Bartelt, Les Bottes rouges chap. 16 :
"La façon de tenir la cuillère, de la porter à la bouche, de l'introduire plus ou moins profondément, de la serrer plus ou moins entre les lèvres, d'en renverser le contenu ou bien de l'aspirer, la vitesse ou la lenteur avec laquelle l'assiettée est consommée, la position du corps, celle des paupières, ce à quoi aussi pendant ce temps s'occupe la main libre, crispée sur la serviette, immobile sur la nappe, jouant avec de la mie de pain, tout participe de l'expression intime de la personne. Une bonne mangeuse de soupe, élégante sans trop de raffinement, décidée sans trop de précipitation, se révèle presque toujours être d'excellente compagnie à l'heure du déduit.
Je crois sincèrement qu'avant d'engager une relation durable, il est impératif d'avoir partagé la soupe. L'amour y trouve plus facilement sa vérité que dans le ronronnement menteur de la versification."
Un texte par jour, ou presque, proposé par Michel PHILIPPON (littérature, philosophie, arts, etc.).
dimanche 5 décembre 2021
Bartelt (soupe)
mardi 2 novembre 2021
Queneau + Bartelt (incipits)
Queneau, Exercices de Style, début :
"Dans l'S, à une heure d'affluence. Un type dans les vingt-six ans, chapeau mou avec cordon remplaçant le ruban, cou trop long comme si on lui avait tiré dessus. Les gens descendent. Le type en question s'irrite contre un voisin. Il lui reproche de le bousculer chaque fois qu'il passe quelqu'un. Ton pleurnichard qui se veut méchant. Comme il voit une place libre, se précipite dessus.
Deux heures plus tard, je le rencontre cour de Rome, devant la gare Saint-Lazare. Il est avec un camarade qui lui dit : «Tu devrais faire mettre un bouton supplémentaire à ton pardessus.» il lui montre où (à l'échancrure) et pourquoi."
Bartelt, Un flic bien trop honnête, début :
"Les choses ne se sont pas passées comme l’ont raconté certains journalistes pour se donner un style ou pour faire oublier celui qui leur collait à la plume.
D’abord, ce n’était pas la ligne S, mais la ligne 17. Ensuite, le type n’avait pas vingt-six ans. Il paraissait à peu près la moitié de son âge, ce qui n’en faisait ni un perdreau de l’année ni un faisan antique, mais un homme dans la force de sa maturité. La cinquantaine avantageuse. Enfin, ce jour-là, il ne portait pas un chapeau mou avec cordon, mais un bonnet de plongée surmonté d’une aigrette en matière synthétique.
Précisions qui ne manquent pas d’intérêt, ce type s’appelait Wilfried Gamelle, inspecteur de police.
En revanche, il est exact, comme l’a rapporté le chroniqueur approximatif, que ce type se soit fâché contre un voyageur qui lui avait donné l’impression de le bousculer à chaque fois que quelqu’un montait dans le bus.
Dans un premier temps, il l’avait traité de « grossier », de « paysan sans vache », de « loquedu en peau de porc ». Puis, comme l’autre n’avait pas l’air de comprendre qu’il gênait, il s’était attiré des qualificatifs qui demeurent encore aujourd’hui, malgré l’extrême libéralisation des mœurs, intraduisibles dans une langue un tant soit peu littéraire."
lundi 16 août 2021
Bartelt (souffrances)
Bartelt, Chaos de famille :
"Dans les pièces du bas, les beaux-frères et les belles-sœurs gueulaient comme à l’asile. Il avait encore dû se passer des choses. Genre psychodrame.
Avant de m’en aller, j’avais entendu Maurice protester avec une véhémence de sourdingue :
— On ne peut pas parler de la schizophrénie comme des hémorroïdes, Bernard ! La schizophrénie, c’est dans la tête ! C’est une maladie noble !
— Tu m’as mal compris, Maurice, disait Bernard. Je parle de la souffrance. Quand on souffre on souffre. La souffrance est la souffrance.
— T’as parlé des hémorroïdes, je m’excuse.
— Oui. Pour dire que la souffrance, c’est la souffrance, Maurice !
— La schizophrénie, hurlait Maurice, c’est dans la tête, merde, Bernard ! Dans la tête ! Dans la tête !
— Je ne te parle pas de la tête, Maurice ! Je te parle de la souffrance !
— Pour moi, la schizophrénie c’est une maladie de la grande intelligence, tu vois ! Chez les écrivains, les cinéastes, les peintres, et même chez les psychiatres, y a du schizophrène. C’est d’ailleurs ce qui fait le prix de notre souffrance.
— Moi je dis que souffrir de schizophrénie ou souffrir de…
— Attention, Bernard, pas d’amalgame ! Pas d’amalgame ! Surtout pas d’amalgame !
— J’ai le droit de dire aussi, moi, parce que je suis aussi schizophrène que toi, Maurice, tu le sais bien, aussi schizophrène, malgré que je sois plus jeune, mais comme j’ai aussi des hémorroïdes, j’estime que je suis bien placé pour comparer. Et pour affirmer que souffrir c’est souffrir !"
mercredi 4 août 2021
Bartelt (diététique)
Bartelt, Un Flic bien trop honnête chap. 24 :
"Magdeleine, la petite qui vous a dressé le couvert, elle est là depuis un an et vous avez vu le derrière qu’elle met à la disposition des esthètes ? C’est moi qui l’ai embauchée. À l’époque, elle ne remplissait pas le tissu. Elle avait de la fesse. Je n’embauche que des jeunes filles un peu fessues. Quand on est aux fourneaux, on aime l’abondance. Mais la fesse qu’elle avait, c’était de la fesse sans ampleur, du petit gabarit, de la babiole. Un an plus tard, elle peut s’asseoir, elle a de la base, elle a du fondement, vous l’avez vu vous-même ! Vous l’avez vu ?
– Bien sûr, je l’ai vu.
– Parce que si vous ne l’aviez pas vu, je me serais senti vexé. Ce derrière-là, c’est mon œuvre, un résultat obtenu quasiment sans un gramme de féculent. Vous savez, souvent, quand la fesse de femme se développe un peu, c’est de la mauvaise graisse. Ça fait illusion, mais il ne faut pas y regarder de trop près. Si on examine en connaisseur, on note tout de suite que les marques de la petite culotte y laissent une empreinte suggestive, mais disgracieuse. Le derrière de Magdeleine, comme celui de toutes les employées de cette maison, vous pouvez y mettre la main, c’est du solide, de l’élastique, ça a la consistance de la courgette, c’est ferme, c’est soyeux, ça ne sonne ni le creux, ni le flasque. C’est de la chair. Du premier choix. Persillée ce qu’il faut, parce que le gras est indispensable, mais point trop n’en faut. Si la viande de femme était commercialisée, dans une fille comme Magdeleine, il n’y aurait pas de bas morceaux. De toutes les parties du corps, on tirerait du filet, tendre et goûteux. »
Il était fier de son travail de plasticien autant que de ses talents de cuisinier."
samedi 24 juillet 2021
Bartelt (matin)
Bartelt, Le Testament américain :
"Balthazar aimait respirer cette odeur du matin qui montait de l’herbe en même temps qu’elle tombait des brumes suspendues en petits paquets au-dessus de la nature. Le soleil disculpait déjà les opacités dans les coins des bâtiments, dégageait des angles où il ne se passait rien de grave, attribuait une ombre à tout ce qui se tenait debout. C’était le seul instant de la journée où l’homme est à même de se convaincre qu’il a de l’avenir et que les bonheurs se réchauffent dans chaque fleur et dans chaque feuille où l’air s’éprend avec un mouvement d’une douceur fervente. L’heure favorisait aussi les hardiesses des petits animaux, des oiseaux. Parfois un écureuil traversait la pelouse et allait boire à un des bassins qui la ponctuaient."