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mardi 27 juillet 2021

Anonyme (toxicomane)

(Anonyme 1997) Les Rêveries du toxicomane solitaire (éd. Allia) : 

"Un toxicomane ne saurait conserver longtemps un cercle d'amis ou de connaissances. Le vide se fait autour de lui sans qu'il en pâtisse. Il reste incapable de voir là l'effet d'une déchéance objective, pour la raison que sa nouvelle vision du monde lui signale comme vaine la communication avec autrui. Seuls les contacts générés par son vice demeurent entretenus : dealers, médecins, pharmaciens. Il s'agit de relations de travail. Le junkie ne sait plus parler que drogue, moyen de s'en procurer, réactions du corps, vétilles telles une injection douloureuse ou un réapprovisionnement héroïque. Tout ramène à cet inépuisable sujet. N'est-ce pas la manière de caricaturer les conversations des gens sains, qui roulent aussi toutes sur des misères : l'argent, le travail, la fesse, les médias ? Il est des gens qui toute leur vie n'ont parlé à autrui que de l'état de la météo tout en s'imaginant entretenir les joies de la conversation. L'intoxiqué ne fait que porter à son comble cette plaie des temps modernes : la misère noire des rapports interindividuels entretenus par la main de fer de la domination. La météo du toxicomane, c'est l'héroïne."


mardi 6 octobre 2020

Anonyme (épidémie, 1414)

 Journal d'un bourgeois de Paris à la fin de la guerre de cent ans : 

« Il arriva en effet selon le bon plaisir de Dieu qu’un mauvais air corrompu fondît sur le monde, qui fit perdre le boire, le manger et le sommeil à plus de cent mille personnes à Paris. On avait deux ou trois fois par jour une très forte fièvre, surtout chaque fois qu’on mangeait ; toute nourriture vous paraissait amère, très mauvaise et puante ; où que l’on soit, on tremblait ; enfin, ce qui était bien pis, le corps perdait toutes ses forces. Ce mal dura sans cesser trois semaines et plus, et commença vraiment vers le début mars : on l’appelait le tac ou le horion. Et ceux qui ne l’avaient pas ou qui en étaient déjà guéris, se moquaient des autres en disant : « L’as-tu ? Par ma foi, tu as chanté : Votre c.n a la toux, commère ! » Car en plus de tout ce que je viens de dire, ce mal donnait une toux si forte, un rhume si cruel, un tel enrouement qu’on ne chantait plus de grands-messes à Paris et que plusieurs, à force de tousser, se rompirent les organes génitaux, pour le reste de leur vie. Des femmes qui, enceintes, étaient loin de leur terme, accouchèrent prématurément sans l’aide de quiconque, à force de tousser, ce qui ne manquait pas d’entraîner la mort pour la mère et pour l’enfant. Quand la guérison approchait, les malades rejetaient beaucoup de sang par la bouche, le nez et par en dessous, ce qui ébahissait beaucoup ; et pourtant, personne n’en mourait. Mais on avait du mal à guérir, car il fallait bien compter six semaines après la guérison complète, avant que l’appétit ne revînt ; et aucun médecin ne savait dire de quel mal il s’agissait. »