ich es aus dem Munde eines erfahrnen Generals habe, auch der Westphäler und der Pommern in einigen Gegenden), welches sie befällt, wenn sie in andere Länder versetztwerden, ist die Wirkung einer durch die Zurückrufung der Bilder der Sorgenfreiheit und  nachbarlichen Gesellschaft in ihren Jugendjahren erregten Sehnsucht nach den Örtern, wo sie die sehr einfachen Lebensfreuden genossen, da sie dann nach dem spätern Besuche derselben sich in ihrer Erwartung  sehr getäuscht und so auch geheilt finden ; zwar in der Meinung, daß sich dort alles sehr geändert habe, in der That aber, weil sie ihre Jugend dort nicht wiederum hinbringen können; wobei es doch merkwürdig ist, daß dieses Heimweh mehr die Landleute einer geldarmen, dafür aber durch Brüder- und Vetterschaften verbundenen Provinz, als diejenigen befällt, die mit Gelderwerb beschäftigt sind und das patria ubi bene sich zum Wahlspruch machen.